Interview avec Mohamed Bouslama, chef d’orchestre de l’OST

Il a dirigé l’orchestre symphonique tunisien (OST) tout au long de la saison 2018-2019 avant d’en reprendre les rênes ce mois-ci, Mohamed Bouslama a fait de la finesse de la musique classique occidentale une pierre angulaire pour cet orchestre dont le public est de plus en plus friand. A 31 ans, le directeur artistique de l’OST bouillonne d’idées ambitieuses pour faire de son orchestre une pièce maîtresse de la vie culturelle tunisienne. Talentueux violoniste, il fait ses premiers pas au Conservatoire national de musique de Tunis puis poursuit son parcours à l’Institut supérieur de musique de Tunis où il décroche un master en sciences culturelles spécialisé en musique occidentale. C’est ensuite pour la France qu’il s’envole avec pour objectif le perfectionnement de sa formation de violoniste, avant de faire le tour de l’Europe et de la Méditerranée pour à la fois diriger des symphonies et bénéficier de formations supplémentaires en musique de chambre, violon, médiation culturelle et direction d’orchestre. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Vous avez été directeur artistique et chef d’orchestre de l’OST tout au long de la saison dernière, et occupez de nouveau ce poste depuis juillet. Qu’estimez-vous avoir apporté de nouveau à l’OST ?

Mohamed Bouslama : Lorsque l’OST, qui a vu le jour en 1969, n’en était qu’à ses débuts, l’organisation y était différente de ce qu’elle est en train de devenir aujourd’hui. Jusqu’à récemment, le directeur artistique élaborait la programmation, s’occupait de la gestion des ressources humaines, définissait la stratégie marketing à adopter et assurait seul le développement partenarial de l’orchestre et la direction musicale… La direction de cette structure était donc plutôt verticale, et d’ailleurs peu claire dans ses contours et ses objectifs puisqu’il n’y avait même pas d’administration établie. Par exemple, l’orchestre de l’opéra et l’OST étaient à l’époque distincts jusqu’à ce que j’en décide cette année la fusion, car les prérogatives du premier, qui était d’ailleurs marginalisé, n’étaient pas déterminées. Ce que j’ai tenté, moi, d’instaurer lorsque j’ai été nommé par le ministre de la Culture de l’époque (Mohamed Zine el Abidine) à la place de Hafedh Makni, mon prédécesseur, c’est une politique de gestion mieux organisée d’un point de vue administratif, horizontale, collégiale, qui intègre plusieurs parties prenantes dans la prise de décisions, de manière inclusive. Mon rôle de directeur artistique suppose que je sois moi-même le chef d’orchestre principal de l’OST, mais il comprend aussi le choix des chefs d’orchestre invités, qui doivent être nombreux. L’équipe que je dirige définit ainsi la politique d’orientation de l’orchestre, qui doit être conçue en vue de développer les compétences de l’effectif de l’orchestre sur le long terme et de sensibiliser le public à l’art de la musique classique.

D.T. : Avez-vous, pour l’année qui s’ouvre, fixé une politique de développement spécifique pour renforcer davantage l’ancrage de l’OST dans la culture tunisienne ?

M.B. : La Cité de la Culture est devenue un patrimoine à préserver et mettre en valeur tout en l’exploitant pour notre rayonnement culturel. Il m’a par exemple été reproché par certains, lors de mon premier mandat, d’investir trop d’argent en invitant des musiciens et des chefs d’orchestre étrangers. Or ces derniers, en venant passer des séjours chez nous, ne se contentent pas de jouer sur scène : ils animent des cours de maître (master class) pour les jeunes apprentis musiciens de l’académie de l’OST de la Cité de la Culture, qui sont une cinquantaine. Je vois donc dans ce choix un investissement stratégique qui ne peut que bénéficier aux musiciens tunisiens de demain.

Je pense qu’il faut d’abord renforcer la visibilité et le rayonnement de notre orchestre, y compris à l’échelle internationale. Nous commençons à le faire. Je reviens sur la question de l’accueil de chefs d’orchestre et de musiciens étrangers. Si nous les invitons, c’est bien pour que leur expérience en Tunisie leur serve, en quelque sorte, de force de témoignage de ce dont dispose notre pays en matière de talents et de convivialité au sein de nos groupes de musiciens. Il faut se rendre compte que tous les pays ne disposent pas de salles de répétition ou de concert aussi bonnes que les nôtres, qui offrent la même excellence acoustique, ni de talents ou de forces vives aussi dynamiques que les nôtres. Dans la programmation annuelle, j’essaie ainsi de partager la direction de l’orchestre entre les maestros tunisiens (60 %) et étrangers (environ 40 %). Et pour jouer les grandes symphonies qui nécessitent des instrumentistes dont nous ne disposons pas toujours, on fait appel à environ une douzaine de musiciens, sur un total de 60 que compte généralement notre orchestre. L’OST et, plus largement, la Cité de la Culture, étant tous deux un élément de la politique culturelle de l’Etat, se doivent de présenter des programmations exigeantes, indépendamment de la politique de vente. S’il faut attirer le public et, pourquoi pas, afficher complet, il faut aussi éduquer le sens de l’écoute des spectateurs, les faire entrer dans l’univers de Chostakovitch, de Ravel, de Ligeti, de Bellini… C’est un travail de long terme.

