Guy de Maupassant

Jour pour jour : 5 août 1850, naissance de Guy de Maupassant, grand écrivain français, amoureux fou de la Tunisie

Guy de Maupassant est un écrivain et journaliste français qui a marqué l’histoire de la littérature française avec six romans et plusieurs nouvelles. Explorateur passionné de cultures extra-européennes, il fut un grand friand de voyages. Il tomba ainsi sous le charme de l’Afrique du Nord, en particulier de la Tunisie. Né le 5 août 1850 et mort de paralysie générale, à Paris, à l’âge de 43 ans, après avoir sombré dans la folie, cet homme au style littéraire exceptionnel explique son attachement aux voyages par le fait que ces derniers sont pour lui « une espèce de porte par où l’on sort de la réalité connue pour repénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve », écrit-il dans un texte intitulé « Au soleil » (1884).

Dans une chronique relatant un parcours de voyage, De Tunis à Kairouan (1888), l’écrivain relate comment, et dans quelle joie, il a sillonné la Tunisie qui l’a captivé vers elle cinq ans avant sa mort. Un périple que l’auteur de Pierre et Jean a vécu comme une exploration de l’inconnu, de terres dépourvues des artifices, des violences et des absurdités qui caractérisent pour lui tristement le vieux continent et particulièrement sa France natale. A l’occasion de ce voyage quasi-mythologique pour l’écrivain français, ce dernier a pu s’immerger dans « un univers où tout est différent, naturel, simple, farouche, ethnique, culturel, historique, religieux, mystique, profane, vertueux, authentique, paradoxal, divers, mystérieux, beau et fascinant, bref, un monde où tout est berbère, arabe et nord africain », écrit la spécaliste en littérature française Dorra Barhoumi, dont la thèse de doctorat effectuée à l’Université Paris VIII a porté sur le fécond travail de cet écrivain français tombé amoureux fou de la Tunisie.

Fuir le matérialisme européen pour le mysticisme arabe

Farouche détracteur de la bourgeoisie parisienne et de ce qu’il perçoit comme la souffrance existentielle propre aux hommes vivant dans le monde européen pétri selon lui d’égoïsme, de matérialisme et d’insensibilité, Maupassant a trouvé en Afrique du Nord la quête du salut et du bonheur qu’il a toujours poursuivie et rêvée. Après avoir déjà largement entamé une fertile carrière d’écrivain et à l’âge de trente sept ans (soit cinq ans avant sa mort), Maupassant, épuisé, aspire au repos. « Il le cherche alors, selon Yvan Leclerc, dans ‘la chaleur d’Afrique pour soigner un dérèglement nerveux qu’il attribue aux brouillards du Nord’ », écrit Dorra Barhoumi dans un article intitulé « De Tunis à Kairouan de Guy de Maupassant. Voyage au bout des origines » et publié en août 2017 dans la revue Multilinguales (revue de la Faculté des lettres et des langues de l’Université algérienne Abderrahmane Mira de Béjaïa).

L’écrivain entreprend, dans le sillage du grand écrivain français Gustave Flaubert, idole et ami de Maupassant, de visiter la Tunisie, de Tunis à Sousse en passant par Kairouan, mais également Alger, villes qui constituent les « portes de l’Afrique mystérieuse ». Curieux, sensible explorateur dont les impressions sont d’une grande originalité, il a cherché à « s’introduire dans les petits détails des origines d’un peuple pour découvrir le brassage de sa culture, son héritage et tout un univers propre à lui », poursuit Mme Barhoumi. Aussi, sa quête de l’altérité africaine, bien différente en son essence de celle entreprise par le colonisateur, avait-elle pour objectif de la confronter aux spécificités identitaires propres à l’homme européen et de s’arracher aux platitudes et au quotidien répétitif qu’il subissait chez lui en France.

« Pressentiment d’une passion qui va naître »

Si la curiosité de Maupassant a été captivée par les terres d’Afrique, c’est parce que, écrit l’écrivain français dans Au soleil, « on rêve toujours d’un pays préféré, l’un de la Suède, l’autre des Indes ; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais attiré vers l’Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré, comme par le pressentiment d’une passion qui va naître. […] Je voulais voir cette terre du soleil et du sable en plein été, sous la pesante chaleur, dans l’éblouissement furieux de la lumière ». Maupassant repart alors en 1887 pour la deuxième fois en Afrique, après un voyage effectué en 1881 à Alger, à Oran, à Constantine et en Kabylie. Son deuxième grand voyage commence par Alger pour se poursuivre à Tunis puis à Kairouan et enfin à Sousse. Son voyage s’achèvera en 1888.

