Karim Jabbari : « La calligraphie apprend à vivre profondément la vertu de la patience »

Karim Jabbari, 42 ans, s’illustre sur la scène artistique internationale par une maîtrise somptueuse de l’art de la calligraphie. Né à Kasserine où il a suivi ses études primaires avant de partir au lycée pilote du Kef, il a développé dès son plus jeune âge un amour rêveur et passionnel pour la « belle écriture », qui exige non seulement une aisance manuelle, mais encore un goût caractérisé pour la poésie et le monde des manuscrits. Egalement amateur de « calligraffitis » qu’il perçoit surtout comme un moyen de s’adresser à des jeunes peu soucieux d’art ancien et d’histoire, Jabbari a exposé ses œuvres en solo à cinq reprises : en Australie, Bahreïn, au Koweït, et bien sûr à Montréal. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Vous êtes aujourd’hui un artiste reconnu à l’international et avez participé à plusieurs expositions un peu partout dans le monde… Comment apprend-on à devenir calligraphe ?

Karim Jabbari : Au début, ce n’était en réalité qu’une passion d’enfance née d’une attraction forte pour ce qui est admirablement et soigneusement écrit à la main au sein d’une collection d’ouvrages de fiqh et d’exégèse qui appartenait à mon père et que lui-même avait gardée jalousement après en avoir hérité de ses aïeux. Ces livres précieux, vieux de 300 ou 400 ans et écrits par des cheikhs tunisiens extrêmement talentueux, me procuraient une sensation magique à chaque fois que je les feuilletais. « Comment pouvaient-ils écrire toutes ces lignes magistralement composées à la main ? », me demandais-je souvent. « Comment pouvaient-ils exprimer dans une seule œuvre une telle somme de connaissances et de savoir intellectuel et afficher un tel déchaînement de raffinement esthétique ? Cela ne va pas de soi ! » C’est ainsi pour tenter de les imiter à force d’admiration, et d’ailleurs en autodidacte, que j’ai commencé à pratiquer, d’abord d’une façon assez brouillonne, puis plus sérieusement, la belle écriture. J’estime que c’est grâce à ces grands savants que j’ai appris et constaté à quel point la pratique de la calligraphie apprenait à vivre profondément la vertu de la patience, l’exécution de l’écriture exigeant un temps considérable. De tout cela, une véritable passion est née, et je me rappelle qu’à l’école déjà, j’avais une réputation de calligraphe auprès de mes amis, qui me demandaient souvent de leur écrire des mots de souvenir avant les longues vacances d’été !

D.T. : Après avoir vécu votre adolescence en Tunisie, c’est au Canada que vous avez élu domicile. Comment avez-vous eu envie de mettre en valeur les lettres arabes dans ce pays si lointain ?

K.J. : En effet, après avoir poursuivi des études supérieures à l’ESC Charguia, je me suis installé au Canada en 2000. C’est bien là, après la traversée des océans, dans ce pays lointain où j’ai vécu un véritable choc culturel doublé d’un choc thermique (rires), que j’ai redéveloppé l’amour et une certaine habileté manuelle en matière de calligraphie. Pouvoir exprimer par les belles lettres arabes certaines de mes impressions sensibles était pour moi particulièrement utile dans ce lieu de l’inconnu, car la nostalgie de mon pays, « el hanin » que je ressentais, et qui a d’ailleurs affermi mon attachement à mes origines, mon histoire et ma culture, m’a fait sentir que j’avais désormais la mission de propager la beauté de la lettre arabe dans le monde occidental. Il faut quand même rappeler aux jeunes qu’à cette époque récente qui pourtant paraît si lointaine, où Internet n’existait pas, il fallait acheter cher des cartes téléphoniques pour prendre des nouvelles de sa famille, une fois par mois, et pendant cinq minutes à répartir entre père et mère, frères et sœurs !…

Je ressens une joie toute particulière lorsque je parviens grâce à l’art du trait à rehausser la poésie d’un Abu Kassem El Chebbi, dont j’admire à la fois les mots et l’histoire tragique, lui qui est mort si jeune [à 25 ans], laissant derrière lui un héritage littéraire digne d’un vieil écrivain qui a traversé toutes les frontières.

D.T. : Cet art qui est désormais votre métier, vous dites l’avoir appris en autodidacte…

