Fin des partis politiques en Tunisie ?

En dix années, le  nombre des partis politiques a augmenté exponentiellement en Tunisie,  passant de six à plus de deux cent. La plupart n’ont exercé aucune activité politique  depuis leur création. Ils font office de piètres figurants dans le paysage politique. Un numéro de plus dans la longue liste des partis nés après révolution. L’inféodation au parti unique étant tombée en désuétude, la Tunisie est passée après le 11 janvier 2011, du pluralisme sur-mesure et de façade  à une nouvelle phase de son histoire marquée par une véritable explosion du paysage politique.

Désaveu des partis traditionnels

L’euphorie ne fut que de courte durée et l’unanimisme révolutionnaire  s’est vite transformé en pessimisme sur fond de dégradation de la situation générale du pays. Sclérosé, le paysage politique n’offrait plus qu’un spectacle désolant dans un pays livré à lui-même, ressemblant beaucoup plus à une foire d’empoigne au regard des politiques de retour de l’exil. L’augmentation du taux de chômage, de la pauvreté  et des inégalités ont acculé les Tunisiens à tourner le dos aux partis politiques. Les « transhumances politiques » de certains parlementaires et les violences verbales sous l’hémicycle  sont venues jeter l’opprobre sur la majorité des dirigeants politiques.

Les partis traditionnels dirigés par des politiques atteints du syndrome d’hubris ont vite payé la facture sans pour autant renoncer  à la course aux législatives et à la Présidence. D’un narcissisme poussé à l’extrême, et d’un égo démesurément grand, ces dirigeants continuent  à se prendre pour le nombril du monde  en dépit d’une  popularité en nette baisse. Ainsi le candidat Moncef Mazouki n’a eu droit qu’à 3% des voix des électeurs durant le premier tour de l’élection présidentielle en 2019 ( contre 44,2% en 2014) . Le candidat du parti des travailleurs, Hamma Hammami  n’a pu faire mieux avec un taux de  0,7% ( 7,8% en 2014). Si Nida Tounes a fait l’exception, ce ne fut que de courte durée puisque ce parti a volé en éclats après sa large victoire aux législatives.

L’impopularité des dirigeants des partis politiques traditionnels  en Tunisie n’est plus à démontrer puisque le président de l’ARP, qui est aussi le sempiternel président du parti Ennahdha, figure parmi les personnalités  auxquelles les Tunisiens prêtent moins de confiance, avec un taux de 67%, selon un sondage réalisé par Sigma Conseil pour le compte du journal Al-Maghreb et publié en Aout 2020.  C’est toujours le président de la République, Kaïs Saïed qui reste en tête  avec 54%. Apolitique et qualifié d’anti-système, le « président du peuple » est venu chambarder  l’ordre établi depuis des décennies. Une baffe pour les partis politiques qui ont brisé les rêves des jeunes issus  de la révolution de la dignité et de la liberté . Les élections municipales de 2018, s’apparentent à un désaveu total pour la classe politique avec un taux d’abstention de plus de 66%  et une victoire écrasante des listes indépendantes.

Condamnés à disparaître

Avec 89 sièges à l’Assemblée constituante en 2011,  (1.501.320 voix), 69 sièges seulement en 2014 (947.034 voix) et 52 sièges à l’ARP en 2019 (561.132 voix), le parti Ennahdha, légalisé après la révolution,  n’a pu à son tour échapper à l’effet papillon qui marque la fin d’une époque pour les partis politiques de  toutes obédiences. Ceci a favorisé la montée de courants populistes et a appuyé une nouvelle approche  de gouvernance prônée par le nouveau locataire de Carthage consistant à impliquer davantage le citoyen dans la gestion du pouvoir, notamment à l’échelle locale puis régionale sans le recours aux partis politiques. Les échecs successifs des gouvernements post-révolution dans la gestion des affaires du pays sur fond de tensions sociales et crises économiques aigües  et l’incapacité des partis politiques à dépasser leurs différends  et raffermir l’unité nationale, n’ont fait que  rendre encore plus difficile l’inclusion des masses dans le paysage politique et la baisse inexorable des adhérents.

Profitant du soutien indéfectible des ONG internationales et d’une large frange de l’opinion publique dans leur lutte contre l’oppression du régime déchu, certains dirigeants et exilés politiques  n’ont trouvé aucune peine à accéder au pouvoir. Mais une fois l’euphorie passée, ce soutien s’est estompé en l’absence surtout de nouveaux programmes et de visions futuristes pour le pays. Les partis politiques étaient concentrés beaucoup plus sur le pouvoir et ont botté en touche sur les questions essentielles de la révolution, à savoir le travail et la dignité. La légalité des partis au pouvoir a, du coup, perdu son important compagnon de route,  la légitimité populaire.

Aujourd’hui, ces partis payent le prix cher dune chute rapide. L’élection présidentielle de 2019 a constitué un naufrage pour les candidats des partis politiques  traditionnels et a permis la montée d’un candidat apolitique, en l’occurence Kaïs Saïed, avec un taux de 70,72% au second tour. Quelques mois après,  Saïed persiste et signe en soutenant un gouvernement totalement indépendant des partis politiques, avec à sa tête l’ancien ministre de l’Intérieur, Hichem Mechichi.  Dans son entretien accordé à France 24 en juin dernier, le président de la République confirme  qu’il n’a pas l’intention de créer un parti politique et estime que les partis politiques disparaîtront après une décennie ou deux.

 

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