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Virginie Nguyen Hoang/AFP/Getty Images.

[Jour pour jour] Huit ans après la révolution égyptienne, quelles conclusions tirer du rôle des médias sociaux dans les manifestations ? (Washington Post)

Il y a huit ans, en ce jour du 25 janvier, le monde entier a été témoin de l’ardeur des manifestants égyptiens exprimée dans les rues et sur les places publiques pour réclamer instamment le changement du régime autoritaire du président Hosni Moubarak. L’événement a déclenché une boule de neige de manifestations et sit-in ultérieurs, qui ont abouti à l’éviction de Mubarak 18 jours plus tard. Le Washington Post, en cette date anniversaire du début de ce soulèvement historique, a publié une tribune signée par deux doctorants, Killian Clarke et Korhan Koçak, au département de politique de l’Université de Princeton. Ils reviennent sur le rôle central des réseaux sociaux auprès des acteurs mobilisés dans différentes manifestations partout dans le monde, à l’instar des Printemps arabes.

A l’époque, les manifestations égyptiennes et d’autres soulèvements du printemps arabe ont été qualifiés de « révolution Facebook » et de « révolution Twitter », en référence au rôle central que les médias sociaux semblaient avoir joué pour les faire naître. Des chercheurs avaient déjà, avant ces événements, soulevé la prégnance des plates-formes des médias sociaux, en ce qu’elles ont transformé la dynamique des mouvements d’organisation dans le monde arabe, ce qui a pu rendre ces révolutions possibles.

Mais « d’autres [chercheurs] étaient plus sceptiques, soulignant que les révolutions avaient été organisées à de nombreuses reprises dans le passé sans l’aide de ces outils numériques et que, même si les médias sociaux étaient clairement utilisés pendant le Printemps arabe, il était difficile de montrer qu’ils ont produit de réels effets », expliquent M. Clarke et M. Koçak.

Facebook et Twitter ont-ils joué un rôle significatif dans la chute du régime de Moubarak ? Dans une étude récente, « nous avons constaté qu’ils l’avaient fait, mais que leur importance était plus limitée que ne le suggéraient certaines analyses et couvertures médiatiques. Nous avons donc voulu examiner comment les médias sociaux ont été utilisés pour organiser l’événement clé des manifestations du 25 janvier 2011 en Egypte, qui ont déclenché le mouvement révolutionnaire que l’on connaît », font-ils valoir. « Nous affirmons que Facebook et Twitter ont contribué au succès de cette manifestation sous trois aspects : son taux de participation considérable, son envergure nationale et son attrait local. »

Comment Facebook a aidé les militants à s’organiser et à se mobiliser

Le plus important des médias sociaux qui a servi la portée des manifestations égyptiennes est sans conteste Facebook. En 2008, les dirigeants d’un mouvement de la jeunesse égyptienne, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril (baptisé ainsi en commémoration de la grève retentissante du 6 avril 2008, déclenchée à l’instigation des ouvriers d’al-Mahalla al-Koubra, événement coïncidant avec l’apparition de Facebook), ont réalisé à quel point ce réseau social pouvait être utile pour recruter de nouveaux membres. Ils ont utilisé leur page Facebook pour former et sensibiliser un public abondant, tout comme les administrateurs de groupes affiliés.

« Puis, en janvier 2011, inspirés par le succès de la révolution tunisienne, ils ont appelé leurs adeptes à se joindre à eux dans la rue le 25 janvier », rappellent les chercheurs de Princeton. Les organisateurs ont créé un événement sur Facebook, où ils ont fourni des instructions détaillées concernant les endroits où il fallait aller et ce qu’il fallait faire. Ils ont même fourni les numéros de téléphone d’avocats des droits de l’homme qu’il leur serait utile de joindre. Cette coordination a contribué à donner à l’événement son sens historique, son retentissement impressionnant et, partant, sa portée nationale, des événements ayant ainsi eu lieu simultanément dans plusieurs villes du pays.

