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Les anciens bâtiments de l’asile de Leros abritaient 2 800 malades dans des conditions terribles. / Georgios Makkas/Panos/Rea.

Grèce. Les dix ans de crise économique touchent aussi la santé mentale

Les lourdes conséquences de la crise économique que traverse la Grèce depuis une décennie ne touchent pas que le seul secteur de l’économie : si des centaines de milliers d’emplois ont été perdus, les revenus lourdement réduits et les impôts fortement augmentés, c’est l’anéantissement des espoirs dans l’avenir qui semble surtout affecter les Grecs.

Dans un reportage réalisé par Le New York Times, Anna, 68 ans, témoigne des méfaits de la crise, qui « a eu des conséquences particulièrement dévastatrices ». Son mari, un chauffeur de bus à la retraite, s’est tué dans un parc il y a deux ans, à l’âge de 66 ans, après une série de coupes dans les retraites qui ont aggravé son désespoir. Anna, après deux ans de thérapie, fait maintenant du bénévolat pour aider les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Taux de suicide en augmentation

Car les taux de dépression et de suicide ont augmenté de façon alarmante pendant la crise de la dette grecque, selon des experts de santé, les créanciers du pays ayant imposé des mesures d’austérité strictes réduisant les salaires, augmentant les impôts et sapant la capacité des services publics de la santé à faire face à une crise à la fois économique, sociale et mentale. En effet, « la santé mentale s’est détériorée de manière significative en Grèce, la dépression s’étant particulièrement répandue à la suite de la crise économique », a déclaré au journal américain Dunja Mijatovic, Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, une observation qu’elle a également exposée dans un rapport rendu en novembre. Ce phénomène a entraîné une surpopulation dans les hôpitaux et les cliniques psychiatriques et une augmentation de 40 % du nombre de suicides entre 2010 et 2015, indique le rapport cité par le quotidien new-yorkais.

Pour ceux qui luttent contre ces drames sur le terrain, la tendance ne semble pas s’atténuer. L’organisation de santé mentale Klimaka a fait état d’une augmentation de 30 % du nombre d’appels vers sa ligne téléphonique d’assistance au suicide l’année dernière et d’une augmentation comparable du nombre de visites dans son centre. « La crise financière a accru la vulnérabilité des personnes [exposées] au suicide », a déclaré Kyriakos Katsadoros, directeur de Klimaka. « Certains posent même des questions sur l’euthanasie », explique-t-il au New York Times.

Les taux de suicide en Grèce restent toutefois relativement faibles en Europe, avec cinq suicides pour 100 000 habitants, contre une moyenne régionale de 15,4, selon les plus récentes données de l’Organisation mondiale de la Santé, datant de 2016. Cependant, l’augmentation du taux de suicide est inquiétante, ce dernier étant passé de 3,3 pour 100 000 à 5 entre 2010 et 2016.

L’augmentation annuelle la plus importante a été enregistrée en 2015, année de grèves et de bouleversements sociaux, alors que le gouvernement grec dirigé par la gauche affrontait les créanciers internationaux du pays à propos des conditions d’un troisième plan de sauvetage. Le taux de suicide a ensuite diminué en 2016 et 2017, avant de remonter au cours des 10 premiers mois de 2018, selon des chiffres de la police qui montrent également que le suicide des moins de 22 ans a plus que doublé.

Par ailleurs, de nombreux suicides en Grèce ne sont pas signalés en raison de la réticence de l’Eglise orthodoxe à fournir des services funéraires à ceux qui se suicident, bien que sa position soit en train d’évoluer, explique le journal américain en s’appuyant sur les déclarations d’organisations non gouvernementales.

Surpopulation hospitalière

A Evangelismos, l’un des plus grands hôpitaux publics de la capitale, des dizaines de patients étaient soignés dans les couloirs du service de psychiatrie lors d’une visite en avril, une « situation inacceptable », a dénoncé le Comité anti-torture du Conseil de l’Europe dans un rapport publié en juin. En été, le syndicat des travailleurs de cet hôpital s’est plaint à un procureur que la clinique en était réduite à devoir recevoir deux fois plus de patients que ne le permettait sa capacité d’accueil, avec des lits escamotables installés dans les couloirs et dans les cabinets de médecins. « On se croirait dans une écurie», s’est insurgé le président du syndicat, Ilias Sioras, cité par le quotidien américain.

L’hôpital psychiatrique Dromokaiteio d’Athènes est également surpeuplé, avec des admissions en hausse de 12,3 % en 2017 et des membres du personnel organisant régulièrement des grèves pour dénoncer leurs conditions de travail. Et à Dafni, l’hôpital psychiatrique d’Attique, qui ne prend que des cas très graves, « les conséquences de la crise économique se reflètent dans les admissions », a déclaré la directrice, Spiridoula Kalantzi, citant une augmentation de 9,6 % en 2017.

Le rapport du Conseil de l’Europe notait que « les chômeurs, les hommes d’affaires en faillite ou les parents qui n’ont aucun moyen de s’occuper ou de nourrir leurs enfants » figuraient parmi les nouvelles admissions dans les unités psychiatriques, la plupart d’entre eux étant des personnes âgées de 40 ans et plus sans aucun signe antérieur de maladie mentale.

Une loi de 2016 prévoyant un accès gratuit aux soins de santé pour les patients non assurés constitue un filet de sécurité précieux, a déclaré Mme Kalantzi, directrice de Dafni. Car « lorsque le délire commence, beaucoup perdent le contrôle de leurs finances, puis perdent leur assurance », a-t-elle précisé.

Toutefois, la demande accrue d’aide psychologique et psychiatrique a coïncidé avec la diminution des effectifs et la réduction des budgets. Les dépenses annuelles consacrées à la santé mentale par l’Etat ont été divisées par deux entre 2011 et 2012 et ont été réduites chaque année depuis. Les mesures d’austérité ont nécessité un gel des embauches, alors même que des centaines de travailleurs partaient à la retraite. « Je suis seul, je n’ai personne pour m’aider », a déclaré le Dr Christos Tsopelas à Dafni, ajoutant qu’il y avait une grave pénurie d’infirmières.

Doublement du recours aux antidépresseurs

Des bénévoles comme Anna font de leur mieux pour combler les lacunes du système. Theodoros Megaloeconomou, psychiatre et ancien directeur de clinique à Dafni, travaille dans deux centres à Athènes, s’employant à aider toutes sortes de personnes, sans emploi ou endettées. « Beaucoup viennent juste pour obtenir des médicaments », a-t-il déclaré, soulignant que l’utilisation d’antidépresseurs avait doublé depuis le début de la crise.

Même si le gouvernement grec tente de remédier aux faiblesses du système de santé, les experts notent que les principales raisons de la crise de la santé mentale sont encore bien vivaces. « Tant qu’il y aura du chômage, de l’insécurité et de la dette, produits de la crise financière, ce problème ne disparaîtra pas », a ainsi alerté le Dr Sioras, dirigeant du syndicat. « Je crains que cela n’empire », a-t-il encore dit au New York Times.

N.B.

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