Khemaies Jinhaoui s’exprime à propos du modèle tunisien et ses relations...

Khemaies Jinhaoui s’exprime à propos du modèle tunisien et ses relations diplomatiques avec l’EU, la Russie et le Royaume-Uni

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Après six ans d’une lente croissance qui n’a pas dépassé le 1%, la Tunisie reprend doucement après la révolution, selon le chef du Gouvernement Youssef Chahed, grâce au renouveau vital de l’industrie du tourisme.
Depuis 2011, la Tunisie a été saluée par le monde entier pour sa révolution pacifique et sa transition démocratique, la seule à avoir émergé du chaos du printemps arabe. Toutefois, les problèmes économiques, avec la hausse du coût de la vie, l’augmentation du taux de chômage, la marginalisation de certaines régions ont mis l’optimisme des tunisiens à de rudes épreuves tout en diminuant leur confiance en l’avenir. En 2017, la Tunisie prévoit une croissance économique avoisinant les 2.5% tout en réduisant le déficit dans le cadre de réformes économiques et financières.

A Bruxelles, Neweurope a interviewé le ministre tunisien des Affaires Etrangères, Khemaies Jhinaoui, qui a répondu à une série de questions tournant autour de la spécificité du modèle tunisien et les liens diplomatiques du pays avec l’UE, la Russie et le Royaume-Uni.

Voici l’intégralité de l’interview :

Neweurope : En quoi la Tunisie est-elle différente des autres pays arabes ?

Khemaies Jhinaoui: La Tunisie est très différente des autres pays arabes, pour des raisons évidentes. La Tunisie a toujours été ouverte au reste du monde. Cela constitue notre différence. Notre premier président, Habib Bourguiba, a fait des choix majeurs: tout d’abord, il était fondamentalement libéral et il a choisi d’intégrer le NAM (Mouvement des non-alignés); deuxièmement, il a investi dans l’éducation. Malgré les ressources maigres dont nous disposons, nous les investissons dans l’éducation et les services sociaux.

Neweurope : Et vous envoyiez également des étudiants au camp socialiste, à des pays comme l’URSS et la Roumanie…

Khemaies Jhinaoui: Oui. Ces étudiants ont obtenu des bourses d’études. Nous n’avions pas de préjugés idéologiques à propos de ces pays, mais nous envoyions également des étudiants en France, en Belgique et dans d’autres pays occidentaux. Investir dans l’éducation a changé totalement le paysage culturel au sein de notre société. De plus, il y a 60 ans, nous avons adopté une loi accordant aux femmes un statut égal à celui des hommes. Cela a beaucoup contribué à façonner la société tunisienne et à créer une classe moyenne solide.

Neweurope : L’Algérie n’a-t-elle pas fait la même chose en même temps?

Khemaies Jhinaoui: Je ne voudrais pas faire de comparaisons entre pays voisins. Nous devons à nos réformes l’émergence d’une classe moyenne large, éduquée, ouverte et tolérante en Tunisie. En même temps, au cours des vingt dernières années, nous avons été fortement marqués par une influence en provenance des pays arabes du Golfe, qui a touché spécialement les jeunes générations. Les prédicateurs fondamentalistes de Salafisme sont venus en Tunisie, et ont eu un impact sur certaines catégories de la société en apportant avec eux une interprétation stricte et étroite de l’islam. Néanmoins, cela n’a pas affecté notre interprétation dominante de l’islam. De ce fait, avec la révolution de 2011, l’ensemble de la société tunisienne était mûr pour un nouveau système politique démocratique. Bien sûr, l’un des principaux partis, l’islamiste modéré Ennahda, qui avait été opprimé par l’ancien régime a gagné grâce à cela beaucoup de voix aux élections du premier parlement. Les gens croyaient qu’Ennahda apporterait une solution sociale et politique. Mais quand les gens ont découvert que ce parti voulait imposer une Constitution fondée sur la charia, ou lorsqu’ils ont appris que selon les islamistes, les femmes sont inférieures aux hommes, des manifestations de masse ont entraîné la chute du gouvernement. Maintenant, nous jouissons de la Constitution la plus démocratique dans tout le monde arabe.

Neweurope : Pensez-vous que ces changements sont irréversibles? Est-ce que vous pensez que la société tunisienne est une société solide maintenant?

Khemaies Jhinaoui:Franchement, nous sommes seulement au début, mais il existe un engagement fort de la part de la majorité de la population à maintenir nos gains. La nouvelle expérience démocratique qui a débuté en 2011 doit maintenant être élargie et consolidée.

Neweurope : Quelle est la gravité de la vague d’attentats terroristes?

Khemaies Jhinaoui: Nous avons eu trois attaques terroristes majeures entre 2015 et 2016 qui ont affecté considérablement notre économie et notre tourisme. Depuis lors, nos services de sécurité ont acquis plus de capacités et peuvent maintenant réagir de manière préventive contre toute menace perçue. Nous avons pu éradiquer la plupart des menaces depuis l’intérieur. En ce qui concerne le secteur touristique, je peux dire que la Tunisie est maintenant aussi sûre que n’importe quel autre pays. En fait, il n’y a pas de pays dans le monde qui puisse être totalement immunisé contre le terrorisme. Vous avez vu ce qui s’est passé à Bruxelles, à Paris, à Nice ou à Berlin. Le terrorisme peut frapper dans n’importe quel pays.

Neweurope : Vous avez été ambassadeur à Moscou. En tant que pays associé avec l’UE, prenez-vous part aux sanctions contre la Russie?

Khemaies Jhinaoui: Non, personne ne nous a demandé de prendre part à ces sanctions. La Russie est un ami pour nous. Nous avons toujours entretenu de très bonnes relations. La Russie a été parmi les premiers pays à soutenir la Tunisie durant les deux dernières années, après les attentats terroristes. Lorsque de nombreux pays européens ont conseillé à leurs citoyens de ne pas se rendre en Tunisie, la Russie nous a envoyé plus de 600 000 touristes. Nous sommes très reconnaissants envers le peuple russe.

Neweurope : Également en tant que pays associé à l’UE, et étant donné que vous-même vous étiez ambassadeur à Londres, vous sentez-vous affecté par le Brexit?

Khemaies Jhinaoui: Pas vraiment, c’est plutôt un problème européen. Cela n’affecte pas nos relations avec le Royaume-Uni. Nous espérons que le Brexit se finalisera de manière amiable.

Neweurope : Comment coopérez-vous avec l’UE en ce qui concerne la crise des réfugiés?

Khemaies Jhinaoui: Je vous donnerai un seul exemple. L’année dernière, la Tunisie a reçu plus de tunisiens, expulsés des pays de l’UE, qu’il n’en a envoyé vers l’Europe. Nous avons repris 1 300 demandeurs d’asile expulsés ou autres citoyens indésirables, tandis que moins de 1 000 ont quitté la Tunisie pour l’Europe. Vous voyez l’équilibre. Cela signifie que nous maîtrisons sur ce plan les conséquences de la révolution de 2011. Plus tôt, nous avons eu des difficultés à contrôler nos frontières mais ce n’est plus le cas maintenant. A l’heure actuelle, nous les contrôlons totalement, en coopérant avec nos partenaires européens. L’immigration clandestine de la Tunisie vers l’Europe a fortement chuté.

N.B

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