[Interview] Azza Besbes : « J’ai toujours vu dans l’escrime une grâce et une esthétique très particulières »

Elle manie le sabre comme rares sont les Tunisiennes qui arrivent à le faire, car « la Tunisie n’est pas une nation d’escrime ». Le pays a tout de même vu monter sur les podiums des compétitions internationales des joueuses de renom telles Inès Boubakri, Sarra Besbes et… sa sœur, Azza Besbes, 29 ans. Championne d’Afrique en 2008, celle-ci a participé aux Jeux olympiques d’été de Pékin de 2008, dans la catégorie sabre féminin senior individuel, alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans. C’est là que Azza Besbes est devenue la première joueuse d’escrime africaine à parvenir aux quarts de finale d’un tournoi olympique d’escrime. Sport de duel, l’escrime exige une parfaite maîtrise technique et une codification de jeu essentielle à la sécurité des joueurs en raison des instruments utilisés : sabres, épées et fleurets. Pour sa part, Azza maîtrise le sabre. Le Diplomate Tunisien est parti à la rencontre de cette ancienne écolière de Mont-Fleury, également diplômée de l’ESCP et aujourd’hui installée à Paris.

Le Diplomate Tunisien : Vous êtes une escrimeuse professionnelle et l’une des rares Tunisiennes à maîtriser ce sport. Pourquoi et comment est-il devenu votre sport de prédilection ?

Azza Besbes : En effet, la Tunisie n’est pas à proprement parler une nation d’escrime. Pour ma part en revanche, mes parents ont tous les deux pratiqué ce sport. Ma mère, en particulier, m’emmenait regarder des matchs et des sessions d’entraînement dans le principal club d’escrime de la capitale. Assez rapidement, j’ai trouvé dans ce sport de combat une grâce, une originalité et une esthétique qui m’ont beaucoup attirée. C’est ainsi que je me suis ensuite inscrite dans un club d’escrime à Mohamed V, à l’âge de 8 ans. Là, j’ai été repérée par les professionnels de ce sport individuel, qui m’ont alors proposé d’intégrer pour parfaire mon talent naissant le lycée sportif de la Cité olympique en tant que membre de l’équipe nationale d’escrime.

J’y ai aussi vu un sport individuel permettant à l’athlète de développer son potentiel, ce qui peut ne pas être le cas dans le cadre d’un sport d’équipe, où les qualités d’un joueur sont trop dépendantes du jeu collectif. J’ai eu un entraîneur polonais qui m’a énormément aidée et motivée, puis j’ai obtenu une bourse d’Etat pour partir poursuivre mon entraînement en France, d’abord à Orléans, puis à Paris.

DT : Quels titres décrochés vous ont rendue le plus fière ?

A.B. : En 2004, j’ai participé à une compétition internationale, le championnat d’escrime de la Méditerranée, où j’ai obtenu la médaille de bronze. C’est là que ma visibilité en tant que joueuse a commencé à naître à l’international. Mais c’est la fierté de la participation qui m’a surtout marquée à l’époque car à cet âge, on ne pense pas nécessairement au résultat, on vit plutôt ce moment comme une expérience initiatique, une entrée dans le monde de la compétition professionnelle.

En 2007, j’ai participé au championnat du monde cadettes où j’ai obtenu la médaille de bronze, une première pour une joueuse tunisienne. Mes parents m’ont alors encouragée à partir en France pour intégrer des clubs plus professionnels et ainsi avoir des visées plus hautes. En 2007, j’ai pu régulièrement participer aux entraînements du Pôle de l’équipe nationale féminine junior à Orléans, car ceux du club d’Orléans dont je faisais partie se tenaient dans le même lieu. Cette étape m’a permis d’avancer, tout en poursuivant mes études en parallèle au lycée. En France, j’ai multiplié mes participations aux compétitions internationales, notamment les coupes du monde senior dès l’âge de 17 ans. J’ai pu me qualifier par miracle aux Jeux Olympiques de Pékin de 2008, en me plaçant 53e mondiale et première Africaine. Je suis arrivée en quarts de finale, après m’être inclinée d’un point contre une Américaine redoutablement forte. C’est depuis septembre 2008 que je suis installée à Paris.

