Espaces publics

Espaces publics en Tunisie : lieux d’expression ou centres de contrôle de l’Etat ?

Sept ans après la révolution égyptienne, la place Tahrir, qui était devenue le point focal du mouvement de protestations anti-Moubarak, est désormais cernée de portes métalliques imposantes qui en contrôlent l’accès. Idem pour certaines places symboliques aujourd’hui cernées de barricades et de fils barbelés dans le centre ville de Tunis. Le journal américain The Conversation s’est intéressé à l’évolution de ces espaces urbains et à leur composition architecturale qui, selon la thèse de l’auteur, contribue à façonner l’idée de pouvoir dans l’esprit des citoyens et à alimenter une peur contraignante de s’y exprimer lorsque la monumentalité des édifices représentant le pouvoir s’impose avec force et s’accompagne de dispositifs de contrôle d’accès à des espaces censés être la propriété de tous.

« Les espaces publics urbains d’aujourd’hui ont tendance à représenter les gouvernements et les villes plutôt que les citoyens. Au cours des sept dernières années, des scènes troublantes de manifestations sur ces places ont été vues partout dans le monde », écrit le journal américain dans un article signé par Majdi Faleh, chercheur en sciences humaines et en arts visuels à l’Université d’Australie-Occidentale (University of Western Australia). Mais comment ces places publiques peuvent-elles encourager ou empêcher les manifestations en fonction de leur environnement spatial ?

Les espaces publics peuvent intensifier l’agoraphobie des citoyens

Les places publiques sont considérées comme des lieux de rencontres et d’échanges depuis l’époque de l’Agora grecque et du Forum romain, explique Majdi Fateh. Sites de protestation citoyenne, ces espaces peuvent aussi refléter l’idée de pouvoir et contraindre les soulèvements sociaux. La composition architecturale de ces espaces peut être utilisée pour intensifier l’agoraphobie ou la peur des espaces publics. « Ainsi, ces espaces d’expression peuvent parfois être réduits au silence, mettant en péril la géographie de la liberté d’expression », soutient le chercheur.

En 1989, des étudiants ont protesté à Pékin lors des manifestations dites de la place Tiananmen, qui se sont soldées par un massacre. Cette immense place de la capitale est maintenant connue pour son « étrange vide », écrit le média américain. Les bancs et les arbres y ont été supprimés pour décourager les rassemblements publics. Cette place publique de 44 hectares est maintenant considérée comme « le contraire d’un espace public » : « son échelle totalitaire neutralise l’individu et oblige les gens à se sentir soumis au pouvoir de l’Etat ».

En Egypte, sept ans après la révolution qui a renversé Hosni Moubarak, les gens ont tendance à faire preuve de prudence lorsqu’ils expriment leurs points de vue en public. La place Tahrir, berceau des manifestations, est désormais en danger. Des portes métalliques imposantes ont été érigées autour de la place pour empêcher les protestations de s’intensifier, rappelant ainsi cyniquement le puissant contrôle de l’Etat que le régime d’Abdel Fattah el-Sisi a réaffirmé sur les espaces publics.

Le cas de la Tunisie

L’avenue Habib Bourguiba en Tunisie a elle aussi occupé une place symbolique et géographique forte lors de la révolution de 2011. Cet espace public, considéré comme le cœur historique, politique et économique de la ville, « vaste et bordé d’arbres et d’édifices gouvernementaux, d’hôtels et de cafés », se distingue par ses deux routes fortement fréquentées de part et d’autre de la bande médiane. Or ces deux routes isolent « l’île » piétonne. Le journal américain estime que cette mise en scène de l’avenue a longtemps reflété le pouvoir, le contrôle et l’interdiction des manifestations au cours de 23 années de dictature.
Mais malgré l’intimidation par le design et les éléments paysagers intimidants, le tracé de la ville de Tunis a fait de cette avenue l’endroit idéal pour organiser le commencement du Printemps arabe.

« Cette avenue, prévue à l’époque de la colonisation française (1881-1956) pour l’élite de la ville, ressemble à l’avenue parisienne des Champs-Elysées. Fait intéressant, même les célèbres boulevards parisiens d’Haussmann, construits sous Napoléon III dans les années 1860, ont été conçus pour calmer la population rebelle de la ville », note l’expert en architecture urbaine.

Stratégiquement situé près de l’extrémité de l’avenue Habib Bourguiba, le ministère de l’Intérieur est une icône de la dictature et du contrôle policier de la population. La façade « austère » et grise et les portes et fenêtres en fer forgé noir supposent une « maîtrise » de l’espace. Son architecture « brutaliste », qui présente des similitudes architecturales avec le siège du FBI à Washington, participe à la création d’un espace public bétonné et dépourvu d’ornements. L’avenue a été entourée de barbelés pendant les manifestations et l’aménagement paysager autour du ministère a empêché les manifestants de se rapprocher de ce monument symbolisant le contrôle de la population.

Par ailleurs, l’image du pouvoir et du contrôle commence par le nom du lieu où elle est censée se cristalliser. L’avenue Habib Bourguiba illustre une tradition qui consiste à fixer un instrument symbolique de contrôle de l’espace public par le nom avec lequel les autorités baptisent les rues, avenues, boulevards ou esplanades. Le bout de l’avenue croise le lieu précédemment connu sous le nom de la Place du 7 novembre, date de l’ascension au pouvoir de Ben Ali lors de son coup d’Etat de 1987.

« A l’époque de la dictature, les architectes n’ont pas joué un rôle actif dans l’organisation d’espaces dédiés à des rencontres sociales, culturelles et politiques dans l’espace public. Les espaces publics contemporains en Tunisie ont été conçus de manière timide ou marginale, créant des conflits entre l’architecture, les populations locales et l’Etat exerçant l’oppression. Certains espaces verts ont été remplacés par des centres commerciaux », explique encore le chercheur.

Tirer des leçons du passé

Aujourd’hui, les clôtures métalliques constituent des éléments paysagers remarquables autour de la statue d’Ibn Khaldoun, de petits jardins et de parcs publics. Les clôtures ont transformé ces espaces en parcs fermés et parfois marginaux. « En concevant des places et des avenues publiques, les architectes doivent tirer les leçons de ces dilemmes passés. La place publique ne doit pas être représentée comme la propriété fermée de la ville ou comme un espace clos. Ce devrait être un espace offrant aux citoyens la possibilité de participer à des débats politiques et sociaux », soutient Majdi Faleh. Celui-ci affirme qu’à la suite du Printemps arabe, « il est crucial de repenser les qualités spatiales des espaces publics afin de fournir aux citoyens des espaces favorables à la liberté d’expression et leur permettant de communiquer leurs opinions politiques. Dans l’ère post-révolutionnaire tunisienne, les espaces publics sont devenus de plus en plus des lieux d’expression et d’engagement social. Mais le gouvernement devrait mettre en place une politique urbaine de soutien en investissant dans des planifications urbaines dédiées pour les artistes et les manifestants afin de leur fournir des scènes publiques au service de l’expression de leurs idées ».

Nejiba Belkadi

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