Opinion: La diplomatie économique en Tunisie : Réalités et perspectives.*

Opinion: La diplomatie économique en Tunisie : Réalités et perspectives.*

1
PARTAGER

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Maintenant que le débat passionné autour de la question de l’inscription de la Tunisie sur deux listes noires de l’Union Européenne s’est quelque peu calmé, le temps est peut être venu d’ouvrir un autre débat, plus calme celui-ci mais non moins nécessaire, sur la véritable raison derrière cette inscription, à savoir la confusion qui règne quant à la détermination de la responsabilité des différentes structures de l’Etat dans la définition et la conduite de ce qu’on appelle maintenant « la diplomatie économique ».Ce débat devrait amener nos décideurs à corriger les défauts et à établir une démarche plus cohérente dans nos relations économiques avec nos partenaire économiques et commerciaux qui nous éviterait à l’avenir toute mésaventure.

Tout au long de la « crise des listes noires », les regards accusateurs se sont souvent tournés vers les structures diplomatiques tunisiennes qu’elles soient « centrales » (c’est-à-dire au sein du Ministère des Affaires Etrangères à Tunis) ou au niveau des représentations diplomatiques et consulaires à l’étranger. Pourtant, ces structures ont manifestement rempli convenablement et à temps leur rôle de transmission des correspondances en provenance des institutions européennes et celles émanant des services tunisiens en charge des dossiers concernés. Elles ont également lancé des alertes successives aux décideurs en Tunisie pour qu’ils prennent au sérieux les avertissements en provenance des institutions européennes et ont organisé pour les responsables tunisiens, qui ont finalement daigné se déplacer pour défendre les positions de notre pays, les contacts nécessaires. Elles ont enfin entrepris les démarches que leurs moyens limités leur ont permis de déployer afin de sensibiliser à leur niveau les responsables européens sur les points de vue tunisiens dans le cadre du travail de « lobbying » constant que ces structures effectuent pour promouvoir les intérêts et l’image de la Tunisie. Si ces efforts n’ont pas suffi pour éviter au pays l’embarras de se retrouver dans ces deux listes, elles ont néanmoins permis de clarifier les différents aspects du dossier tunisien de façon à laisser entrevoir une possibilité sérieuse pour sortir de cette situation au moindre coût et dans un avenir proche. Il reste que l’opinion publique tunisienne demande, et avec raison, que la lumière soit faite, dans toutes ses dimensions, sur les raisons qui ont entrainé cette « péripétie » dans la vie de la nation et que des mesures soient prises pour éviter toute répétition. Les paragraphes qui suivent sont destinées à aider à atteindre cet objectif :

1/Les anciens professionnels de la diplomatie tunisienne, comme le rédacteur de ces lignes, qui ont vécu les années de gloire de la coopération internationale de la Tunisie avec ses différents partenaires savent que les grandes réalisations de la jeune République tunisienne en la matière étaient le fait de la conjonction, dans une dynamique unique, de la diplomatie traditionnelle avec ce qu’on appelle aujourd’hui la « diplomatie économique » mais avec un organigramme qui donnait au Ministère des Affaires Etrangères une vue d’ensemble sur les tractations économiques, financières, commerciales et de coopération technique, aux niveaux bilatéral et multilatéral, et un pouvoir de négociation exclusif découlant du statut de ce Département d’être l’unique représentant de la souveraineté du pays à l’étranger. Ce pouvoir n’avait cependant jamais été interprété comme permettant à ce Ministère d’accaparer les dossiers puisque chaque série de négociations était minutieusement préparée avec les représentants des Ministères et organismes « techniques » concernés qui faisaient toujours partie des délégations tunisiennes devant mener les négociations et en assuraient le suivi sous l’œil vigilant du Ministère des Affaires Etrangères. Pour les dossiers spécifiques relatifs aux relations avec le FMI, la Banque Mondiale et les autres institutions financières internationales et régionales, le Département reconnu compétent en la matière (l’ancien Ministère du Plan) ainsi que la Banque Centrale de Tunisie tenaient régulièrement le Ministère des Affaires Etrangères de l’évolution des négociations.  Ceci permettait la coordination en amont et en aval et évitait toute défaillance quant aux obligations de la Tunisie et toute atteinte à ses droits. Pour s’acquitter de ces tâches, le Ministère des Affaires Etrangères disposait d’une unité spécialisée disposant de la logistique nécessaire et de cadres compétents en la matière. Cette unité a évolué pour devenir secrétariat d’état œuvrant sous l’autorité et l’impulsion du Ministre des Affaires Etrangères garantissant ainsi le lien entre «  le diplomatique » et « l’économique »et faisant bénéficier ce dernier volet des atouts politiques qu’offre le premier.

