Rimbaud en octobre 1871, alors âgé de 17 ans. Photographie : Étienne Carjat.

[Jour pour jour] 10 novembre 1891, mort d’Arthur Rimbaud, poète révolutionnaire

Né le 20 octobre 1854 à Charleville au sein d’une famille conservatrice, le grand poète français Arthur Rimbaud est l’un des plus grands génies et inventeurs de la littérature française. Sa mère, considérée comme l’austérité incarnée, était une femme rigide, dévote et peu affectueuse, qui l’éleva seule en l’absence de son père. Elle a essayé – en vain – de lui transmettre une éducation aux principes stricts contre lesquels il ne fera que se battre. Quant à son père, il ne l’aura presque pas connu, celui-ci ayant officié comme capitaine d’infanterie, passant son temps à parcourir des pays beaucoup trop lointains pour laisser à l’affection le soin de l’unir à son fils. Enfant précoce, rebelle, révolté contre les valeurs traditionnelles, la bourgeoisie et, finalement, contre l’ordre des choses, Rimbaud est devenu une icône mondiale grâce à la somptueuse poésie novatrice qu’il a développée. Il connaîtra toutefois, suite à des événements tragiques et des errances en tout genre, le tarissement de son talent littéraire et une fuite en avant vers des voyages en Europe, dans le monde arabe et en Afrique où il s’adonnera à des pratiques extravagantes telles que le trafic d’armes. Retour sur le parcours d’un génie.

L’enfance d’Arthur Rimbaud, passée à Charleville, petite ville où, à l’époque, l’on s’ennuyait beaucoup, a littéralement étouffé l’esprit aventurier qui germait déjà en lui. Il doit toutefois, sans doute, à cet enfermement l’élan salvateur qu’il a eu pour l’exploration de l’inconnu, du nouveau. Dans cette petite ville qu’il a toujours trouvée insipide, il a ainsi cultivé le goût de la subversion et de la recherche de sensations fortes par la fuite dans une imagination prodigieuse, nourrie de lectures passionnées. La boutique de ses rêves auprès de laquelle il recherchera l’illumination est en effet la librairie du coin. Arrivé au pensionnat, il ne fera qu’éblouir ses professeurs.

Arthur Rimbaud, un génie précoce

En effet, à l’école déjà, le jeune Arthur composait des textes lumineux qui ont très tôt suscité l’admiration de ses professeurs, reconnaissant en lui une future immense figure des lettres françaises. Dès l’âge de sept ans, Rimbaud produisait ses premiers poèmes avec, déjà, un style propre à lui, sans mimétisme, et faisant montre d’un véritable esprit de création. Le principal du Collège de Charleville le dira : « Rien de banal ne germera dans cette tête ; ce sera le génie du Mal ou celui du Bien. » A 16 ans, il a pour professeur Georges Izambard, maître de rhétorique, qui s’emballe devant ses textes à la beauté et au genre invraisemblables, et l’aidera dans son ascension dans le monde des lettres. Il mettra ainsi en action nombre de ses relations, et lui fera découvrir un certain Victor Hugo, ainsi que des parnassiens comme Leconte de Lisle. Brillant élève, il maîtrise le latin comme un chef, remportant le premier prix de vers latins du concours académique de 1870 sur le thème « Jugurtha ».

Etouffé par Charleville, et tenté par quelques fugues, Rimbaud fait une première incursion à Paris : « Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille [de Charleville, NDLR]. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre […] », écrira-t-il dans une lettre à Izambard. Arrivé dans la capitale alors que battait son plein la bataille de Sedan (épisode de la guerre franco-prussienne), il y mènera une vie qu’il qualifie de « bohémienne », et trouve le gîte chez les francs-tireurs, auprès desquels il connaîtra les dérives de la consommation frénétique d’alcool, les dangers de l’ivresse, et même des expériences de violence qui le feront retourner dans le calme invariable de Charleville.

