Wijden Zammit
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Interview avec Wijden Zammit, une créatrice « ethical »

Passionnée dès l’adolescence d’artisanat, de haute couture et de création de mode, en suivant les pas de sa mère, Wijden Zammit est une jeune créatrice de 29 ans qui a réussi malgré de nombreux obstacles à mettre en place une structure de création d’accessoires de mode à cheval entre les habits traditionnels tunisiens et le stylisme moderne. Aujourd’hui, elle est installée dans l’atelier Jnina, situé en plein cœur de la Marsa, qu’elle partage avec plusieurs autres artistes opérant dans différents domaines créatifs. La jeune femme a adopté la démarche « ethical », étant depuis toujours opposée à toute forme de consumérisme boulimique et de produits de mode rapidement jetables et démodables. Le Diplomate Tunisien l’a rencontrée pour en savoir plus sur son parcours et le public qu’elle touche. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Quel a été votre parcours de formation ?

Wijden Zammit : Comme plusieurs bacheliers tunisiens confrontés à la difficulté de s’orienter vers un champ d’études qui les passionne, j’ai eu un parcours d’abord classique, qui ne correspondait pas à ce que je voulais faire de ma vie. J’ai ainsi suivi une formation en chimie à Monastir au bout de laquelle j’ai obtenu une licence 3, sans toutefois m’y plaire. J’ai alors décidé de faire comme ma mère, qui est styliste, et de l’observer travailler. Par la suite, je me suis inscrite à une formation professionnelle en stylisme-modélisme au Bardo. Dans le cadre de ces études, j’ai commencé à créer, notamment des pochettes à base de matériaux naturels, qui ont séduit beaucoup de monde.

Je suis également titulaire d’un diplôme BTS de styliste modéliste au centre sectoriel de formation en habillement de Tunis et suivi une formation à l’école de mode privée de Nabeul. En 2014, avant de fonder ma propre marque, j’ai été assistante-styliste pour une collection pour femmes auprès de la marque Lella el-Beya. Et avant cela, j’ai été stagiaire auprès de Knitwear manufacturing, une société allemande offshore de confection de vêtements.

Jeune étudiante, j’ai commencé à créer et à réaliser moi-même mes vêtements, mes accessoires, mes sacs et mes pochettes, puisant mon inspiration dans la richesse du patrimoine tunisien. Au tout début de mon parcours de créatrice, je me suis associée avec une femme pour monter un projet, grâce auquel on a mis en vente des pochettes dont le style est mi-traditionnel mi-moderne. A la fin de notre collaboration, je me suis lancée dans la création pour mon propre compte.

Vous avez fait le choix de la mode éthique… En quoi consiste-t-elle ?

Aujourd’hui, mon principal matériau de création de pochettes est le kilim, cette laine de mouton colorée si caractéristique de certaines créations artisanales du Sud tunisien, que je choisis moi-même méticuleusement en me rendant régulièrement dans le sud pour être sûre de la qualité de cette précieuse matière première. L’un des signes distinctifs de mes créations, c’est aussi les anses en cuivre en forme de cercle ou de carré, parfois ornementées d’inscriptions ou d’illustrations, qui surplombent les sacs et les pochettes. Je les fais fabriquer par un artisan établi dans la capitale. De façon générale, j’aime mettre en place des collaborations avec des artisans indépendants et soucieux de la qualité des produits et des matières premières utilisées.

C’est comme ça que j’ai mis en place et adopté le concept « ethical », qui consiste à ne choisir les matériaux de fabrication qu’auprès de fabricants respectueux de l’environnement et de la qualité des matières premières, qui doivent être naturelles. Je n’utilise jamais de tissus synthétiques. Je me rends aussi de temps en temps à des friperies pour récupérer les tissus non utilisés et en faire des poches, des manches, etc., dans une démarche de refus du gaspillage. Je sélectionne par ailleurs des fournisseurs artisans qui n’ont pas suffisamment de moyens de subsistance, car c’est aussi une manière de les soutenir et de bénéficier de leur immense savoir-faire, qu’on ne reconnaît pas assez en Tunisie.

L’une de vos autres particularités est l’usage de peintures colorées pour illustrer l’habillement…

J’imprime en effet des tableaux de plusieurs peintres, dont Picasso que j’aime beaucoup, pour illustrer les poches des robes, des manteaux, et des jebba djerbiennes que je fabrique pour les hommes et les femmes. Cela plaît beaucoup et donne de la gaieté et de la couleur aux vêtements !

Vos créations ont suscité l’admiration des amateurs de mode et une assez forte médiatisation… A quels événements particuliers avez-vous participé pour vous faire connaître ?

C’est en partie grâce à ma démarche assez originale en Tunisie que mes créations attirent l’attention des amateurs, surtout étrangers. Parmi les récompenses que j’ai obtenues en reconnaissance de mon travail est le premier prix de l’Utica à l’exposition Offrez Tunisien. J’ai aussi eu la chance de participer à des défilés, dont un qui a été organisé par l’Ambassade des Pays-Bas à Tunis, et à des festivals. En remportant le prix de l’Utica, j’ai empoché 3000 dinars, ce qui m’a permis de donner un nouveau souffle à mon activité et de la développer.

Justement… Vous auto-financez complètement votre activité…

Oui, grâce notamment aux récompenses que j’ai eues. La foire du Kram m’a également offert un espace de vente qui m’a permis d’écouler mes créations sans charges à payer. Aujourd’hui, je m’auto-finance en essayant d’avoir un minimum de frais à prendre en charge. Par exemple, je partage l’atelier que j’occupe actuellement, Jnina, avec d’autres artistes : créateurs, designers, illustrateurs, etc.

Tout cela me permet de développer la vision différente que je porte, celle qui me permet de redonner du sens à la mode et une histoire aux objets et aux vêtements que je crée. Avec la conviction de pouvoir changer les choses à mon échelle et de réinterroger les codes qui nous façonnent, que les accessoires de mode peuvent être éthiques, j’ai décidé de faire de ma marque un outil de création centré sur la simplicité, l’humilité et la mise en valeur de la matière première, une marque qui s’engage à faire de la création du beau un moyen d’action citoyenne.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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