Kaïs Saïed prête serment : le discours fédérateur du nouveau président

En ce 23 octobre, la cérémonie d’investiture du président Kaïs Saïed a été marquée par un discours fédérateur adressé à la fois à ceux qui l’ont soutenu et à la partie de l’opinion qui a exprimé des craintes vis-à-vis de son conservatisme sociétal. Se voulant inclusif, le nouveau chef de l’Etat, ponctuant son message d’envolées lyriques applaudies, a prêté serment devant les élus et les plus hauts responsables de l’Etat en insistant sur sa volonté d’être le président de tous les Tunisiens et les Tunisiennes et de promouvoir le droit des femmes. Faisant à plusieurs reprises référence aux martyrs de la révolution, il a aussi dit son attachement à la nécessité de soutenir le droit des Palestiniens à jouir d’un Etat libre et indépendant.

L’expérience tunisienne actuellement à l’œuvre a surpris le monde entier, a dit Kaïs Saïed en prélude de son discours d’investiture. Saluant la capacité dont a fait preuve le peuple tunisien, en mobilisant de nouvelles méthodes, de s’affirmer politiquement tout en respectant le droit, le juriste élu président de la république a estimé que la Tunisie connaissait aujourd’hui « un moment unique, sans précédent historique ».

« Révolution culturelle »

« Il s’agit d’une révolution inédite » exprimée avec une « nouvelle conception » du politique, une révolution non violente dont la réalisation a été portée par les urnes, par « des moyens légitimes ». « C’est aussi une révolution culturelle, c’est-à-dire une prise de conscience nouvelle qui explose après une longue attente déçue », a ajouté Kaïs Saïed. Grâce à l’éclosion de ce nouveau moment de l’histoire de la Tunisie, beaucoup de vieilles conceptions académiques du politique « devront être revues » en regard des dynamiques à l’œuvre depuis des années, a estimé le nouveau chef de l’Etat. « Notre pays a l’intime conviction de pouvoir créer un nouveau chemin et ce, depuis décembre 2011, avec des outils inattendus et novateurs », a-t-il poursuivi.

« Depuis cette tribune, je ne peux que m’adresser à tous les Tunisiens et les Tunisiennes, hommes et femmes, jeunes et personnes âgées, ici en Tunisie et partout dans le monde, pour les remercier de leurs efforts déployés dans les villages, les villes, les montagnes et les vallées et les plaines, sous le soleil brûlant comme sous les pluies diluviennes, marchant à pieds, décidés à écrire une page nouvelle de l’histoire. Ils ont préféré la dignité et la liberté et ne peuvent pas accepter autre chose que cela », a-t-il souligné, en remerciant également tous ceux qui ont opté pour une autre voie, en exerçant leur droit de vote en toute liberté.

« L’Etat demeure et continue »

« La Tunisie, grâce à son labeur, veut se diriger vers l’établissement d’une communauté de droit, et chaque citoyen est soucieux d’imposer le respect de ses droits », a-t-il ardemment lancé. Pour lui, le peuple tient à préserver l’Etat de droit et à en renforcer le rôle permanent de fédérateur. « Nous sommes tous éphémères, alors que l’Etat demeure et continue. L’Etat tunisien, avec tous ses services publics, appartient à toutes les Tunisiennes et tous les Tunisiens. »

Kaïs Saïed a ensuite insisté sur le principe de neutralité, « fondamental », de l’Etat de droit, un principe censé aider à établir une société de droit consciente d’elle-même et de son intérêt à construire un sens du commun. « Chacun est libre dans ses convictions et ses opinions, mais les services publics doivent être en dehors des calculs politiques, qui sont un ver dans le fruit, ce fruit qui finit par tomber des arbres. Car c’est une chose dangereuse pour toutes les sociétés que de voir que le ver dans le fruit vient de l’intérieur », a-t-il poursuivi dans un arabe littéraire savamment déclamé, en faisant référence aux réseaux de la corruption qui gangrènent le pays et spolient le peuple de sa légitime souveraineté à disposer de ses richesses nationales. Nous devons ainsi « préserver les acquis et les richesses de la communauté nationale », a plaidé le successeur de Mohamed Ennaceur. « Aucune tolérance n’est possible concernant la dépossession des citoyens de ne serait-ce qu’un centime obtenu à la sueur de leur front. »

Le sacrifice des martyrs qui ont préféré la mort à l’humiliation

« Tout le monde doit se rappeler continuellement des martyrs de la révolution et de ses blessés, nous devons nous rappeler de tous les martyrs qui se sont sacrifiés pour notre pays. Ces héros ont préféré la mort à l’humiliation. Pour leur rendre hommage et perpétuer leur combat, il faut mettre fin au gaspillage et aux causes de la corruption », a insisté Kaïs Saïed, qui a mené une campagne « explicative » fortement axée sur la question de la lutte contre la corruption et l’affairisme.

Unité contre le terrorisme

Notre devoir est aussi de « nous unir contre le terrorisme pour contrer toutes ses causes », a affirmé celui qu’on a longtemps soupçonné d’accointances avec les milieux salafistes. « Une seule balle tirée par un terroriste fera face à une pluie de tirs » de nos forces armées, a-t-il dit sous un tonnerre d’applaudissements. Celui qui est désormais le chef suprême des forces armées veut ainsi s’affirmer comme tel, et a d’ailleurs tenu à saluer « nos forces militaires, nos forces chargées de la sécurité intérieure, le corps des douanes, tous ceux qui affrontent le terrorisme et la criminalité et tous ceux qui ont dû payer de leur sang l’accomplissement de leur devoir ».

