Kaïs Saied arrive en tête de l'élection présidentielle selon les résultats préliminaires de l'Isie. Photo : Courrier de l'Atlas

Qui est Kaïs Saïed, le juriste conservateur en tête du premier tour ?

Kaïs Saied, juriste qualifié de conservateur hors-système, devance Nabil Karoui et Abdelfattah Mourou dans les résultats préliminaires de l’élection présidentielle. Ses prises de position dévoilées au cours de ses apparitions télévisuelles mêlent rejet de la centralisation de l’Etat et conservatisme social.

L’ascension de Kaïs Saied en a étonné plus d’un en Tunisie, malgré les sondages qui le créditaient de 22 % des intentions de vote dès le mois de mai. Ce professeur de droit constitutionnel, qui a mené une campagne atypique et sensiblement moins médiatisée que celles de ses concurrents, est arrivé en tête du premier tour avec environ 18,8 % des voix, selon les résultats préliminaires communiqués par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). Un véritable vote sanction à l’égard d’une classe politique fractionnée qui, parce qu’elle n’a pas su construire des figures consensuelles ni prendre suffisamment en considération les conséquences sociales d’une économie fortement dégradée, n’a pas pu voir venir ce raz-de-marée « dégagiste ».

Dans les colonnes du Monde, Mohamed Haddad qualifie Kaïs Saied de « candidat surprise, véritable comète politique » et de « personnage insaisissable, atypique qui ignore les recettes classiques du combat électoral ». En effet, ce juriste spécialiste en droit constitutionnel n’a pas accepté le financement public auquel il avait légalement droit. Aucune formation politique ou organisation structurée ne l’a financé ou appuyé lors de sa campagne électorale, discrète (pas de meetings ni de conférences de presse) au vu de celles de ses adversaires dont les pages Facebook ont été copieusement sponsorisées. Dès lors, les observateurs n’ont pas vraiment pris au sérieux son ascension dans les sondages, son combat électoral se situant hors des canons habituels. « Les 10 000 dinars […] de caution exigée par l’instance électorale pour déposer une candidature à la présidentielle, il les a collectés au sein de sa famille », ajoute Mohamed Haddad.

Kaïs Saied ou comment tirer profit de la désaffection des Tunisiens à l’égard de la classe politique

Kaïs Saied a clairement gagné en crédibilité auprès des jeunes diplômés en raison du désenchantement de l’opinion publique vis-à-vis de la classe politique traditionnelle. De par son ascétisme et le manque de moyens matériels qui a marqué sa campagne, il inspire une simplicité dans laquelle se reconnaît une partie de la population tunisienne, comme le soulignait hier Bochra Belhaj Hmida dans une interview à France 24. L’avocate, soulignant son discours conservateur, notamment en matière d’application de la charia, n’a pas hésité à le qualifier de « salafiste ».

Un point de vue nuancé par Hassen Zargouni, président de l’institut de sondage Sigma Conseil. Evoquant sa proximité présumée avec les salafistes, le statisticien estime que le cas Kaïs Saied est bien plus complexe : « Il n’exclut pas de fréquenter des extrémistes islamistes, mais on le voit aussi aux côtés de radicaux de gauche », a-t-il dit dans un entretien à France 24. « Je le qualifierais plutôt d’anarchiste à la 19e siècle », a-t-il dit, soulignant son opposition à la centralité de l’Etat dans l’exercice du pouvoir et de l’autorité au niveau local dans les régions.

Pour M. Zargouni, c’est « la cherté de la vie et le chômage qui ont voté ». C’est un véritable « virage politique » que l’on vit aujourd’hui, a-t-il expliqué, un « point d’inflexion » dans la vie politique en Tunisie. « Les Tunisiens ont rejeté un système, veulent des gens nouveaux. Il s’agit d’un ‘dégagisme’ qui s’exprime à travers les urnes, de manière démocratique, donc acceptable et légitime. »

Décentralisation de l’Etat

Peu suivi par les médias lors de la campagne, M. Saied est pourtant loin d’être inconnu des Tunisiens. Très présent sur les plateaux de télévision où il commentait, en tant que constitutionnaliste, la situation politique et institutionnelle de la Tunisie post-révolutionnaire, il a aussi « décortiqué les enjeux de chaque chapitre de la Constitution de 2014 », analyse encore Mohamed Haddad. Fervent critique du modèle centralisé de l’Etat, celui qu’on surnomme « Robocop » prône un modèle décentralisateur en matière institutionnelle, s’appuyant notamment sur des conseils d’élus locaux. « La décision doit émaner du local pour aller vers le centre de l’Etat », a-t-il indiqué dans plusieurs déclarations, notamment lors du troisième débat présidentiel.

Selon le modèle qu’il préconise, basé sur une forme de démocratie directe, « chaque conseil local gérera ses défis économiques et adoptera le modèle de développement qui lui correspond. La somme de ces programmes est censée aboutir à la prospérité nationale », poursuit Le Monde. « Dans cette réorganisation politico-administrative, la révocabilité des élus est au cœur du projet », explique au Monde Mohamed Slim Ben Youssef, politiste.

Conservatisme

Son conservatisme s’est notamment révélé par son positionnement sur la peine de mort, dont il prône l’application alors qu’un moratoire est en vigueur depuis 1991. Au sujet de l’homosexualité, il estime que sa propagation et son expression dans l’espace public sont tous deux le fruit d’un soutien provenant de l’étranger, comme il l’expliquait dans un entretien à al-charaa al-magharibi. Il a également affirmé qu’il n’apporterait pas de soutien aux associations qui défendent les droits des minorités.

Concernant l’égalité dans l’héritage, Kaïs Saied préfère s’en tenir au statu quo. Il a affirmé dans une interview à al-Jazeera que l’islam était la religion de l’Etat et remis en question l’opportunité de ce débat, assurant qu’il ne figurait pas parmi les revendications portées par le peuple en janvier 2011.

N.B.

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