Interview avec Yahya Bouhlel, le jeune fondateur geek de Go My Code

Go My Code, plateforme d’apprentissage et de formation innovante aux métiers du numérique, promet de devenir un fleuron de l’univers technologique tunisien. Misant sur l’avenir prometteur de la science des données, le marketing digital, les nouveaux métiers du design, etc., cette communauté de développeurs compte parmi les plus grands groupes opérant dans ce domaine en Afrique et au Moyen-Orient. Yahya Bouhlel, fondateur et CEO de la boîte à seulement 22 ans, avait en 2017 participé au programme BlooMMasters de la fondation BIAT, duquel il est sorti gagnant avec, en poche, 100 000 dinars. Ce petit pactole lui a permis d’acquérir un espace et d’agrandir la portée de son projet qui n’était alors qu’embryonnaire. Depuis, les choses ont bien évolué. Avec une levée de fonds réalisée récemment et qui s’est montée à 800 000 euros, l’entreprise qu’il a cofondée avec son frère Amine, actuellement valorisée à 12 millions de dinars, voudrait un jour parvenir à occuper 50 espaces partout dans le monde, avec une focalisation sur la région MENA, et pourquoi pas s’introduire en bourse. Interview avec l’étonnant Yahya Bouhlel, CEO de Go My Code, qui a fait ses premiers pas dans le numérique à l’âge de 14 ans pour… cracker des jeux vidéo !

Le Diplomate Tunisien : Pour les néophytes, comment décririez-vous l’activité de Go My Code ?

Yahya Bouhlel : Notre objectif général est de former par plusieurs moyens (dans nos espaces physiques mais également en ligne) la prochaine génération de développeurs afin que leurs compétences soient à la mesure des exigences, qui ne cessent d’évoluer, des entreprises qui construisent le monde de demain.

Notre approche marketing et commerciale et la partie tech de nos produits se distinguent par le souci de la performance que nous y investissons, en développant le mieux possible des outils de formation qui puissent bénéficier au plus grand nombre. Go My Code peut donc être considérée comme une boîte technologique qui développe elle-même ses propres outils d’apprentissage caractérisés par une grande capacité opérationnelle, et destinés à former les jeunes et les moins jeunes (nos clients sont âgés de 8 à 60 ans !) aux nouvelles technologies. D’ailleurs, notre équipe formatrice comprend un grand nombre de jeunes développeurs qui en permanence actualisent et perfectionnent les outils de formation mis à disposition des apprenants.

Par ailleurs, afin de mieux sensibiliser le public aux enjeux de la nouvelle donne numérique, on a créé un média, Go My Tech, qui traite de l’actualité technologique et de l’univers du numérique. Cette plateforme d’information, gérée par Yassine Bellamine, l’ancien rédacteur en chef du HuffPost Tunisie, était destinée au départ à une niche de lecteurs passionnés par le sujet. Mais ces derniers sont de plus en plus nombreux, preuve que les nouvelles technologies constituent incontestablement un centre d’intérêt devenu presque commun.

D.T. : Mais vous en êtes déjà là à l’âge de seulement 22 ans… Comment tout cela a commencé ?

Y.B. : J’ai commencé à coder à l’âge de 14 ans, en piratant des jeux vidéo ! En traficotant les jeux que je trouvais sur l’ordinateur portable professionnel de mon père, je me suis en fait rendu compte avec dépit que les jeux offraient des temps d’essai limités. Voulant absolument contourner cette restriction insupportable pour l’adolescent que j’étais, j’ai commencé à chercher des solutions pour les « cracker », sur Google, YouTube, et toutes sortes de forums. C’est comme ça que mes yeux se sont ouverts sur les infinies possibilités offertes par le monde des nouvelles technologies et du numérique. Ça m’a passionné. Sur YouTube, j’ai appris le piratage et le hacking pour accéder aux jeux en les piratant. Puis j’ai fini par créer mes propres cracks ! [Un crack est un programme informatique destiné à modifier le code d’un logiciel payant, dans le but de l’utiliser gratuitement, NDLR].

Quand j’avais entre 14 et 16 ans, ma vie était partagée entre d’une part mes études et la vie familiale et d’autre part – et c’est la part la plus intéressante, bien sûr ! – mon petit univers numérique que je me suis créé et dans lequel je me suis totalement immergé, devenant un véritable geek ! A 15 ans, j’ai été recruté par une startup, Make School, installée dans la Silicon Valley [le fameux pôle des industries et des entreprises technologiques les plus prestigieuses situé à San Francisco dans l’Etat de Californie, aux Etats-Unis, NDLR], en tant que développeur, un job pour lequel j’ai posé ma candidature sur les recommandations de mon grand frère qui avait trouvé par hasard l’annonce dans les colonnes du Harvard Business Review. Il faut savoir que la Silicon Valley représente pour un jeune développeur passionné l’équivalent de Walt Disney pour un enfant ! Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’avais alors présenté le mini portfolio que j’avais, qui comprenait des scripts sur lesquels j’avais travaillé, et lors des entretiens, j’ai beaucoup mis en avant la situation historique où se trouvait la Tunisie post-révolution. J’ai donc été rapidement recruté par cette entreprise qui cherchait de la diversité dans ses équipes. Grâce à cette expérience, j’ai passé quatre mois à la Silicon Valley et y suis retourné plusieurs fois pour des stages de quelques mois, l’univers m’étant devenu familier. J’ai également suivi des cours en ligne, dont un dispensé par l’université de Stanford, « How to make a startup », qui m’a permis de mettre de l’ordre dans mes idées pour concrétiser le projet que j’avais en tête depuis déjà quelque temps.

