nationalisme tunisien

[Jour pour jour] 1er octobre 1944, mort d’Abdelaziz Thaâlbi, l’un des pères-fondateurs du nationalisme tunisien

Grande figure du nationalisme tunisien, Abdelaziz Thâalbi se distingue par un parcours extrêmement riche, mêlant dans son action au sein du mouvement anticolonialiste tunisien un combat à la fois intellectuel, politique et religieux et y intégrant une approche nationale aussi bien que régionale, voire mondiale. Partisan de la réforme sociale et de la résistance, faisant partie du cercle des fondateurs du Destour, il a appelé au renouveau de la Tunisie et des pays musulmans et s’est impliqué dans un engagement politique qui le contraignit à l’exil. Retour sur le parcours de ce père-fondateur du nationalisme tunisien.

Né à Tunis le 5 septembre 1876, il grandit sous la protection de son aïeul Abderrahman Thâalbi et reçut une éducation traditionnelle à la Zitouna puis fréquenta l’école Khaldûniyya jusqu’à l’obtention d’un diplôme supérieur. Abdelaziz Thâalbi fut l’un des premiers à rejoindre les premiers mouvements de revendications sociales, de libération nationale et de résistance au colonialisme français lors de leur apparition à la fin du XIXe siècle au sein des cercles intellectuels tunisiens. Il fut également un grand militant en faveur de la libération et de l’unité du monde arabe.

Un engagement avant tout intellectuel

Rédacteur au sein de deux journaux, al-Moubashir et al-Mountazar, jusqu’à leur interdiction par les autorités françaises, l’homme publia également le journal Sabîl ar-Rishâd qu’il consacra à la prédication islamique et à l’appel à la réforme. Une revue dont l’administration française finit également par prohiber la publication au bout d’un an.

Devant l’interdiction que lui opposèrent les autorités françaises de quitter le pays pour sensibiliser le monde au sort de la Tunisie colonisée, Thâalbi fuit à Tripoli en Libye, puis à Benghazi. En 1898, il gagna Istanbul puis se rendit en Egypte. De retour en Tunisie en 1904, il se consacre à mobiliser les esprits autour de la nécessité d’une réforme sociale, de la libération et du rejet de l’inertie dans laquelle se trouvait la Tunisie. Mais « l’administration française vit dans son mouvement un danger pour ses intérêts. Il fut arrêté et emprisonné. Un emprisonnement qui fit toutefois grand bruit, obligeant le gouvernement français à le relâcher », écrit l’ISM (International Solidarity Movement) dans un article d’hommage consacré à M. Thâalbi. A sa sortie de prison, Abdelaziz Thâalbi écrit un ouvrage dans lequel il défend une approche de l’islam basée sur la liberté, la justice et la tolérance. Dans ce livre, il démontre que la religion musulmane n’est pas incompatible avec certaines valeurs de la civilisation moderne. Publié sous le titre de L’esprit libéral du Coran, l’ouvrage développe également des arguments en faveur de l’émancipation de la femme musulmane.

Engagement nationaliste

En 1907, Abdelaziz Thâalbi rejoint le mouvement politique que le leader Ali Bach Hamba avait fondé, le Mouvement des Jeunes Tunisiens. Il fut chargé de l’édition en arabe du journal Le Tunisien, l’hebdomadaire du Parti. Thâalbi prend également part aux premières actions musclées du mouvement national, des protestations des étudiants de la Zitouna à l’affaire du Djellaz. Un activisme qui occasionne de nouveau l’hostilité des autorités françaises et qui lui vaut d’être expulsé avec six dirigeants nationalistes en 1912.

A son retour en Tunisie en 1914, il « appela à la tenue d’une conférence pour résoudre le problème de la Tunisie » et « fut désigné comme leader à l’unanimité », écrit l’ISM dans la biographie du militant tunisien. Il se rendit ensuite à Paris afin de défendre la libération de son pays en donnant des conférences, en prononçant des discours, en écrivant des articles dans les journaux français partisans des peuples sous domination française et en entrant en contact avec des politiques et des militants français de gauche. A Paris, il est surtout missionné par ses partisans tunisiens pour défendre un programme précis portant des revendications qui s’articulent autour de l’octroi d’une constitution (destour) à la Tunisie. C’est alors que se forment les prémices du parti politique tunisien Destour, dont le but est de libérer la Tunisie du joug du protectorat français.

