Moyen-Orient
Yassine Gaidi/Anadolu Agency, via Getty Images/New York Times.

Il faut « plus d’écoles et moins de chars au Moyen-Orient », estime le New York Times

Les Etats-Unis devraient déployer davantage de « soft power » et éviter d’étaler leur « hard power » dans la région du Moyen-Orient, estime le New York Times dans une tribune publiée par Thomas L. Friedman, en prenant pour point de départ la relative stabilité du processus de transition démocratique en Tunisie, pays qui n’a pas eu besoin d’intervention américaine pour y réussir.

L’annonce soudaine par le président Trump de retirer les troupes américaines de Syrie et de réduire leur nombre en Afghanistan a suscité un nouveau débat sur les forces terrestres américaines stationnées au Moyen-Orient et sur la question de les y maintenir ou non. « Je me pose la même question. Pour répondre à cette question, cependant, je dois commencer par une autre question : Comment se fait-il que le seul pays du Printemps arabe à avoir réussi à effectuer une transition relativement pacifique d’une dictature à une démocratie constitutionnelle – avec une autonomisation totale des femmes – soit le pays pour lequel nous avons eu le moins à faire et auquel nous n’avons jamais envoyé de soldats se battre et mourir ? Ce pays s’appelle la Tunisie », écrit le triple lauréat du prix Pulitzer. « Oui, la Tunisie, le seul pays de la région MENA à avoir atteint les objectifs que nous avions tant souhaités pour l’Irak, la Syrie, l’Egypte, la Libye, le Yémen et l’Afghanistan, l’a fait en accueillant davantage de travailleurs du Corps de la paix américain au cours des 50 dernières années que de conseillers militaires américains, et après avoir reçu seulement un milliard de dollars d’aide américaine environ (et trois garanties de prêt) depuis sa révolution démocratique de 2011. »

Folles dépenses inutiles en Afghanistan

A titre de comparaison, les Etats-Unis dépensent actuellement environ 45 milliards de dollars par an en Afghanistan, après 17 ans de lutte et de tentatives inabouties visant à le transformer en une démocratie pluraliste. « C’est un contraste fou, affirme l’essayiste américain, surtout quand on considère que la démocratie autonome en Tunisie est un modèle tellement important pour la région, bien que de plus en plus fragile. » Pour lui, le modèle tunisien est en effet menacé par les grèves, l’instabilité libyenne, le ralentissement de l’économie qui empêche celle-ci de produire suffisamment d’emplois et de revenus pour les jeunes diplômés, les prêts du Fonds monétaire international de 2016 qui empêchent le gouvernement d’embaucher, ce qui crée des tensions parmi les principaux acteurs comme les syndicalistes, les islamistes, les membres de l’ancien régime et les nouveaux démocrates. « Si pour le moment, dit-il, la Tunisie tient bon, elle pourrait toutefois avoir droit à une somme avoisinant ce que nous dépensons en Afghanistan pendant une seule semaine. »

Une question culturelle

Pourquoi la Tunisie pourrait-elle passer à la démocratie alors que d’autres ne le pourraient pas ? « Cela [pourrait s’expliquer par ce qu’a représenté] son père fondateur, Habib Bourguiba, dirigeant de la Tunisie de l’indépendance, de 1956 à 1987. Même s’il était président à vie comme les autres autocrates arabes, Bourguiba était unique à d’autres égards : il maintenait son armée très petite et n’a pas perdu quatre décennies à tenter de détruire Israël ; il était en réalité une voix solitaire appelant à la coexistence. »

Pour le journaliste américain, Bourguiba a non seulement éduqué et responsabilisé les femmes tunisiennes mais a encore permis l’émergence de groupes autonomes et relativement puissants au sein de la société civile – syndicats, syndicats d’avocats, etc. – qui se sont par la suite révélés essentiels pour renverser le « successeur tyrannique de Bourguiba » et forger une nouvelle constitution avec le mouvement islamiste tunisien. « La Tunisie, bénéficiant par ailleurs de peu de pétrole, a donc dû investir dans l’éducation de sa population », analyse-t-il.

La Tunisie, en bref, avait les bases culturelles pour soutenir le déroulement du difficile processus de sa révolution démocratique, poursuit-il. Mais les transformations politiques et culturelles se déroulent à des vitesses différentes. Les Etats-Unis ont voulu précipiter la transformation culturelle nécessaire de l’Afghanistan et de l’Irak, « mais comme Peter Drucker l’a déjà déclaré : ‘La culture se nourrit de la stratégie au petit-déjeuner.’ Ce fait – en plus de notre propre incompétence et de leur corruption – a détruit les efforts américains en Irak et en Afghanistan ».

