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Et si la boxe devenait une voie d’émancipation pour les Tunisiennes ?

Le journal français Les Echos a consacré un reportage aux femmes tunisiennes adeptes de la boxe, ce « sport noble » traditionnellement perçu comme exclusivement masculin. Ayant toujours servi d’exutoire social et de moyen de reconnaissance basé sur le mérite, il pourrait tout aussi bien incarner un moyen original de réclamer l’égalité homme-femme.

L’auteure du reportage, Laura-Mai Gaveriaux, s’est rendue à Sejnane, dans le nord du pays, ville « gangrénée par un chômage endémique, oubliée des services de l’Etat », où par ailleurs une mère de famille a tenté de s’immoler par le feu en novembre dernier, provoquant une grève générale. Si elle y est allée, c’est aussi parce qu’un club de sport semble faire contraste avec la froideur de l’atmosphère de la petite ville du nord où seule une petite poingée de cafés et un marché divertissent les habitants. La journaliste y a rencontré Maram Sahbani et Nour Trabelsi, jeunes filles de 16 et de 18 ans qui s’appliquent régulièrement à « envoyer des gants de boxe dans les pattes d’ours du coach, Haykel Trabelsi ». L’une d’elles a ainsi pu faire remarquer dans la salle de sport son talent et « sa frappe au sac sous l’œil des séniors de l’équipe masculine, un brin jaloux de l’efficacité de sa droite », ce qui lui vaut d’être qualifiée de « puncheuse du groupe » par l’entraîneur en chef de la salle.

« Des femmes capables de répondre avec leurs poings, ça ne laisse pas indifférent »

Inaugurée récemment, la salle de sport polyvalente délivre des séances d’apprentissage intensif, et surtout mixte. « Quand je suis arrivé au club, les entraînements étaient séparés. J’ai tout de suite changé ça. C’est important pour la puissance que les filles soient avec les garçons », a ainsi expliqué le coach Haykel Trabelsi aux Echos. Un changement qui n’a pas forcément été facile à initier au début, la région étant plutôt « traditionaliste », bien que davantage « marquée par la dureté d’un quotidien qui burine le caractère » que par un « réel conservatisme religieux ». A Sejnane en effet, la population semble davantage préoccupée par le chômage et l’inflation galopante. « Du coup, l’émancipation des femmes, ça n’est pas vraiment la priorité des familles qui galèrent », explique encore la reporter. Maram, l’une des deux boxeuses, raconte ainsi que « pour [son] père, c’est un sport d’hommes ». Si ses parents ne lui ont pas interdit de le pratiquer, ils ne l’ont pas soutenue non plus, dit-elle. « Et puis j’ai ramené mes médailles, j’ai fait mes preuves. Maintenant, ils ne me critiquent plus, même s’ils ne viennent pas aux combats. » Au bout de seulement quelques mois de pratique, Nour et Maram sont devenues championnes de Tunisie dans leurs catégories respectives, 60 et 50 kg. Une prouesse qui a fait taire les mauvaises langues et les hommes qui pensaient ces femmes incapables de « rivaliser avec eux ».

« Dans un pays où les violences misogynes restent un problème majeur, malgré les récentes avancées législatives, des femmes capables de répondre avec leurs poings, ça ne laisse pas indifférent, écrit le quotidien français. Une preuve aussi que le sport, et notamment la boxe, permettent de faire avancer la mixité sur le terrain, en prise directe avec la jeunesse. »
Problème : ce sport est délaissé en Tunisie depuis les années soixante, et aujourd’hui très peu pris en compte par le budget de l’Etat consacré au sport, lui-même très faible (1,7% du budgetde l’Etat). Des choix politiques ont également pénalisé le professionnalisme de ce sport, qui a pourtant permis à la Tunisie de jouir d’une certaine aura internationale jusqu’aux années 1960 grâce à des Young Perez et autre Hassen el-Karrèche. « C’était le sport du pauvre, qui permettait au bagarreur de quartier de sortir de son milieu. Avant l’indépendance, les boxeurs musulmans trouvaient sur le ring une façon d’affronter le colonisateur, véritables héros populaires du mouvement national », soutient Les Echos.

Un moyen de s’arracher à la misère

Laura-Mai Gaveriaux s’est également entretenue avec Rim Jouini, qui entraîne actuellement des jeunes filles en vue des JO de Tokyo contre un très maigre salaire (500 dinars, selon Les Echos). Médaillée de bronze aux championnats du monde amateurs en 2010, elle est la première Tunisienne à monter sur un podium international. Elle a également été qualifiée pour les olympiades de Londres en 2012. « Je me revois en elles, raconte-t-elle aux Echos. A l’époque, j’allais à la salle en fraudant dans le métro ! Je n’avais même pas assez d’argent pour le ticket, quand je travaillais je le donnais à ma mère, pour le foyer. Mais impossible de rater une séance. C’était ma passion. » Pour Rim, la boxe représente, malgré les grandes difficultés que continuent de vivre les sportifs en Tunisie, une opportunité de sortir de la marginalité, un moyen d’attraper l’ascenseur social et de « s’arracher à la misère ».

« Le noble art a toujours raconté des histoires de destins individuels cassant les barrières », relève Les Echos. Il a en effet souvent incarné des épopées de résistance sociale et d’émancipation par le mérite, le courage, la force psychologique et la volonté de dépasser ses propres limites. « Les filles de Rim Jouini seront-elles le renouveau de la boxe tunisienne ? Alors que le pays lutte chaque jour, pied à pied, pour préserver les acquis de sa chère révolution, elles seront peut-être les prochaines héroïnes d’un sport populaire entre tous, qui partout s’ouvre aux femmes, lentement mais sûrement. »

Lien vers l’article des Echos

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