[Interview] Omezzine Khelifa, l’ascension d’une jeune militante tunisienne

Omezzine Khelifa est une jeune militante tunisienne de 36 ans qui fait de plus en plus parler d’elle dans le monde grâce à une participation active dans la vie associative en Tunisie et un engagement citoyen et politique qui, par son efficacité, a fait d’elle une personnalité reconnue et récompensée par des organismes internationaux de renom tel le World Economic Forum, dont elle est devenue membre experte de la région MENA l’année dernière. Récemment, elle a été sélectionnée pour participer à un programme de la Fondation Obama hébergé par l’Université Columbia à New York, aux Etats-Unis. Elle a accepté de répondre aux questions du Diplomate Tunisien. Interview.

Comment et dans quel contexte avez-vous intégré le nouveau programme de la Fondation Obama ?

Omezzine Khelifia : J’ai été approchée par la Fondation Obama au début de l’année. Elle m’a proposé de soumettre ma candidature à son nouveau programme de bourse pour l’Université Columbia à New York. Intriguée et surprise, j’ai accepté le défi de répondre à leur requête en mettant en avant le travail de “Mobdiun – Creative Youth“, l’organisation que j’ai participé à fonder en 2016 et qui a pour objectif d’engager les jeunes, surtout ceux qui habitent dans les quartiers populaires, à devenir les leaders pacifiques et créatifs de la démocratie en Tunisie. J’ai également évoqué mon rêve de voir un jour une Tunisie moderne et innovatrice, au sommet de la réalisation de son potentiel encore inachevé, gouvernée de manière inclusive mais aussi efficace, où toutes les citoyennes et citoyens sont égaux devant la loi et où surtout, chacun d’entre elles et eux peut réussir et s’épanouir, quelle que soit son origine sociale. Enfin, j’ai situé le travail de Mobdiun et mon engagement personnel dans le cadre géopolitique de notre région du monde, non seulement en plaidant pour une Afrique du Nord intégrée mais également en mettant l’accent sur l’importance de l’intégration de notre région avec l’Afrique subsaharienne.

Mes réponses écrites ont dû susciter l’intérêt des membres du jury composé de l’équipe de la Fondation Obama et de Columbia University. J’ai ainsi été présélectionnée puis j’ai passé un entretien à distance avec un panel de jury. Vous n’imaginez pas ma joie le jour où j’ai reçu un email m’informant de ma sélection définitive pour faire partie de la première cohorte des Obama Foundation Scholars à Columbia University à New York ! C’est une joie immense, mais la responsabilité qui sera la mienne le sera encore plus, étant la seule candidate de la région MENA à faire partie du programme.

Pourriez-vous justement nous dire quelques mots à propos du programme relatif à l’Université de Columbia ?

A l’automne 2018, la Fondation Obama et l’Université de Columbia lanceront le programme de bourses d’études de la Fondation Obama à l’Université de Columbia. Conformément à la mission de la Fondation d’inspirer et de préparer des personnes ambitieuses sur le terrain politique à apporter des changements positifs dans leurs communautés, ce programme rassemble douze dirigeants émergents du monde entier qui se sont engagés à trouver des solutions aux problèmes rencontrés chez eux, dans leurs pays et dans leurs régions.

Mon groupe de boursiers de la Fondation Obama à Columbia participera par ailleurs à “Columbia World Projects”, une nouvelle initiative dans laquelle des professeurs et des chercheurs issus dans rangs de Columbia travailleront en partenariat avec des gouvernements, des organisations à but non lucratif, le secteur privé et des organisations intergouvernementales pour trouver des solutions concrètes à des problèmes concrets. Au cours de l’année universitaire 2018-2019, ma cohorte de douze boursiers de la Fondation Obama à l’Université Columbia travaillera avec la cohorte Obama Foundation Scholars, basée à la Harris School of Public Policy (Chicago), pour approfondir nos connaissances et compétences. Il s’agira de créer de nouvelles capacités et de nouveaux réseaux qui accéléreront notre impact civique lors de notre retour dans nos pays et régions d’origine.

Un séjour relatif à ce programme naissant a eu lieu récemment à Chicago en votre présence… Pourriez-vous nous en parler ?

Pour la première activité des « Scholars », la fondation Obama a organisé un séjour d’environ une semaine à Chicago, le fief de Barack Obama et la ville qui l’a vu naître en tant qu’homme politique, pour réunir les deux groupes de jeunes activistes innovateurs dans l’action communautaire et l’entrepreneuriat social.