Twitter, outil par excellence d’information en temps réel

Twitter a été moins utile pour organiser la manifestation du 25 janvier, mais le jour même de l’événement, la plate-forme de micro-blogging a permis aux activistes de publier en direct des informations sur l’orientation des manifestations et les zones à éviter. Ces mises à jour ont grandement facilité la convergence des marches du Caire sur la place Tahrir, ce qui ne faisait pas partie du plan initial.

« Les militants, chassés par une violente répression policière, ne sont pas restés sur la place cette nuit-là. Mais l’événement du 25 janvier a inspiré les Egyptiens par sa taille, sa portée et son authenticité. Trois jours plus tard, le 28 janvier, ils ont été encore plus nombreux, ont repris la place et ont refusé de partir tant que Moubarak ne démissionnerait pas », indiquent les deux doctorants.

Comment les activistes du monde entier utilisent-ils les médias sociaux aujourd’hui ?

« Huit ans plus tard, la dynamique que nous avons découverte en Egypte est-elle toujours d’actualité ? Oklahoma peut sembler un endroit étrange pour identifier des dynamiques parallèles à celle la place Tahrir. Mais il s’avère qu’il existe des similitudes frappantes entre les grèves des enseignants de l’Oklahoma l’été dernier et celles du 25 janvier 2011 », remarquent-ils. En effet, tout comme en Egypte, les activistes de l’Oklahoma ont été inspirés par une vague de protestations lancée par des enseignants en grève en Virginie occidentale. Ils ont créé un groupe Facebook rassemblant rapidement des dizaines de milliers d’adeptes pour ensuite organiser une grève pour protester contre les coupes budgétaires et le gel des salaires.

Les médias sociaux ont continué à être efficaces dans des environnements plus autoritaires dans le monde. « Lorsque les militants ont défié les régimes togolais, nicaraguayen et hondurien, ils se sont appuyés sur les groupes et les événements de Facebook pour organiser leurs manifestations, ainsi que sur les ‘hashtags’ de Twitter pour partager des mises à jour indisponibles dans les médias officiels. Au cours des récentes manifestations antigouvernementales au Soudan, Facebook a été un outil essentiel pour l’organisation, avec des pages gérées par des groupes activistes et constituant l’un des seuls forums de diffusion et de planification de nouveaux événements », poursuivent-ils.

Et les réponses des gouvernements eux-mêmes ont mis en évidence l’importance de ces plates-formes. Au Togo et dans d’autres pays africains où des manifestations antigouvernementales ont eu lieu, les gouvernements ont fermé les services Internet et au Honduras, le gouvernement a adopté une loi facilitant la surveillance et la censure du contenu des médias sociaux.

Les nouvelles technologies ont créé de nouvelles opportunités

Alors que de nouvelles plates-formes ont vu le jour et que celles existantes ont été repensées, les activistes ont également innové pour trouver de nouvelles façons créatives de les utiliser. Par exemple, des applications de messagerie telles que WhatsApp et Telegram « ont été largement utilisées par des activistes férus de technologie en Arménie l’année dernière pour organiser les manifestations spontanées qui ont renversé son dirigeant controversé ».

Un autre bon exemple est Facebook Live, la fonction de vidéo en streaming de Facebook qui a été mise en place en août 2015. Les activistes l’ont rapidement adoptée, l’utilisant pour fournir une couverture de leurs activités de protestation et contourner celle, “fortement biaisée” selon les spécialistes, que contrôlent les autorités dans certains pays. Au Nicaragua, par exemple, le mouvement antigouvernemental a pris son envol lorsqu’un journaliste a été abattu alors qu’il couvrait les manifestations via Facebook Live.

Dans l’ensemble, les médias sociaux semblent donc aussi utiles pour organiser des manifestations qu’ils l’ont été en Egypte il ya huit ans. « L’anniversaire de la manifestation du 25 janvier est un rappel important que les médias sociaux, lorsqu’en font usage des militants férus de technologie, peuvent toujours servir d’outil vital pour rechercher le changement, la liberté et la justice », concluent les deux chercheurs.

N.B.

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