île de Groix

[Jour pour jour] 22 mai 1954, transfert de Bourguiba sur l’île de Groix

Alors que la décolonisation constituait encore un sujet très sensible, le futur chef de la République tunisienne a été interné cinq mois dans l’île de Groix…

Depuis Paris, Bourguiba poursuivait au début des années cinquante des objectifs consistant à obtenir des fonds et des armes pour la lutte armée mais aussi à inciter la communauté internationale à mettre la question tunisienne au cœur des débats de l’ONU. A son retour, le 2 janvier 1952, il se rend chez le bey et Chenik à qui il demande de présenter une requête auprès du Conseil de sécurité des Nations unies. S’il est dans un premier temps confronté à une hésitation, on ne tarde pas à céder à Bourguiba. La requête est signée le 11 janvier au domicile de Chenik par tous les ministres en présence de Bourguiba, Farhat Hached et Tahar Ben Ammar entre autres. Le 13 janvier, Salah Ben Youssef et Hamadi Badra quittent Tunis pour Paris, où ils entreprennent d’enregistrer la plainte.

La France ne tarde pas réagir en nommant Jean de Hauteclocque comme nouveau résident général. Celui-ci interdit le congrès du Néo-Destour qui devait se tenir le 18 janvier et s’emploie à l’arrestation de militants nationaliste, dont Bourguiba, qui est transféré à Tabarka, où il parvient toutefois à garder une certaine marge de manœuvre. Il donne ainsi une interview à Tunis Soir et reçoit Hédi Nouira et Farhat Hached. Certains pays non-européens siégeant à l’ONU répondent enfin à la requête de Ben Youssef et Badra et présentent le différend tunisien, le 4 février 1952, devant le Conseil de sécurité. Pour Bourguiba, « il dépend de la France de rendre ce recours sans objet en acceptant loyalement le principe de l’autonomie interne de la Tunisie », comme l’indique Sophie Bessis dans Bourguiba (2012). Mais le 26 mars, devant le refus catégorique de Lamine Bey de congédier le gouvernement, De Hauteclocque procède à l’arrestation de Chenik, d’El Materi, de Mohamed Salah Mzali et de Mohamed Ben Salem. Il les place en résidence surveillée à Kébili pendant que Bourguiba est de nouveau transféré, cette fois à Remada. Un nouveau gouvernement est désigné sous la direction de Slaheddine Baccouche.

Exil sur l’île de la Galite

Souhaitant dissoudre le mouvement nationaliste par la démoralisation, De Hauteclocque sépare Bourguiba de ses compagnons de lutte et l’exile seul sur l’île de La Galite, le 21 mai 1952. Pendant ce temps, le bey, seul face au résident général, approuve des réformes considérées comme « minimales » par les nationalistes. Malgré l’unité de la société tunisienne, De Hauteclocque fait pression pour la mise en place effective de ses réformes. Le climat se crispe avec de nombreux assassinats dont celui de Farhat Hached, le 5 décembre 1952 par la milice de La Main rouge. Le gouvernement français procède toutefois au remplacement de De Hauteclocque par Pierre Voizard, le 23 septembre 1953. Celui-ci parvient à apaiser les tensions en mettant fin notamment à la censure de la presse et en assurant la libération de responsables du mouvement nationaliste. Bourguiba reste toutefois détenu sur l’île de La Galite, avec cependant un allégement de ses conditions de détention. Pendant ce temps, les dissensions au sein du parti se creusent de plus en plus face à la politique conciliatrice de Voizard, explique pour sa part le politologue Ahmed Ounaies dans son Histoire générale de la Tunisie.

Bourguiba transféré de l’île de La Galite vers celle de Groix

Voizard gracie aussi la moitié de 900 condamnés tunisiens le 15 mai et décide de mettre fin à l’exil de Bourguiba sur La Galite qui dure depuis deux ans. C’est le 22 mai 1954 qu’a lieu son transfert sur l’île de Groix. Bourguiba appelle le parti à intensifier la lutte armée. Le 26 mai 1954, sur ordre de Mongi Slim, cinq colons sont assassinés dans la région du Kef.

Alors que le délégué du Rassemblement français de Tunisie à Paris demande que Bourguiba soit empêché de « reprendre une campagne d’agitation », des renforts militaires débarquent en Tunisie. Malgré la répression qu’il met en place, Voizard perd le contrôle de la situation et fait face à la colère des Tunisiens. Le 17 juin, Mzali remet au bey la démission de son gouvernement, démission qui ne laisse aucun « interlocuteur valable » au gouvernement Mendès France investi le 18 juin. Le nouveau président du Conseil déclare immédiatement « qu’il ne tolérerait aucune hésitation ni réticence dans la réalisation des promesses faites à des populations qui avaient eu confiance en la France qui leur avait promis de les mettre en état de gérer leurs propres affaires », comme le rappelle le réalisateur et historien tunisien Omar Khlifi.

Un séjour atypique dans l’île de Groix

Sur cette île française, « les gens n’avaient pas peur. Habib Bourguiba discutait avec les gens, il était très proche d’eux », se souvient Lucien Gourong, cité par le journal français Ouest France. Ce conteur, gardien de la mémoire de l’île de Groix, « n’avait que onze ans quand cet épisode est venu semer le trouble dans la vie paisible des Groisillons, dédiée à la pêche, une île loin de tout », souligne le journal français. « On le voyait souvent avec sa chéchia. Parfois en costume de ville, mais aussi en costume traditionnel », se rappelle encore le conteur.

Personne ne s’attendait à voir arriver cette personnalité très surveillée. Il ne restera que cinq mois mais son passage « est inscrit dans l’histoire de l’île », note Ouest France.

Le journal rappelle qu’une photo de l’Agence France Presse le présente dans le bourg de Groix, « bavardant paisiblement avec deux îliennes en coiffe ». Et entre le futur homme d’Etat de Tunis et les Groisillonnes, « le ton était plutôt familier ». « En témoigne cette répartie de Marianne, octogénaire en coiffe qui lui demande ce qu’il fait là. ‘En résidence surveillée’, lui avait-il répondu. ‘J’espère pas trop cher’, lui avait-elle rétorqué. »

Le séjour ne durera toutefois pas longtemps. Habid Bourguiba gagnera finalement la région parisienne en juillet.

N.B.

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