2/Ce lien a été rompu le jour où l’on a décidé, pour des raisons jamais élucidées, de créer un Ministère autonome de l’investissement extérieur et de la coopération internationale muni du droit de négociation à l’étranger et n’ayant de compte à rendre qu’au Chef de Gouvernement.Cette décision a été suivie d’autres décisions aussi inexplicables comme celle de doter pratiquement chaque ministère et chaque organisme public important d’une structure de relations extérieures, destinée au départ aux aspects protocolaires et à la liaison avec le Ministère des Affaires Etrangères, mais qui s’est mutée en «  mini-ministère des affaires étrangères » opérant des relations directes avec les représentations diplomatiques et consulaires des autres pays et menant des négociations avec l’étranger qui engagent la responsabilité de l’Etat tunisien et ce sans tenir compte des règles qu’impose le respect de la souveraineté nationale. De « mini-ambassades » se sont également créées, qui représentant les activités commerciales, qui le tourisme, qui les investissements extérieurs, sans bien sûr oublier les bureaux de la coopération technique et ceux de Tunis-Air, chaque entité revendiquant son autonomie et sa liberté d’action. La « diplomatie parlementaire »qui sort parfois de son cadre régulier, les « francs-tireurs »parmi certains Partis Politiques et l’attitude de certaines structures et opérateurs privés allergiques à toute « immixtion » dans leurs opérations à l’étranger, ont accru la tendance à l’éparpillement des efforts et des moyens existants. L’évolution décrite ci-dessus s’est traduite par une tendance à se passer du rôle central de coordination et de négociation du Ministère des Affaires Etrangères et de ses représentants à l’extérieur privant ainsi les actions de la Tunisie en matière de relations économiques, financières et commerciales de l’apport politique de ce Ministère et même de sa  capacité à suivre de près les défaillances éventuelles et alerter comme il se doit les autorités supérieures du pays. Cette capacité n’a été remplacée par aucune autre structure gouvernementale. Comment s’étonner dès lors de se trouver dans la situation que la Tunisie a vécue au cours des semaines passées ?

3/ Certes, le Gouvernement tunisien, comme pour manifester son souci de remédier aux insuffisances qu’il aurait pressenti, s’était doté lors de son tout dernier remaniement d’un « Secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires Etrangères chargé de la diplomatie économique ». Décision louable, mais cela relevait du « trop tardet trop peu » car les « mauvais réflexes du chacun pour soi » au sein de l’administration tunisienne se sont déjà ancrés et, du reste, le nouveau Secrétaire d’Etat, quelles que soient ses capacités intrinsèques, n’a été à ce jour doté d’aucune structure d’appui digne de ce nom et qui pouvait lui permettre de jouer les rôles attendus de lui. Sans doute fait-il des déplacements à l’étranger mais l’impact de ces déplacements sur les relations économiques de la Tunisie avec le reste du monde ne semble pas encore évident.

Manifestement, cette situation ne doit pas perdurer. Pour y remédier au plus vite, des solutions sur le plan des concepts,sur le plan des institutions, sur le plan matériel et humain et sur le plan de l’appui politique sont nécessaires, solutions qui ne doivent pas viser seulement à donner une réponse aux difficultés engendrées par la « crise des listes »mais à remédier d’une manière globales aux insuffisances observées dans nos relations économiques avec l’étranger :

Sur le plan des concepts :

Il y aurait lieu de clarifier le sens exact de la « diplomatie économique », sa portée pour la Tunisie et la responsabilité de chaque partie prenante dans sa conduite. Ceci pourrait se faire à travers une série de rencontres ou de tables rondes organisées par une entité existante, à savoir le Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Economique, avec la participation de représentants des ministères et organismes concernés, de postes diplomatiques et consulaires ciblés, des représentants de la société civile intéressée, des opérateurs économiques, etc.

Sur le plan institutionnel :

—-A l’instar d’autres pays proches ,la Tunisie devrait avoir une institution responsable de la définition de la politique de coopération extérieure du pays sous forme d’un « conseil national »dont le secrétariat général serait le bureau du Secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires Etrangères chargé de la diplomatie économique. Le rôle de ce conseil serait de définir d’une manière horizontale les grandes lignes des prioritésnationales dans ce domaine et les voies et moyens de leur promotion à l’étranger par un « lobbying » efficace. En même temps, une stratégie médiatique au niveau international devrait être lancée par le conseil pour soutenir ces priorités sur le long terme. Il est évident que le conseil aurait un rôle politique et que l’exécution de l’approche économique vis-à-vis de l’étranger devrait relever des institutions de l’Etat, en particulier des postes diplomatiques et consulaires et les « antennes » techniques dans les diverses régions du monde avec, comme organe de relais, le Ministère des Affaires Etrangères.