La Tunisie martyre

Au même moment, Abdelaziz Thâalbi consacre son temps et son énergie, aidé en cela par des collaborateurs comme l’avocat résistant et résident à Paris Ahmed Sakka, à la rédaction du manifeste La Tunisie martyre. En janvier 1920, lors de sa publication en Tunisie, le livre fait des vagues parmi les partisans du mouvement national et est distribué clandestinement. En raison du caractère révolutionnaire de ce manifeste, qui met en avant les revendications du mouvement national tunisien, Thâalbi est arrêté le 31 juillet et transféré à Tunis. Emprisonné dans un premier temps pour « complot contre la sûreté de l’Etat », il finit néanmoins par bénéficier d’un non-lieu et se voit amnistié le 1er mai 1921, date à partir de laquelle il présidera le Destour.

L’ISM explique qu’une copie du livre se retrouva entre les mains de l’étudiant Habib Bourguiba qui affirma à son sujet, lorsqu’il devint le premier président de la République tunisienne : « Je cachais le livre sous ma couverture. J’étais fortement influencé par ses idées. J’ai appris ce que ce livre contenait de chiffres et d’informations à propos des morts et de la pauvreté. J’ai ressenti de l’humiliation qui était le résultat du colonialisme et je pleurais en cachette. »

Entre le politique et le religieux

Fin 1921, des différends commencent à apparaître et à cristalliser la tension au sein du parti Destour. Des divergences de vue qui concernent notamment la nature de l’action à mener sur le terrain en vue d’aboutir à la réalisation matérielle des revendications nationales. « La majorité était aux côtés d’Abdelaziz Thâalbi. Ils estimaient nécessaire de réclamer une constitution et de s’accrocher aux revendications mentionnées dans La Tunisie martyre », précise l’ISM.

Menacé de poursuites, Abdelaziz Thâalbi quitte de nouveau la Tunisie le 26 juillet 1923. Durant cet exil, il visita notamment l’Italie, l’Egypte et l’Irak. Mais également la Palestine où il parvint à tisser des liens d’amitié avec le chef religieux et Grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini. Tous deux s’accordent à appeler à la tenue d’un Congrès islamique, qui eut finalement lieu en décembre 1931 à Jérusalem et qui eut pour objet de former un front fort et uni pouvant faire face au sionisme. La notoriété du nationaliste tunisien grandit et en fait l’un des leaders du mouvement panislamique.

Confrontation avec Bourguiba

En rentrant en Tunisie, le 5 juillet 1937, soit après 14 ans d’exil, son arrivée est fêtée par des milliers de personnes qui l’attendent. Il souhaite alors former un grand parti nationaliste qui rassemblerait les militants du Destour et du Néo-Destour. Car le Destour avait connu en 1934 une scission qui avait fait émerger deux tendances opposées dont la plus radicale, celle du Néo-Destour, était dirigée par un certain Habib Bourguiba. Malgré la formulation d’un projet d’union, les deux partis continuent à s’opposer et le projet de grand rassemblement voulu par Thâalbi tombe à l’eau. « Les tentatives de réconciliation entre les deux partis destouriens, le ‘vieux’ et le ‘néo’, débutèrent’ mais les efforts de Thâalbi partirent en fumée car chacun des partis se cramponnait à ses idées », poursuit l’ISM.

En septembre de la même année, des affrontements entre les deux clans ont lieu en présence de Thâalbi et font un mort et plusieurs blessés. Cette situation de confrontation permanente due à des divergences idéologiques de fond s’aggrava entre les deux partis entraînant, petit à petit, l’éloignement d’Abdelaziz Thâalbi de l’espace du militantisme politique « surtout après que le ‘vieux Destour’ arrêta son action de lui-même suite aux événements du 9 avril 1938 », précise encore l’ISM. Thâalbi appelle alors à éviter la confrontation avec le Néo-Destour, mais ne mit toutefois pas fin à ses activités intellectuelles. « Lorsque sa maladie incurable l’obligea à s’isoler chez lui, après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il garda contact avec les intellectuels », écrit l’ISM. En outre, à des jeunes qui se rendaient chez lui chaque vendredi, il a longtemps prodigué des cours d’histoire et de droit islamique.

Sa mort, le 1er octobre 1944, marqua les esprits et plongea dans un deuil profond les Tunisiens conscients du travail considérable qu’avait réalisé le militant réformateur pour son pays. Abdelaziz Thâalbi a mis sa vie au service du réveil national de la Tunisie et de la société arabo-musulmane dans son ensemble. Ses obsèques ont d’ailleurs attiré les dirigeants du Néo-Destour ainsi que les acteurs des autres franges du mouvement national qui lui ont rendu hommage, le reconnaissant comme l’un des pères-fondateurs du nationalisme tunisien.

Nejiba Belkadi

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