Quand Arthur Rimbaud fait une rencontre tumultueuse avec Verlaine

Mais son envie de quitter de nouveau cette « inqualifiable contrée ardennaise » qui, de nouveau, l’oppresse, l’amène à écrire à un personnage qui le fascine et auprès de qui il vivra une romance scandaleuse pour l’époque : l’écrivain et poète Paul Verlaine. Celui-ci, alors âgé de 27 ans, lui demande de revenir à Paris, où il l’attendra à la gare. On est en 1871. La Commune de Paris insufflait un vent de révolte et un déchaînement des passions, et incitait à l’aventure et la subversion des principes archaïques. Rimbaud fera la connaissance de la femme de Verlaine et de toute sa famille. Unis par la force de la poésie et l’envie d’en découdre avec une société bourgeoise sclérosée dans les interdits des repères austères, ces deux génies de la poésie déstructurée, amateurs de caricatures jusqu’au sacrilège, deviennent alors inséparables. Grand admirateur de ce « génie qui se lève », Verlaine se dépêche de le présenter à ses amis poètes contestataires du club des Vilains bonshommes puis du Cercle zutique qui l’entraîne dans de folles soirées où alcool et écriture cohabiteront pour faire advenir un style insoupçonné. Les deux poètes voyageront à Bruxelles, à Londres… Mais c’est surtout Rimbaud qui pousse l’auteur des Poèmes saturniens à délaisser sa famille le temps de déambulations parisiennes et européennes mêlées de délires aussi bien poétiques qu’éthyliques. Pendant cette période, Rimbaud écrit « Les Illuminations » et « Une saison enfer ».

Henri Fantin-Latour, Un coin de table, 1872. Paul Verlaine et Arthur Rimbaud sont assis à gauche.

L’incandescence de cette relation à double tranchant, où Rimbaud ne cessait de tirer vers le bas un Verlaine de plus en plus soucieux de restaurer sa dignité dans une famille rangée, amènera ce dernier à tout faire pour sortir des abîmes dans lesquels son acolyte l’avait plongé. La culpabilité de Verlaine d’avoir abandonné sa famille arriva à son comble le 10 juillet 1873, date à laquelle il tire sur Rimbaud un coup de revoler, à Bruxelles. Touché au poignet, Rimbaud court vers un agent de police et désigne Verlaine, qui est arrêté et condamné à deux ans de prison.

Le génie de Rimbaud s’éteindra avec ce douloureux déchirement. Car c’est effectivement au cours de ces années qu’il a développé un style radicalisé, de plus en plus caustique. C’est aussi à cette époque qu’il a commencé à fortement s’opposer à la poésie des romantiques et des Parnassiens que, plus jeune, il admirait pourtant beaucoup. Dans une lettre datée du 13 mai 1871 et adressée au poète Paul Demeny, il exprime sa propre idée de la poésie. Prônant une approche novatrice, il veut se faire « voyant », par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », jusqu’à « arrive[r] à l’inconnu ». Pour cette raison, il professe une admiration pour Baudelaire qu’il considère comme l’un des rares précurseurs de cette voie exigeante. Pour lui, Baudelaire est « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu ».

Voyages en Europe et en Afrique

Abandonnant la poésie à partir de 1875, n’ayant plus de ressources pour laisser s’exprimer son génie à force d’errance et d’autodestruction, le libertaire Rimbaud commence à voyager en vagabond en Europe, mais reste insatisfait de cette vie. « Sa verve est à plat », dira son biographe Ernest Delahaye. Assoiffé de découvertes, incapable de tenir en place, il prend la route en 1879 pour l’Alexandrie. Arrivé vers le 30 novembre à Chypre, il se met à chercher du travail et devient, étonnamment, chef de chantier à 30 kilomètres à l’est du port de Larnaca à Chypre. En 1880, c’est en Abyssinie qu’il s’installe, devenant gérant d’un comptoir commercial. Mais six ans plus tard, l’auteur du « Dormeur du Val » se lance dans… le trafic d’armes, une entreprise douteuse qui se révèlera un désastre. Mais qui contribuera aussi à tracer la figure énigmatique et déconcertante que l’on garde aujourd’hui de lui.

Tumeur au genou et mort

Souffrant de douleurs au genou, il se fait rapatrier en France en 1891. A Marseille, les médecins découvrent une tumeur au genou qui les oblige à l’amputer de la jambe droite. La maladie s’aggrave. Rimbaud meurt le 10 novembre 1891 à Marseille à l’âge de 37 ans. Il est enterré au cimetière de Charleville-Mézières. Vingt ans avant son trépas, il écrivait ces vers à propos, justement, de la mort qu’il ne craignait pas :

Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d’orgueil ;
Il sent marcher sur lui d’atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu’il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses, à travers les nuits de Vérité,
Et t’appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité.

Tombe d’Arthur Rimbaud, 124, avenue Charles-Boutet, Charleville-Mézières.

Grande figure de la poésie française, Rimbaud a, tout au long de ses années de création poétique, été secoué par une volonté assoiffée de créer une langue nouvelle, « de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant » (Lettre du voyant). C’est aussi à lui qu’on attribue l’invention de l’adjectif abracadabrantesque, dérivé d’abracadabra. Ce néologisme a par la suite été popularisé par Jacques Chirac.

Nejiba Belkadi

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