K.J. : Au Canada, je me suis inscrit à l’université en sciences de l’ingénieur en environnement et, pour gagner ma vie et soutenir ma famille, j’étais, le soir, chauffeur de taxi. Mais au fond de moi, c’est la nature que je voulais côtoyer et en solo que je voulais travailler, sans être contenu dans un espace, un bureau. Ces années fatigantes et difficiles, où je devais faire le taxiste parfois en pleine tempête de neige et à -30 degrés, m’ont amené à repenser mon avenir. Mes heures de conduite ont naturellement été accompagnées de réflexions de toutes sortes, qui m’ont conduit à une conclusion : ce que je faisais ne m’apportait aucune satisfaction. C’est tout simplement comme ça que je me suis rappelé que j’étais plutôt bon dans la calligraphie, et parfaitement capable de parfaire mon talent d’enfance en le cultivant davantage, sans forcément suivre le parcours classique d’une quelconque école d’art. Cette ambition, je la voyais comme une obligation, une dette que je devais honorer : je voulais rendre hommage à tous ces ancêtres qui m’ont appris le monde de l’écriture ornementale ! Tout en poursuivant mes études à l’université, je me suis à mis à réserver de plus en plus de temps pour repratiquer la calligraphie, animer des ateliers dans des écoles avec des enfants de 4 ans… Surtout, je saisissais chaque occasion pour exposer mes toiles, même pendant un seul jour, dans de petites galeries. Le facteur temporel occupe ici une place importante. Lentement, j’ai travaillé sur plusieurs projets d’exposition en passant un temps fou à réaliser mes œuvres. Ma devise a d’ailleurs toujours été de croire dans le travail acharné, car le talent seul ne suffit pas.

D.T. : Vous mêlez des influences modernes à vos œuvres calligraphiques en lettres arabes. N’est-ce pas un choix audacieux qui pourrait en offusquer certains parmi les amateurs les plus, disons, conservateurs ?

K.J. : Je ne le crois pas du tout ! J’ai été très vite confronté à un choix cornélien : faire de la calligraphie traditionnelle, qui est évidemment un art précieux pour lequel j’ai une infinie admiration, mais ainsi finir par me fondre dans une foule de milliers de calligraphes que compte le monde, ou bien tourner ma vision vers autre chose, quelque chose qui puisse notamment parler aux jeunes. Il faut se rendre à l’évidence, pour attirer l’attention de ces derniers, l’on constate rapidement qu’on est obligé de manier certains des éléments de leur langage. De plus, j’ai moi-même grandi dans des milieux urbains, joué au basket, etc. J’ai toujours apprécié cet univers-là, celui du « street art », des graffitis, de la culture hip hop, de l’art urbain en somme.

J’ai cependant été frappé de voir que beaucoup de Maghrébins vivant au Canada ne tiraient aucune fierté de leurs origines, se fondant plutôt dans la masse d’une population de plus en plus uniculturelle, sans même connaître leur histoire. Pour les « rallier », si je puis dire, à ma cause, j’ai proposé un mélange d’art urbain et de lettres arabes. De la même façon qu’on apprend des Occidentaux, ils doivent apprendre de nous. L’hybridation de cultures multiples a ainsi en grande partie déterminé mon approche de la calligraphie. Parallèlement à mon activité, j’ai créé des groupes de jeunes que je rassemblais autour de cercles de lecture et de séances de visionnage de films, avec interdiction d’utiliser leurs téléphones portables (rires). Et tenté avec mes modestes moyens de les sensibiliser à l’art de la calligraphie arabe fusionnée avec la culture urbaine pour que cela soit pour eux évocateur.

Petit à petit, j’ai donc intégré à mon métier, surtout à partir de 2009, des outils d’art visuel, composé des calligraphies lumineuses et conçu des performances qui ont fini par être propagées à l’international. Toutes ces composantes forment comme une marmite bouillonnante, une ébullition où l’ancien et le moderne trouvent un espace d’entente étonnant, à condition de trouver la meilleure formule pour les lier au travers de ponts nouveaux, mais toujours en veillant à ce qu’aucun des deux ne disparaisse dans un tout désincarné.

C’est une approche que j’aimerais d’ailleurs développer davantage. En plus de me tourner vers la sculpture, je voudrais concevoir des installations et des expériences qui fassent immerger le spectateur dans un univers parallèle en 3D avec à la fois du contenu visuel en vidéo et du contenu audio. Mon ambition est de toucher un large public, jeune surtout, par l’art ancien sans forcément qu’il le sache d’emblée. L’idée étant qu’il finisse par le savoir et, du coup, s’y intéresser.

D.T. : Vous avez aussi participé à des projets d’exposition en Tunisie, après la révolution.

K.J. : En 2011, j’ai bien sûr ressenti le besoin de mettre ma spécialité au service de l’éruption volcanique que connaissait le pays, d’utiliser mon art comme un outil de participation à ce qui se passait. J’ai surtout souhaité véhiculer des messages positifs dans une Tunisie qui compte, avec ou sans révolution, nombre de jeunes dans l’attente d’une aide pour pouvoir être « reconstruits » de l’intérieur. Outre quelques collaborations à des festivals d’art urbain, j’ai travaillé sur un projet conceptuel qui s’est intitulé « revolution night », où j’ai exposé des calligraphies lumineuses représentant chacune le nom d’une personne assassinée lors des vagues de répression sanglante contre les protestants. Chacune a été plantée à l’endroit même où la personne nommée a été tuée. Parmi les morts de Kasserine, il y avait mon propre oncle. Cette expérience m’a permis d’en faire le deuil et d’imprégner mon imaginaire de ce qu’il a dû vivre lors de ces instants atroces. Ce projet a été sélectionné parmi les trente meilleures expositions par l’« International Award for Public Art ».

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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