Le programme sur place a été assez chargé et intensif. A travers des ateliers de travail, des activités de service civil et des rencontres avec des leaders politiques américains, les deux groupes ont pu faire connaissance les uns avec les autres et apprendre les uns des autres à travers un partage d’expériences dans nos pays respectifs.

Je me rends compte avec du recul, que si un observateur avait considéré nos interactions, il aurait compris que malgré nos différences d’origine, malgré la disparité de nos religions et de nos couleurs, nous avons toutes et tous un but commun qui consiste à servir nos communautés en essayant d’apporter un changement positif dans la vie de nos concitoyens, et qu’ensemble nous formons déjà une incroyable mosaïque de ce que pourrait être notre monde si nous réussissions à concrétiser nos visions dans nos régions d’origine.

Lors de ce séjour, nous avons eu le privilège de rencontrer l’ancien président des Etats-Unis Barack Obama et nous avons discuté avec lui lors d’une réunion qui a duré plus d’une heure. J’ai pu ainsi lui poser quelques questions relatives à la situation qui prévaut dans le Moyen-Orient et dans l’ensemble des pays arabes et nous avons échangé des points de vue.

Il a partagé avec le groupe sa vision du leadership et a mis l’accent sur l’importance, à l’échelle locale et globale, de l’engagement des jeunes pour innover dans le domaine civique et contribuer à façonner le monde de demain. J’ai particulièrement apprécié deux conseils qu’il a donnés, tirés de son expérience personnelle. Le premier pourrait s’adresser à des militants en herbe qui font leurs premiers pas dans leur engagement citoyen : « Ne vous focalisez pas sur ce que vous voulez être, prêtez davantage d’attention à ce que vous voulez faire ». J’ai compris cette recommandation comme une incitation à toujours rechercher l’efficience et renforcer la portée du travail plutôt que de courir après des récompenses et chercher à tout prix à occuper des postes de prise de décision. Le deuxième conseil s’adresserait plutôt à des jeunes leaders en ascension : « Que vous soyez sur le devant de la scène ou dans les coulisses, soyez toujours la même personne », que j’ai entendu comme un appel à rester ancré dans ses valeurs, intègre et authentique quelles que soient les circonstances.

Nous avons également débattu avec Arne Duncan, l’ancien secrétaire à l’Education américain, et discuté avec deux anciens mentors de Barack Obama : le révérend Alvin Love et l’ancien président du Sénat de l’Etat de l’Illinois, le sénateur Emile Jones Jr. Nous avons marché sur les pas de l’ancien président des Etats-Unis d’Amérique en nous portant volontaires pour nettoyer une rue dans un des quartiers les plus violents situé au sud de Chicago, en collaboration avec une association locale qui se nomme « My block, my hood, my city » valorisant l’engagement citoyen et le service communautaire pour prévenir la consommation de drogue et lutter contre la criminalité des jeunes.

Comment en êtes-vous arrivée là ? Comment a débuté votre parcours de militante civique ?

Je suis ingénieure en télécommunications, militante associative et ancienne femme politique tunisienne. En 2015, j’ai eu l’idée de fonder « Mobdiun – Creative Youth », une ONG qui recherche un fort impact social en engageant les jeunes, surtout ceux qui habitent dans les quartiers populaires touchés par l’extrémisme violent, à devenir les leaders pacifiques et créatifs de la démocratie en Tunisie. Diplômée de l’Institut National Polytechnique (ENSIMAG), j’ai travaillé à Paris en tant que consultante auprès d’institutions financières, telles que la banque d’investissement de la Société Générale.

En 2011, je suis rentrée en Tunisie pour contribuer aux efforts de transition démocratique. Je me suis engagée en politique et me suis présentée deux fois aux élections parlementaires en 2011 et 2014. J’ai intégré deux cabinets ministériels de transition et ai conseillé le ministre du Tourisme en 2012 puis le ministre des Finances en 2013. En 2013, j’ai participé à fonder le réseau régional « Tha’era » des femmes arabes pour la parité et la solidarité. En 2015, j’ai pris part à la création du réseau international WASL (Women Alliance for Security Leadership).

Mon travail et mon engagement m’ont permis de recevoir quelques reconnaissances à l’échelle internationale telles que le prix « Leaders in Democracy » de l’ONG Project On Middle East Democracy, en 2012. En 2014, j’ai été la première Tunisienne à être nommée Young Global Leader par le World Economic Forum. En 2017, j’ai été la première Tunisienne à être sélectionnée « New Voices » par l’Aspen Institute et je suis devenue membre experte de la région MENA au sein du World Economic Forum. Enfin, cette année, j’ai été sélectionnée par la fondation Obama pour faire partie du groupe inaugural des « Obama Foundation Scholars » à l’Université de Columbia à New York.

 

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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