Respect absolu de la légalité

« Je veux que tout le monde soit confiant et sûr. Pour nous, il n’est pas question de travailler hors de la loi. Soyez sûrs, toutes et tous, que cette liberté que notre peuple a chèrement payée pour qu’elle soit réalisée et exercée dans le cadre de la légitimité de l’Etat de droit, cette liberté, personne ne pourra nous l’arracher, sous aucun prétexte. Et ceux qui sont nostalgiques et désireux de revenir en arrière, dans le passé, ceux-là sont courent derrière un mirage, et sont en train de passer à côté de l’histoire », a martelé Kaïs Saïed, dans une double tentative de rassurer ses détracteurs soucieux de voir s’inverser la pyramide du pouvoir, comme le suggère le programme du constitutionnaliste indépendant, et de lancer une pique aux tenants de la nostalgie de l’ancien régime, agglomérés autour de la figure d’Abir Moussi.

« Il n’est pas question de toucher aux droits des femmes »

« Soyez également sûrs qu’il n’est pas question de toucher aux droits de la femme, de porter atteinte à ses acquis », a-t-il également assuré. Pour lui, la femme a au contraire besoin de voir ses droits soutenus et renforcés, en particulier en matière de droits économiques et sociaux. « Les femmes travaillent dans les maisons, les usines, les bureaux, elles travaillent dans les champs. La dignité d’une nation est reflétée par la dignité dont jouissent ses femmes et ses hommes. Notre grand peuple, qui aspire à la liberté, aspire avec la même force et la même détermination à la justice. » Evoquant le suicide des jeunes, le président a assuré qu’il était temps d’inventer de nouvelles méthodes pour réaliser les aspirations et les espoirs de « notre peuple en matière d’emploi, de liberté et de dignité nationale ».

« Il est certain que tous les organismes internationaux peuvent être une force de proposition, et nous aider à ouvrir de nouvelles perspectives pour dépasser les crises. Mais notre grand peuple adresse à tout le monde un message clair : les Tunisiens veulent désormais participer activement à la prise de décision pour dépasser ces crises et relever les défis. Car celui qui est prêt à se sacrifier pour son pays est prêt à travailler pour son pays. » Fidèle à sa pensée souverainiste, qui habille souvent ses propos, il a assuré qu’il fallait unir les « efforts pour venir à bout de l’endettement », proposant même que les Tunisiens offrent un jour de travail par mois pendant cinq ans pour renflouer les caisses de l’Etat.

Les Tunisiens et les Tunisiennes ont plus que jamais besoin d’établir une relation de confiance nouvelle entre les gouvernés et les gouvernants, dit-il encore. « Participons tous à la concrétisation de cette nouvelle relation qui nous manque depuis si longtemps », soutient-il.

Les institutions, pierre angulaire de la continuité de l’Etat

Si l’Etat demeure, c’est grâce à ses institutions et non à ceux qui les occupent. L’Etat tunisien doit ainsi s’engager sans cesse à respecter toutes les conventions internationales, même si la Tunisie doit pouvoir jouir de son droit de développer ses propres conventions en fonction des intérêts de son peuple, a-t-il souligné. « Et le plus important dans tous ces traités et conventions écrites, c’est l’entente entre les peuples au service de l’humanité toute entière. » Si le prolongement naturel de notre histoire est intimement lié à celui de « nos frères maghrébins, africains et arabes », « nos amis du Nord de la Méditerranée et tous ceux qui partagent nos ambitions partout dans le monde seront également des partenaires privilégiés », a-t-il rassuré.

La Tunisie restera victorieuse et se rangera toujours aux côtés de toutes les causes justes, au premier rang desquelles la cause du peuple palestinien, a-t-il réaffirmé. La partie de ce discours a témoigné d’une détermination à toute épreuve à faire barrage, même symboliquement, aux forces qui oppriment les peuples marginalisés. « Le droit palestinien ne tombera pas, car la Palestine n’est pas qu’un morceau de terre, un terrain foncier. La Palestine restera dans les consciences de tous les Tunisiens et Tunisiennes, elle restera ancrée dans leur cœur et aucune force ne pourra l’en déloger. […] Ce n’est pas une position contre les juifs, que nous avons au contraire protégés ici en Tunisie contre les Nazis qui les poursuivaient, a-t-il pointé. Nous continuerons au contraire à les protéger. Il s’agit d’une position contre l’occupation et contre le racisme. Il est temps pour l’humanité dans son ensemble de mettre fin à cette injustice qui sévit depuis plus d’un siècle. »

« Soyons ensemble pour créer un nouveau monde »

« Nous participerons à la création d’une nouvelle histoire, c’est un nouveau monde qui nous attend », a-t-il promis. « L’accent sera mis sur l’humanisme dans toutes ses dimensions. Mesdames et messieurs, notre cher grand peuple, ici et ailleurs dans le monde, sait que la responsabilité qui nous attend est lourde. La responsabilité première pour le chef de l’Etat est d’être toujours un président rassembleur, de veiller à l’indépendance de la Tunisie, à la continuité de son Etat. Il doit être soucieux de respecter la constitution et être une figure d’unité, il doit se placer au-dessus des querelles et des conflits dictés par les circonstances », a affirmé M. Saïed. « Nous devons répondre aux aspirations du peuple jusqu’à ce que vienne le temps de devoir passer le flambeau aux générations futures, afin que ce flambeau soit placé à un niveau encore supérieur, toujours plus haut. »

N.B.

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