Intigo ou comment pallier les lacunes des transports publics tunisiens

Si beaucoup, pour désigner le principal problème du quotidien des Tunisiens, pensent immédiatement aux prix qui flambent, au chômage, à l’inactivité ou encore au manque de perspectives d’avenir qui touchent un large pan de la jeunesse, d’autres, non moins nombreux, pointeront immédiatement l’inévitable tracasserie quotidienne des embouteillages aux heures de pointe voire, dans certaines artères de la capitale, à toute heure de la journée. La difficulté de se déplacer d’un lieu à un autre en milieu de journée est d’autant plus notable qu’elle est vécue par à la fois les conducteurs qui disposent d’un véhicule et par ceux qui empruntent les transports en commun. Ces derniers « n’offrent que trop rarement la possibilité d’aller d’un point A à un point B sans faire de nombreuses escales et prévoir de faire à pieds au moins une partie du trajet », fait remarquer Nebil Jridet. C’est à ce problème qu’entend répondre l’application Intigo, compagnie de moto-taxis dont il est le co-fondateur et qui a récemment vu le jour en Tunisie. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Quand et comment a pris forme la genèse d’Intigo ?

Nebil Jridet : Intigo est le fruit du travail de ses quatre co-cofondateurs, dont Bassem Bouguerra, de qui est réellement née l’idée de développer ce projet en Tunisie, et moi-même, qui suis en quelque sorte le logisticien. Bassem s’est beaucoup intéressé à la plateforme multiservice indonésienne Gojek, application qui met à disposition des taxis scooters. Les chauffeurs disponibles les plus proches de l’endroit où se trouve le demandeur sont repérés par géolocalisation, à l’image de l’application Uber qui permet de réserver des taxis en quelques clics. Sauf que le chauffeur de moto de Gojek ne fait pas que le taxi, il peut aussi livrer des marchandises, offrir différents services d’assistance à domicile, etc. Intigo, qui s’inspire de ce modèle, n’est pour l’instant dédié qu’au transport de personnes. Car avant de lancer l’application, on a mené des focus groups pour explorer les besoins personnels des Tunisiens. Les problèmes les plus importants qui nous sont apparus sont la faible disponibilité des transports dans les heures de pointe, les infrastructures lacunaires du transport public et l’impossibilité, pour ceux qui disposent d’un véhicule, de se déplacer d’une manière fluide. C’est l’ensemble des personnes confrontées à ce problème qui constituent notre cible.

DT : Intigo semble se développer très vite. Où en est votre activité actuellement ?

N.J. : Les études et focus groups ont été achevés en juin 2019, moment auquel la levée de fonds a eu lieu. Pour la première fois en Tunisie, une startup en tout début d’activité a pu lever 800 000 dinars dont 400 000 de capital. Un somme qui provient de huit investisseurs, dont des actionnaires chez Poulina (Aziz Ketari, Hedi Ketari, Malek Ben Ayed et Slim Bouzguenda) et dont 50 % ont moins de trente ans. C’est très encourageant et c’est un indicateur de l’aspect innovant de ce service qu’apprécient beaucoup les jeunes. Nous avons clôturé le montage financier en juin et décidé, à ce stade, d’axer le projet sur le seul secteur du transport. On dispose maintenant de 50 motos servant un millier de clients par jour. Le montant du service est payable en cash à la fin de la course et le prix est inférieur de 10 à 30 % de celui des taxis traditionnels. C’est à la mi-novembre que l’application a entamé sa phase de test sur la zone des Berges du Lac, avec une vingtaine de motos. Les retours des clients ont immédiatement été positifs.

D.T. : Quels sont ces retours ?

N.J. : Je voudrais d’abord signaler qu’au début, nos focus groups nous ont laissés penser que les femmes ne seraient pas demandeuses, alors que la réalité a montré le contraire : elles sont 43 % à utiliser notre application ! Ce qu’aiment les clients, c’est que nos scooters à toit apportent un sentiment de sécurité et une sensation de liberté que les jeunes gens apprécient beaucoup. Cette sensation de liberté est également ressentie par les conducteurs eux-mêmes, puisque nous sommes parvenus à attirer beaucoup de demandes de recrutement. Nos chauffeurs peuvent en effet se déplacer librement, et le modèle que nous avons adopté semble leur convenir : ils payent un loyer fixe pour la moto mise à leur disposition, prennent en charge les frais de carburant, mais encaissent une commission de 80% sur les courses qu’ils prennent en charge. Par ailleurs, les 48 heures de travail par semaine qu’ils effectuent sont agencées par eux comme ils le désirent, il n’y a pas d’horaires de travail fixes.

D.T. : Avez-vous le projet d’étendre votre champ d’activité ?

N.J. : Bien sûr. Pour l’heure, notre secteur d’intervention couvre l’ensemble du Grand Tunis. Mais notre flotte étant encore réduite, la disponibilité des chauffeurs peut être limitée. Nous attendons les prochaines levées de fonds afin d’augmenter notre flotte et nous installer dans les villes éloignées dont les habitants souffrent particulièrement du manque d’infrastructures de transport. Cependant, comme attendu, nous avons rencontré des problèmes avec le syndicat des taxis qui se sont inquiétés de la concurrence que l’application peut constituer pour eux, même si nous ne visons pas du tout la même clientèle. Ceux qui optent pour la moto ne sont d’emblée pas « fan » du taxi et c’est ce que nous essayons de faire comprendre à l’ensemble des institutions auxquelles nous sommes actuellement confrontés, en particulier les ministères de l’Intérieur et des Transports. Ces derniers ont en effet brandi la loi n° 2004-33 du 19 avril 2004 indiquant que le transport public non régulier nécessite l’avis du ministère des Transports, un cahier des charges et des autorisations spécifiques. Problème : cette loi concerne spécifiquement les véhicules à quatre roues, il y a donc ici une lacune juridique et Intigo n’est pas censé être concerné par ce cadre réglementaire. D’un point de vue juridique, l’activité de notre startup consiste en effet en la location de motos avec chauffeur destinée aux utilisateurs de l’application et moyennant un prix qui se détermine à partir des estimations effectuées par elle. L’affaire, compliquée, est en attente d’une décision de justice.

Propos recueillis par N.B.

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