Les JO de 2012 ont par contre été une déception car quelques semaines avant leur lancement, je m’étais fait une fracture de fatigue au dos alors que j’étais cinquième mondiale. C’était principalement dû aux excès des entraînements quotidiens et de la pression. Mais je n’ai pas pris en compte l’avis des médecins et moyennant des injections de corticoïde, j’y ai participé quand même, arrivant aux huitièmes de finale, à la neuvième position, à l’issue de la compétition, sur 40 joueuses mondiales au total.

En 2017, j’ai été vice-championne du monde. C’est le plus beau palmarès de ma carrière, je me rappelle exactement de chaque moment de cette journée inoubliable. Une médaille aux championnats du monde, c’est un point d’orgue dans la vie de chaque escrimeur. Arriver en finale est un rêve devenu réalité pour moi. Être la première Tunisienne, Africaine et Arabe à l’avoir réalisé ne peut que me rendre encore plus fière. Je m’exalte encore de ce sacre exceptionnel, surtout de cette demi-finale où j’étais menée huit à zéro à la pause, pour enfin arriver à inverser la tendance et ainsi m’imposer avec 15/14. Quelle journée et quel souvenir ! Cette médaille a réussi à effacer toutes les déceptions de mes anciennes defaites, notamment aux Jeux olympiques. Elle m’a rappelé combien la persévérance est importante dans notre sport.

Le Diplomate Tunisien : Quid des prochains Jeux olympiques de Tokyo ?

Pour les JO de 2020, je dois encore me qualifier en faisant de bons résultats aux tournois qui arrivent pour pouvoir y participer. Hélas, les années d’entraînement s’accumulent depuis ma préadolescence. Elles ont fait subir à mon corps un ensemble de dommages qui font que je commence sérieusement à envisager une retraite pour me concentrer sur mon métier actuel de consultante financière chez Ernst & Young et me tourner vers d’autres projets ! Outre les nombreuses opérations aux poignets et les injections que je dois m’administrer en raison de mes blessures passées, je n’ai plus la passion dévorante de la jeunesse. Car en plus de mon actuelle condition physique, je ne me suis pas toujours sentie soutenue par le système sportif tunisien…

DT : Justement, et vous avez fait d’ailleurs vécu des périodes difficiles avec les autorités sportives tunisiennes…

A.B. : J’ai eu des différends avec une ancienne ministre des Sports car le système qui gère la carrière des sportifs d’élite est dysfonctionnel en Tunisie. Il se trouve, pour ne prendre que cet exemple, que les bourses octroyées par le ministère des Sports aux sportifs de haut niveau, essentielles à leur subsistance, sont systématiquement versées avec retard. Une situation qui nous oblige à réserver nos billets d’avion et chambres d’hôtel à la dernière minute et ne nous permet pas de prévoir les frais indispensables à la logistique qui entoure les déplacements et les compétitions en tant que telles (kiné, entraîneur, etc.). Il faut savoir qu’un joueur d’escrime professionnel doit participer à une dizaine de compétitions par an et que le coût d’un seul déplacement avoisine les 8000 euros… Il y a un manque de soutien, qu’il soit financier ou médiatique. De ce point de vue, plusieurs pays pourraient nous servir d’exemple, comme l’Ukraine, pays économiquement faible, mais qui a mis au point une gestion intelligente des ressources et une gouvernance efficiente de sa politique de promotion de ses athlètes à l’international. Résultat : si l’Ukraine bénéficie d’une certaine sympathie auprès des autre pays et arrive à véhiculer une image dynamique et jeune d’elle-même, c’est aussi dû, à mon avis, à l’image dont jouissent les sportifs ukrainiens médaillés partout dans le monde.

J’aurais souhaité voir la Tunisie suivre cet exemple, ou d’autres à travers le monde. La Tunisie a connu et continue de connaître beaucoup de champions d’exception. Mais elle n’a pas su profiter de leur image pour en faire des ambassadeurs du pays. Le fléau du terrorisme a terni l’image du pays. Quoi de mieux, alors, que redorer le blason du pays en mettant en avant des athlètes et en en faisant des ambassadeurs de la Tunisie !

Propos recueillis par N.B.

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