D.T. : Ce projet, c’est donc l’ancêtre de Go My Code !

Y.B. : Avant même d’être bachelier, je pensais en effet déjà à créer un projet visant à former les jeunes aux métiers du numérique qui, rappelons-le, ne cessent de se multiplier. Je vivais dans deux états d’esprit totalement différenciés : l’univers américain auquel je me suis peu à peu familiarisé, et le tunisien, un peu déconnecté, il faut bien le dire, de la nouvelle donne imposée par le monde des startups technologiques qui foisonnent dans les pays développés. La révolution technologique aidant, un boom de création de startups a vu le jour, y compris d’ailleurs en Tunisie, dans les années 2013. J’ai alors réfléchi à la possibilité de créer une petite structure dans un environnement adéquat, mais sans en définir le format. Puis j’ai assisté à des événements comme TedX et créé un réseau où j’ai fait part de mes idées.

Je me suis ensuite dirigé vers le Cogite Coworking Space aux Berges du Lac pour profiter des locaux et me suis donné l’été 2016 pour mettre à l’épreuve ce projet et sa portée. Mon frère Amine Bouhlel, revenu à Tunis après une expérience professionnelle chez Amazon à Londres, avait créé une entreprise en Tunisie offrant des solutions opensource aux entreprises. Connaissant le sujet, il a trouvé mon idée prometteuse, m’a soutenu, et investi dans mon projet. Ce qui m’a permis de créer un site Web et une page Facebook pour la communication. Au début, j’offrais des formations intensives de trois semaines, une sorte de camp d’été destiné à apprendre aux jeunes à créer des jeux vidéo. J’ai donc dû faire appel à des formateurs, que j’ai réussi à trouver sur Internet. L’un d’eux, d’ailleurs très bon, est aujourd’hui le CTO de Go My Code. La première cohorte, de seulement 30 étudiants, a beaucoup apprécié l’expérience, en a parlé, et a contribué à ce que cette petite structure qui n’avait même pas encore de statut légal puisse être fortement médiatisée. Cela m’a permis de perfectionner l’offre de services et de développer un modèle économique viable. A l’issue de cet été 2016, j’ai décidé de prendre une année universitaire sabbatique afin de mettre toute l’énergie nécessaire à la poursuite de cette expérience.

Puis est venue la volonté de développer de véritables plateformes d’apprentissage intégrant du contenu éducatif de qualité, et méthodique. De là, des programmes de formation diversifiés dans les métiers du numérique consacrés aux développeurs, chômeurs, ou étudiants pendant leur temps libre ont été élaborés. La datascience [science des données, NDLR], le design et ses multiples nouvelles facettes, le développement Web, sont autant de domaines qui en font partie. Aujourd’hui, nous offrons trente types de formation différents et nos étudiants sont âgés de 8 à 60 ans ! L’équipe compte 50 salariés, forme 500 étudiants et est basée à Tunis au coeur des Berges du Lac, Sousse, Sfax et Alger.

D.T. : Concrètement, quelles lacunes trouvez-vous dans le système éducatif traditionnel aujourd’hui en Tunisie ?

Y.B. : Il y a ce que j’appellerais un « gap de skills » évident, c’est-à-dire un manque de compétences spécifiques dédiées à la maîtrise des nouveaux métiers exigés par la nouvelle réalité technologique dans laquelle nous vivons. La révolution technologique a eu un fort impact l’économie, les industries, et même l’éducation. Mais l’évolution des systèmes éducatifs et de leur contenu ne s’est, elle, pas montrée assez rapide en regard de celle, exponentielle, des nouvelles technologies. Ce gap m’intrigue depuis longtemps, tout comme celui qui se creuse entre la demande des entreprises en matière de compétences et de qualifications, et le niveau des diplômés qui en sont pour la plupart dépourvus. On ne parle plus d’analystes aujourd’hui, mais de data analysts, de data scientists, on parle de responsables de marketing digital plutôt que de responsable marketing tout court… Les métiers du graphisme, ceux des développeurs connaissent aussi chaque année des évolutions et sont désormais scindés en plusieurs branches. Ce « boom » des métiers, nous essayons de l’enseigner grâce à notre plateforme éducative, d’y sensibiliser les gens, et de former ces derniers à les maîtriser.

Le but de notre plateforme éducative est donc de contribuer à ce que les entreprises forment leurs équipes, dont nous évaluons les connaissances à l’issue de la formation que nous leur donnons.

D.T. : Nous sommes à peine sortis d’une crise sanitaire qui a frappé toute la planète et qui n’a pas été sans conséquences sur le monde de l’entreprise. Comment avez-vous vécu cette phase et quelles leçons en avez-vous tirées ?

Y.B. : La crise sanitaire et les mesures prises pour l’endiguer nous ont fait perdre 70 % de notre chiffre d’affaires… Mais cette réalité nous a permis de développer davantage nos cours en ligne et de prendre conscience, comme beaucoup l’ont fait, de la nécessité de faire évoluer les méthodes de travail vers plus de flexibilité et d’adaptabilité face à un contexte incertain. Nous avons vu aussi à quel point les outils technologiques ont rendu possible le maintien d’un lien social fructueux, je pense par exemple à des plateformes comme Zoom, cette solution de vidéoconférence qui permet de réaliser des appels vidéo intégrant jusqu’à une centaine de participants. Les espaces physiques restent néanmoins incontournables, fort heureusement, pour créer du lien humain, stimuler la créativité, ou encore renforcer la cohésion des équipes, celle-ci étant avant tout le fruit de l’interaction humaine.

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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