Lorsqu’il quitte Alger pour prendre le chemin de fer qui mène à Tunis, ce spécialiste des récits de voyage fait une première découverte qui illuminera pour longtemps son regard : il s’agit des ruines des villes romaines dont parlait Flaubert dans Salammbô. L’écrivain semble également fasciné par la complexité de la dimension sociologique du peuple tunisien de l’époque, ostensiblement multiracial.

Maupassant écrit en effet ceci, dans l’un de ses récits de voyage intitulé « La vie errante » (1890) : « Où sommes-nous ? Sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. […] Oh ! Pour ceux-là, pour ses bons Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d’Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu’une promenade au milieu d’elles est une longue caresse pour le regard. Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux. […] C’est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu’aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes que rien n’est dur, rien n’est criard, rien n’est violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux. »

Maupassant tombe aussi sous le charme de la fraîcheur de l’air apaisant de la Tunisie. Il trouve dans l’air de Tunis « le calmant naturel pour ses nerfs irrités et l’apaisement profond de son âme agitée », commente encore la spécialiste Dorra Barhoumi.

Kairouan et la sublime description de la mosquée de Oqba Ibn Nafi

Après son séjour à Tunis, Guy de Maupassant met le cap vers Kairouan. Il profite des paysages qui se profilent sur le trajet pour formuler une critique acerbe à l’égard du colonisateur européen, en passant par des routes qu’il décrit comme mal construites par les ingénieurs français. Il voit de la laideur dans les réalisations du colonisateur, une laideur qui entre en parfaite contradiction avec le charme virginal de la nature du pays : la terre sauvage qu’il explore est, dit-il, « une prairie illimitée, avec des herbes montant aux épaules d’un homme et d’innombrables fleurs comme nous n’en voyons guère en nos jardins ». C’est une « Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces moissons de telles poussées de sève qu’elles sortent de terre, grandissent, jaunissent, et mûrissent à vue d’œil », écrit-il dans La vie errante. Le 15 décembre, Maupassant arrive enfin à destination : Kairouan, la ville sainte par excellence de l’Afrique, première cité de l’Occident musulman et l’une des plus grandes villes saintes en Islam après La Mecque et Jérusalem. Dans cette cité sacrée, dit-il dans La vie errante, « le soleil levé illumine les rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme, saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine, Kairouan la sainte ».

C’est surtout sa description de la mosquée Oqba Ibn Nafi qui est saisissante. « Après tant de voyages effectués en Europe, le connaisseur en la matière déclare son admiration pour l’un des meilleurs édifices religieux jamais vus. A part le Mont Saint-Michel, Saint-Marc de Venise et la chapelle Palatine de Palerme, la grandeur [de cette mosquée] se résume en ce que ce petit peuple avec des moyens minimes a pu construire avec tant d’art et d’ingénierie », écrit ainsi Dorra Barhoumi.

Foudroyé par ce monument simple, cette mosquée « belle d’une beauté inexplicable et sauvage », Maupassant écrit en effet dans La vie errante : « Ici c’est autre chose. Un peuple […] venu sur une terre couverte de ruines […] y ramassa partout ce qui lui parut de plus beau […] avec ces débris du même style et de même ordre, éleva, mû par une inspiration sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachés aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre. Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l’air d’une forêt sacrée, car cent quatre-vingts colonnes d’onyx, de porphyre et de marbre supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept portes. »

Il met en perspective l’architecture horizontale de la mosquée, qui, si elle s’étend sur une large superficie, se contente d’une hauteur modérée, avec celle, plus longiligne et imposante à force d’élévation, des cathédrales européennes. Il y voit une différence de nature opposant les deux religions dans leur manière de donner forme à l’enseignement et au règne de Dieu et à leur représentation de la nature du lien que les hommes doivent tisser avec lui. Nous finirons donc avec un autre extrait de La vie errante, l’un des plus flatteurs à l’égard de l’architecture des édifices sacrés en Tunisie et qui concerne également la grande mosquée de Kairouan :

« Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la disproportion voulue de l’élévation avec la largeur. Ici, au contraire, l’harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre de ces fûts légers qui portent l’édifice, l’emplissent, le peuplent, le font ce qu’il est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude colorée donne à l’œil l’impression de l’illimité, tandis que l’étendue peu élevée de l’édifice donne à l’âme une sensation de pesanteur. Cela est vaste comme un monde, et on y est écrasé sous la puissance d’un Dieu. Le Dieu qui a inspiré cette œuvre d’art superbe est bien celui qui dicta le Coran, non point celui des Evangiles. Sa morale ingénieuse s’étend plus qu’elle ne s’élève, nous étonne par sa propagation plus qu’elle ne nous frappe par sa hauteur. »

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