Luttes entre sunnites et chiites

« Tout cela façonne ma manière d’envisager l’ordre brusque de Donald Trump de se retirer de la Syrie et son désir de quitter l’Afghanistan. Je pense qu’il a raison sur l’Afghanistan. Nous avons vaincu al-Qaïda là-bas ; il est temps pour nous de négocier avec les talibans et le Pakistan la meilleure sortie possible par étapes […]. Je garderais [en revanche] nos forces spéciales en Syrie, mais pas parce que nous n’avons pas encore totalement vaincu l’Etat islamique. Celui-ci est un sous-produit direct de la lutte régionale plus large entre sunnites et chiites, dirigée par l’Arabie saoudite et l’Iran. L’EI est apparu comme une réponse sunnite extrême face aux efforts, extrêmes aussi, déployés par l’Iran et les milices chiites pro-iraniennes en Irak et en Syrie visant à dépouiller ethniquement de leur pouvoir les sunnites en Irak et en Syrie. Tant que l’Iran poursuivra cette stratégie, il y aura un Etat islamique sous une forme ou une autre. C’est pourquoi le seul processus de paix qui puisse avoir un effet stabilisateur au Moyen-Orient aujourd’hui ne se situe pas entre Israéliens et Palestiniens, mais entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Ce qui est le plus important en Syrie, c’est que les forces américaines empêchent l’affreux conflit qui y règne de devenir véritablement catastrophique, et ce de plusieurs façons. « D’abord en protégeant les Kurdes et les sunnites modérés du gouvernement syrien meurtrier et de la Turquie. […] Car ils valent la peine d’être préservés », estime M. Friedman. Ensuite en poursuivant également les efforts de stabilisation du nord-est de la Syrie, « réduisant ainsi le risque de voir émerger une autre vague de réfugiés qui pourrait déstabiliser davantage le Liban et la Jordanie et créer des représailles dans l’Union européenne, à l’instar de la précédente. Pour moi, l’Union européenne et les Etats-Unis ont un intérêt vital à ce que l’UE ne soit pas fracturée par une lutte contre l’afflux de réfugiés du Moyen-Orient », tranche-t-il.

Plus d’investissement dans la culture et l’éducation

L’éditorialiste imagine un scénario de réallocation des ressources qui pourraient être économisées en repensant la politique militaire des Etats-Unis : il propose ainsi d’employer 2 des 45 milliards « que nous aurions économisés en sortant de l’Afghanistan » dans l’investissement au niveau régional pour accompagner « les changements culturels qui ont rendu la Tunisie unique ». Pour lui, il serait ainsi utile d’apporter une aide considérable à l’université américaine du Caire, à l’université américaine de Beyrouth, à l’université américaine d’Irak Sulaimani et à l’université américaine d’Afghanistan. Ainsi que d’élargir considérablement le programme de bourses « que nous avions jadis mis en place et qui permettait aux meilleurs élèves d’écoles publiques arabes de bénéficier d’une bourse financée par les Etats-Unis » pour une brillante poursuite d’études supérieures.

Pour le journaliste, il serait également salutaire d’élargir « massivement » les visas et les bourses d’études pour étudier en Amérique et d’offrir « 5000 bourses aux Iraniens pour qu’ils viennent en Amérique afin d’obtenir des diplômes d’études supérieures en sciences ou en médecine, avec des visas disponibles à Dubaï ». Le journaliste américain estime qu’un prêt d’un milliard de dollars sans intérêt à la Tunisie et l’élargissement de la taille du Fonds tuniso-américain pour les entreprises favoriseraient les créations d’entreprises dans ce pays. « Les 43 milliards restants pourraient être investis dans de nouvelles infrastructures en Amérique. »

« Depuis le 11 septembre, nous avons presque entièrement fait usage d’un pouvoir dur. Certains étaient nécessaires, d’autres le sont encore, mais la plupart ont échoué. Il est temps que nous essayions de déployer plus de puissance douce. Il est temps que nous nous attachions à donner à davantage d’Arabes et d’Iraniens l’accès aux ingrédients qui ont permis à la Tunisie de se transformer elle-même en une démocratie sans la présence d’un seul combattant américain. Oui, ça va prendre du temps. Mais il n’y a jamais eu de raccourci et l’approche que nous avons essayée avec le Pentagone n’a conduit qu’à de multiples impasses », conclut-il.

N.B.

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