artiste visuelle
Mouna Jemal Siala, artiste visuelle tunisienne© Photo/Nejiba Belkadi.

Interview avec Mouna Jemal Siala, artiste visuelle tunisienne « ancrée dans son africanité »

Elle a participé à plusieurs expositions collectives, en a organisé des personnelles dans plusieurs pays africains et européens et se définit comme une artiste visuelle ancrée dans son époque et le mouvement de l’art contemporain… Mouna Jemal Siala fait partie de ces figures tunisiennes des arts visuels qui suscitent le plus d’intérêt de la part des curateurs internationaux, ces derniers faisant régulièrement appel à elle pour exposer ses œuvres dans le cadre d’événements culturels importants et sélectifs. Elle a ainsi participé à la 28e session des Instants vidéo numériques et poétiques de Marseille en 2015. En 2016, elle a été sélectionnée avec cinq autres artistes visuels tunisiens pour représenter la Tunisie dans le cadre de la Biennale de l’art africain contemporain qui s’est tenu à Dakar. Mais déjà en 2010, elle avait participé à cette célèbre Biennale et en était sortie gagnante en obtenant le prix du ministère de la Culture du Sénégal, ce qui lui avait alors ouvert des portes pour participer à d’autres expositions internationales et susciter encore plus d’intérêt de la part des professionnels du secteur. Détentrice d’un DEA et d’un Doctorat en Arts et Sciences de l’art obtenus à l’Université de la Sorbonne, elle est actuellement enseignante à l’Ecole des Beaux Arts de Tunis tout en consacrant le plus de temps possible à la création, qui reste sa principale vocation. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Votre travail témoigne d’une grande maîtrise des techniques nouvelles des arts plastiques. Quel a été votre parcours académique ?

Mouna Jemal Siala : Je dirais qu’il a commencé dès ma plus tendre enfance ! Ma mère a gardé des dessins que je faisais déjà à l’âge de 18 mois, en ayant en tête de me les montrer quand j’aurai grandi car elle était sûre que j’étais faite pour ça… Et en effet, cela semble être le cas puisque je n’ai plus arrêté de m’adonner à cette activité depuis. J’ai étudié à l’Ecole des Beaux Arts de Tunis, puis j’ai poursuivi mes études à Paris où j’ai obtenu, à la Sorbonne, un DEA et un Doctorat en Arts et Sciences de l’art, avec une focalisation sur l’ombre portée et la trace du temps dans l’art. Au cours de ma carrière, les outils numériques se sont superposés aux techniques traditionnelles de création que je connaissais, ce qui me permet aujourd’hui de jouir d’une grande liberté de création.

Votre expérience parisienne a dû régénérer votre manière de concevoir la création artistique…

Bien sûr. C’est surtout dans les pays européens qu’on peut développer non seulement nos capacités de création mais également notre goût pour l’art. Car l’un des éléments fondamentaux de la formation des jeunes artistes est de pouvoir assister à des événements où sont exposées des œuvres et des performances et visiter, surtout, des musées pour voir de près les compositions des peintures classiques que l’on étudie à l’université, chose presque impossible en Tunisie, où il n’est possible de visualiser les peintures de Rembrandt ou du Caravage que sur Internet ou à la télévision ! Il n’est même pas possible de visualiser les peintures de nos prédécesseurs tunisiens, puisqu’il n’y a pas encore de Musée. Je sais qu’il va bientôt voir le jour et c’est tant mieux pour les nouvelles générations. C’est aussi à Paris que j’ai développé mes compétences en photographie et pu exposer mes œuvres dans des galeries professionnelles. Les galeries sont assez rares en Tunisie et les jeunes Tunisiens sont confrontés au problème de la rareté des espaces d’exposition. C’est toutefois à Hammamet que j’ai organisé ma toute première exposition de gravures, domaine dans lequel l’un de mes professeurs m’avait conseillé de me spécialiser. Aujourd’hui, je me considère surtout comme une artiste visuelle touche-à-tout et protéiforme.

Comment conjuguez-vous aujourd’hui votre activité d’enseignante d’arts plastiques et votre vie d’artiste ?

A mon retour à Tunis au début des années 2000, j’ai intégré le corps enseignant de l’Ecole des Beaux Arts. Être enseignante ne faisait pas, au départ, partie de mes projets, mais je l’ai fait car j’aime beaucoup cette école qui m’a formée. Il faut noter aussi que la grande majorité des artistes en Tunisie, pour qu’ils puissent poursuivre leur activité, ont absolument besoin d’avoir un complément de revenu, car les collectionneurs sont rares et les œuvres, finalement, peu vendues. Ma vie est organisée autour de l’enseignement et de la création, et je ne cesse d’évoluer dans ce sens, en intégrant notamment dans mes œuvres visuelles plusieurs techniques évolutives et des outils numériques dont la maîtrise exige en quelque sorte une actualisation continue des connaissances, et donc du temps.

Comment est-il possible pour un artiste tunisien d’œuvrer à la promotion des arts visuels en Afrique ?

Il faut essayer le plus possible de se servir de différents lieux d’exposition, y compris éphémères. Je tente pour ma part d’être une actrice active au sein de la scène artistique tunisienne et de relever des défis dans une optique de transformation des mentalités. J’ai ainsi participé tout récemment à l’exposition « En attendant Vénus » au musée du Bardo destinée notamment à valoriser l’image de la femme et souligner la centralité de l’amour et du rêve dans nos vies à tous. Parmi mes futurs projets figurent une exposition collective qui aura lieu au Maroc en octobre et une exposition personnelle à Tunis. Mais je ne veux surtout pas me contenter de créer pour mon épanouissement personnel. Si s’engager dans une démarche d’introspection authentique pour faire jaillir de l’intérieur des œuvres personnelles est essentiel, essayer autant que possible de s’ancrer dans les enjeux sociaux contemporains et de savoir parler au spectateur l’est tout autant. Objectivité et subjectivité doivent ainsi être des alliées.

Ancrée dans mon africanité, j’essaie d’éduquer le regard du spectateur et de l’initier au rôle central des arts visuels dans la vie en société car ceux-ci permettent avec une pertinence singulière de mettre le doigt sur ce qui se trouve à l’origine des malaises de la société. Hélas, en Tunisie, les jeunes artistes bouillonnent d’idées et d’initiatives mais manquent cruellement d’espaces d’exposition pour se faire connaître, faire valoir leur travail, et donc susciter réflexions et débats. Sur cette question, c’est surtout le rôle de l’Etat et sa politique de promotion de la culture qui doivent être revus pour que les choses commencent enfin à bouger et que l’art ait la place qu’il mérite dans la société tunisienne. L’Etat n’est toutefois pas seul responsable de la relative méconnaissance des arts visuels en Tunisie : on manque aussi beaucoup de curateurs, de mécènes, de collectionneurs et, en définitive, d’acteurs privés pouvant générer un véritable mouvement de « professionnalisation » et de démocratisation de l’art.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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