D.T. : Vous dites que l’OST manque d’une certaine catégorie d’instrumentistes… Quelle est-elle et pourquoi notre système d’enseignement de la musique ne contribue pas à remédier à cette insuffisance ?

D.T. : Le problème n’est pas d’ordre matériel. Si nous disposons ici de beaucoup d’instruments, certaines catégories d’instrumentistes manquent en effet encore cruellement. Prenons le cas des instruments à vent, il existe trop peu de musiciens tunisiens qui se tournent vers cette catégorie d’instruments. Le plus souvent, les jeunes qui désirent devenir instrumentistes intègrent le conservatoire pour apprendre le piano ou le violon, et on se retrouve donc en manque de profs de clarinette, de hautbois, etc., et c’est finalement toute la chaîne, tout l’écosystème musical tunisien qui est touché par ce phénomène. Certaines symphonies deviennent ainsi impossibles à réaliser. Avant, des adaptations de symphonies de Beethoven étaient arrangées en y tronquant des morceaux pourtant essentiels. Or la 5e symphonie, dans son orchestration, nécessite notamment deux clarinettes, deux bassons et deux hautbois… Nous sommes donc obligés, pour parvenir à une exécution satisfaisante de ce type d’œuvres symphoniques, de nous tourner vers des musiciens partenaires étrangers, qui d’ailleurs viennent avec plaisir et sont de plus en plus nombreux à prendre eux-mêmes contact avec nous pour nous faire part de leur volonté de venir participer à nos représentations. A travers la création de l’académie de l’OST, nous voulons aussi encourager les enfants à se tourner davantage vers ce type d’instruments, et les musiciens étrangers viennent aussi pour contribuer au développement de nos offres de formation. Et ça fonctionne ! Christophe Loup, un excellent corniste partenaire de l’OST, se fait parfois remplacer sur scène en France uniquement pour venir donner des cours à Molka Benhnia, une jeune académicienne joueuse de cor de 10 ans, qui n’a pas de professeur. Et beaucoup de liens fructueux se créent comme ça. C’est aussi ce qui nous a permis de monter des symphonies et des projets de grande envergure tout au long de la saison artistique 2018-2019. Tout ce processus, lorsqu’il est bien ficelé, rend le public, mais également les sponsors, nombreux, captivés et finalement intéressés par l’optique d’établir des partenariats.

D.T. : Quelles sont les grandes lignes de votre stratégie pour cette nouvelle saison qui s’ouvre ?

M.B. : Lorsque j’ai présenté ma candidature après que la vacance du poste de directeur artistique de l’OST a été annoncée lors du déconfinement [Chiraz Latiri, nouvelle ministre des Affaires culturelles et Sofiene Feki, nouveau directeur général du théâtre de l’opéra, ont modifié le mode de désignation du directeur artistique, qui est désormais mené par concours sur dossiers], j’ai présenté un projet pour l’année qui vient à un jury composé d’artistes et d’anciens ministres de la Culture. J’ai proposé le fusionnement des deux orchestres et des deux chœurs afin d’unifier l’équipe et d’en renforcer ainsi les capacités. Le choix des œuvres à interpréter, le travail de préparation effectué chaque mois, de septembre à juin, doit être assuré en vue de préparer l’oreille du public à la programmation, plus exigeante, de l’année d’après. Il s’agit en fait d’établir un terrain favorable qui puisse inciter les parents à ramener leurs enfants : ces derniers seront le public de demain. L’exigence de la programmation profite aussi aux musiciens eux-mêmes qui, concert après concert, gagnent en confiance, en compétences techniques, en efficacité, en talent. C’est ce qui s’est passé la saison dernière lorsqu’en février 2019, nos musiciens ont réussi à très bien jouer Roméo et Juliette de Prokofiev. Cette année, on jouera probablement du Wagner, un compositeur dont les œuvres sont parmi les plus difficiles à exécuter.

Mon projet insiste également sur la nécessité de poursuivre la formation des jeunes de l’académie. J’ai aussi à cœur de mener des actions pédagogiques et sociales, une idée que je tire de mon expérience personnelle. Je joue en tant que violoniste dans le quatuor Cadences formé en 2012, parrainé par l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence et coaché par le quatuor Bela. Or celle-ci nous envoie parfois réaliser des performances musicales dans des hôpitaux, des écoles, des crèches… Des prestations qui nous permettent de gagner en notoriété et en visibilité tout en réalisant des actions sociales visant à redonner le sourire à des élèves en difficulté et leur inculquer le goût de la musique.

Concernant la programmation musicale, je souhaite revaloriser les créateurs, compositeurs et arrangeurs tunisiens. Il y aura donc une place plus grande pour les créateurs locaux. C’est d’autant plus urgent que nombre d’entre eux présentent leurs œuvres sur des scènes étrangères. C’est le cas de Samir Ferjani, Wannes Khligene, Aymen Aziz Salah, Mohamed Ali Kamoun….

Enfin, mon ambition est de former un orchestre entièrement composé de musiciens tunisiens, et avec lui de pérenniser en Tunisie cette pédagogie du partage de l’art à grande échelle et de participer activement à l’élan d’innovation initié par le théâtre de l’opéra et le ministère des Affaires culturelles.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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