Algériens devant une habitation, photo de Jean Geiser, 1880-1890 - source : Gallica-BnF

[Jour pour jour] 19 juin 1956, les premiers guillotinés de la guerre d’Algérie

Sous la IVe République française (1946 – 1958), ce sont 142 Algériens qui auront à subir des exécutions arbitraires en raison de leur indépendantisme à partir du 19 juin 1956. Les 80 autres connaîtront la même fin de vie tragique, lors du retour du général de Gaulle au pouvoir, en juin 1958. Les premières victimes qui ouvriront ce bal de l’horreur sont les deux militants Abdelkader Ferradj Ben Moussa et Ahmed Zabana.

« Dès lors qu’on avait arrêté quelqu’un, il fallait qu’il soit coupable. Quand une bombe avait éclaté, si on attrapait un type et qu’on trouvait qu’il avait la tête du client, on ne s’en embarrassait pas plus », témoignera Jean-Claude Périer, membre du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en 1956.

Bien que M. Zabana soit connu des services de police français pour son militantisme politique en tant qu’indépendantiste au sein du PPA-MTLD (Parti du peuple algérien-Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), M. Moussa fait figure d’inconnu des services de police « jusqu’à ce qu’il soit arrêté pour la mise à feu d’une maison des colons, le 7 mars 1956 », écrit Le Matin d’Algérie.

Mais l’engagement indépendantiste révolutionnaire d’Abdelkader Ferradj, selon plusieurs témoignages, est sujet à caution, ajoute le journal algérien. « Pour son supérieur, le capitaine Martini, Ferradj donnait satisfaction et rien ne laissait prévoir qu’il était en liaison avec des hors-la-loi. Les autorités de son village, en revanche, estiment qu’il est anti-français, de mauvaise tenue et aime semer le désordre et la panique », écrivent pour leur part les historiens François Mayle et Benjamin Stora, dans « François Mitterrand et la guerre d’Algérie ».

Malgré ces incertitudes le concernant et au vu de son état de santé, la condamnation à mort de Zabana semble aux antipodes des principes républicains libéraux de la France. Sauf que pour la France, l’année 1956 est l’année où la République « vacille sous les coups d’estocades des ultras », analyse le journaliste algérien Boubekeur Aït Benali. La justice française devient ainsi « soumise à une terrible pression des Européens d’Algérie, des militaires, des tribunaux d’exception installés à la suite de la promulgation des décrets d’application des pouvoirs spéciaux », devenant ainsi une justice décidée à « entrer en guerre à son tour ». « Et son arme, c’est la guillotine », indiquent les deux historiens.

Le rôle de François Mitterrand

Les discussions au sein du CSM, malgré le caractère collégial de ce dernier, sont dès lors fortement influencées par le « chantage permanent du lobby colonial ». Ici, deux personnages importants – le futur président de la République François Mitterrand, à l’époque ministre de la Justice, et René Coty, président de la République -, veilleront à ce que les décisions rendues ne déstabilisent pas la République. Mais comme le rapportent les deux historiens, « sur quarante-cinq dossiers d’exécutés […], François Mitterrand ne donne que huit avis favorables à la grâce […] On peut le dire autrement : dans 80 % des cas connus, il a voté la mort ».

Le 17 mars 1956 sont publiées au Journal officiel les lois 56-268 et 56-269, qui permettent de condamner à mort les membres du FLN « pris les armes à la main, sans instruction préalable ». « Pourtant avocat de formation, François Mitterrand accepte d’endosser ce texte terrible », explique le journal français Le Point. Le texte stipule qu’en Algérie, « les autorités compétentes pourront […] ordonner la traduction directe, sans instruction préalable, devant un tribunal permanent des forces armées des individus pris en flagrant délit de participation à une action contre les personnes ou les biens […] si ces infractions sont susceptibles d’entraîner la peine capitale lorsqu’elles auront été commises ». Le statut de combattant n’est plus reconnu aux militants du FLN, qui seront dès lors jugés comme des criminels. Et le 19 juin, les deux premiers « rebelles » sont conduits à l’échafaud.

Pour le journaliste algérien Boubekeur Aït Benali, il « va de soi » que ces premières exécutions arbitraires entamées le 19 juin 1956, « représentent un clin d’œil aux ultras » luttant ardemment pour le maintien de l’Algérie française. Ainsi, malgré les engagements électoraux de Guy Mollet, lors des législatives de 1956, en faveur de la paix en Algérie, à son arrivée au pouvoir à la présidence du Conseil des ministres, « il change littéralement de cap ».

Selon les historiens, tout a commencé lors de la journée des tomates, le 6 février 1956, lorsque les Européens d’Algérie redoutant l’abandon se révoltent pour obliger le gouvernement français à proclamer « l’inébranlable volonté française » de présence en Algérie. Le président du Conseil, en visite à Alger, avait prévu d’aller déposer une gerbe au monument aux morts. Là, 20.000 manifestants l’y attendaient. « Quand il descend de sa Delahaye, on n’entend plus rien que le grondement assourdissant de la foule en colère. ‘Guy Mollet à Paris !’, ‘L’armée avec nous !’, «Al-gé-rie fran-çaise !’ Des balcons s’abat sur le cortège une pluie de légumes et de tomates mûres », relate la revue d’histoire Hérodote. A partir de là, le président du Conseil s’illustrera par son recul face à la résistance des ultras français…

N.B.

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