—- Le conseil national devrait également mettre en place une nouvelle carte de déploiement des services économiques et techniques extérieurs tunisiens qui devrait avoir pour souci de redistribuerles antennes techniques à l’étranger de manière à ce qu’elles soientmultidisciplinaires avec une implantation aussi large que possible dans les zones cibles sur les plans du commerce, des investissements, du tourisme, de la coopération technique, du rayonnement culturel, des besoins de la colonie tunisienne en appui social et en encadrement économique,etc. Ces antennes devraient, autant que possible, avoir pour siège les ambassades et consulats tunisiens existants afin d’en réduire les couts. Les antennes devraient continuer à être alimentées de cadres compétents du Ministère des Affaires Etrangères et d’autres détachés des Ministères et organismes sectoriels, mais l’autorité politique et opérationnelle des Chefs de poste diplomatiques concernés devrait être clairement reconnue sur ces antennes. Les antennes devraientavoir pour responsabilité de fédérer les actions à l’extérieur, de promouvoir la Tunisie et de faire du « lobbying » pour ses intérêts. Une « union sacrée »autour du « label Tunisie »devrait se créer avec les antennes comme point centralisateur à l’étranger, les Chefs de postes diplomatiques comme autorité locale, le Ministère des Affaires Etrangères comme relais entre l’extérieur et l’intérieur et le « Conseil national de la diplomatie économique »suggéré plus haut comme responsable de l’orientation générale. Ainsi, le circuit serait clair et les responsabilités, en cas de besoin, seraient facilement identifiables.

—-Pour que le Ministère des Affaires Etrangères puisse jouer pleinement son rôle de « relais », il faudrait le munir de l’instrument idoine à cet effet. A défaut du rattachement à ce Ministère des services de la coopération internationale, de l’investissement et du commerce extérieurs il faudrait créer en son sein une « direction générale des affaires économiques et commerciales internationales » sous la responsabilité directe du Secrétaire d’Etat à la Diplomatie Economique et qui aurait pour missions la coordination, la négociation, l’orientation des délégations officielles et d’hommes d’affaires et servirait également comme point focal du « lobbying »pour le « label Tunisie ».

 

Sur les plans matériel et humain :

Il y aurait lieu d’effectuer un effort particulier de formation et, au besoin, de recyclage du personnel du Ministère des Affaires Etrangères et des autres ministères et organisme concernés en matière de relations économiques et de coopération internationale et en matière de langues étrangères, si nécessaires de nos jours. L’Académie Diplomatique envisagée serait très pertinente à cet égard. La continuité du travail de ce personnel à l’étranger devrait être assurée, autant que possible, afin d’éviter toute rupture nuisible aux intérêts du pays. Dès que les moyens financiers de l’Etat le permettront, il faudrait enrichir davantage ce personnel par de nouveaux recrutements tout en mettant à la disposition du Ministère des Affaires Etrangères des moyens budgétaires allant bien au-delà des maigres ressources qui lui sont octroyées actuellement. Enfin, Il y aurait lieu de remédier aux lacunes observées dans la fourniture au Ministère des Affaires Etrangères des supports et données utiles sur l’évolution de l’économie tunisienne et ce pour ses propres besoins de coordination et pour les besoins des antennes extérieures.

Sur le plan de l’appui extérieur :

Comme cela est devenu habituel dans les pays proches et lointains, grands et moins grands, les efforts particuliers en matière de diplomatie économique attendus pourraient être utilement appuyées et complétées par un apport extérieur, à titre bénévole, d’expertise en provenance de la société civile tunisienne. Dans ce cadre, un « pool »pourrait identifié parmi les anciens hauts responsables politiques, économiques et diplomatiques tunisiens qui pourraient être mis à contribution, en tant que représentants spéciaux, pour faire la promotion du pays en s’appuyant sur leur expérience et leurs relations personnelles dans le monde.

——————————-

L’affaire des « listes noires » qui a, à juste titre, ému les tunisiens devrait être utilisée non pas pour « régler des comptes » ou chercher des «boucs émissaires » mais pour instaurer, ou restaurer, un système fiable nous permettant de mener une diplomatie économique digne de ce nom qui préserve notre souveraineté et protège nos intérêts. Nous avons la capacité de le faire. Il faut avoir le courage de commencer le plus tôt possible, sans attendre une prochaine échéance politique ou une prochaine crise….

………………………………….

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », No 735 du 21 Mars 2018.

 

 

 

 

Commentaire

Laisser un Commentaire