La diplomatie tunisienne face à la complexité du XXIe siècle : quelques...

La diplomatie tunisienne face à la complexité du XXIe siècle : quelques éléments de réflexion

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Par Amin BEN KHALED
Secrétaire des affaires étrangères

« A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel » – Edgar MORIN

Née il y a soixante-ans dans un monde divisé entre l’Est et l’Ouest mais aussi entre le Nord et le Sud,notre diplomatie nationale – qui a su se frayer un chemin pragmatique et prudent tout au long de la seconde moitié du XXe siècle – se meut aujourd’hui dans un monde bigarré, polymorphe et désaxé.
En effet, on assiste dans cette « non-géographie du monde » à la disparition progressive de l’espace au sens euclidien du terme et à l’émergence d’un champ enchevêtré et rebelle à toute géométrie classique et à toute mécanique prévisible. Ainsi, les groupements régionaux d’antan sont en train de se métamorphoser et certains d’entre eux se trouvent désormaisdans une véritable impasse existentielle tandis que d’autres cherchent à trouver un second soufflepour mieux survivre. La morphologie mondiale est en état d’ébullition tectonique. Des conflits ici et là, des alliances, parfois contre-nature, voient le jour un peu partout sur le globe. Dans un monde « du jamais vu », miné par le terrorisme, le crime organisé, l’immigration clandestine, les crises économiques et financières et les conflits identitaires, la diplomatie tunisienne est en droit de se poser cette question qui semble légitime et évidente : que faire ?
Cependant, aussi légitime, aussi évidente, cette question est-elle la bonne question à poser ?
QUE FAIRE ? UNE QUESTION AUSSI IMPATIENTE QUE TROMPEUSE …
Que faire ? La tentation est grande pour se poser cette question, et pour cause, elle est d’ordre pratique, car la diplomatie n’est-elle pas la science du possible ? Le diplomate n’est-il pas cet acteur qui doit agir en fonction de ce qui est et non pas de ce qui doit être ? L’ère de la diplomatie visionnaire, voire prophétique, n’est-elle pas révolue ?
Mais à voir de près, la question « que faire ? » demeure prématurée, pis encore, elle est trompeuse et ce pour deux raisons d’ordre méthodologique :
– Dans la diplomatie, de nos jours, agir c’est se positionner sur l’échiquier-monde. Or, on ne peut se positionner sur un tel échiquier sans l’avoir analysé préalablement. L’action diplomatique présuppose par conséquent une lecture prudente de l’environnement mondial. Agir sans comprendre l’espace du mouvement, c’est se mouvoir à l’aveuglette. Le diplomate n’est pas un chorégraphe libre de ses mouvements, il se doit d’être un architecte qui tienne compte de la logique de l’espace en trouvant cet équilibre subtil entre liberté et nécessité.

– Le XXIe siècle offre une géométrie complexe du monde dans laquelle le global et le local sont en étroite relation. En termes diplomatiques, la distinction classique entre le national et l’international et entre le bilatéral et le multilatéral ne peut plus rendre compte du réel. Pour paraphraser Edgar Morin, il y a un « paradigme perdu » qui nous échappe afin de dresser une cartographie fidèle à la nouvelle donne internationale. Rechercher ce paradigme insaisissable c’est le défi qui s’impose aujourd’hui non seulement à la diplomatie tunisienne mais à la diplomatie mondiale.
La tentation est donc grande pour se poser une question d’ordre pratique : « que faire ? » mais à voir de près, cette question demeure prématurée, car comment pourrons-nous agir si nous ne connaissions pas au préalable le terrain sur lequel nous allons agir ? La question fondamentale à laquelle est confrontée la diplomatie tunisienne de nos jours serait plutôt la suivante : « comment lire le monde ici-et-maintenant ? »
COMMENT LIRE ?
Il est utile au diplomate de se prémunir d’une vision hégélienne des choses. En effet, pour Hegel, il y a, en substance, deux histoires : l’histoire factuelle et l’histoire profonde. La lecture du monde ne peut se limiter à l’histoire factuelle, elle doit s’investir dans les profondeurs de l’Histoire afin de saisir les dynamiques profondes qui animent les Etats, les peuples et derrière elles les mécanismes globaux qui font mouvoir l’échiquier-monde. Par exemple, la récente élection de Donald Trump à la Maison Blanche ne doit pas être perçue comme un simple événement médiatique voire people, elle est plutôt le résultat d’un long murissement de l’esprit américain dont les racines remontent à la gestation des Etats-Unis tout au long du XIXe siècle. Un autre exemple : le Brexit, ne peut être appréhendé sans revenir à « l’esprit anglais » qui s’est cristallisé doucement, et à part, tout au long du Moyen Âge face à une Europe tiraillée par les conflits identitaires et religieux. Les exemples peuvent être ainsi multipliés que ce soit pour la Chine, le Japon, l’Inde, l’Allemagne et pour n’importe quel acteur sur la scène internationale d’aujourd’hui et ce indépendamment de son poids géopolitique.
La diplomatie nécessite par conséquent une lecture patiente – et non passionnée – de l’Histoire. De ce fait, il est recommandable pour le Ministère des Affaires étrangères de mettre en place un véritable think tank interdisciplinaire( T.T.I) qui ferait appel à l’histoire, à la sociologie, à la géopolitique, à l’anthropologie, à la climatologie et à toute discipline utile pour mieux lire en profondeur ce qui se passe ici-et-maintenant. Il s’agira de créer une structure de veille d’ordre qualitatif (cherchant à qualifier le monde plutôt que de le quantifier) qui actualise le monde et qui élève le phénoménologique au niveau de la pensée solide et consciente des enjeux globaux.
LA DIPLOMATIE TUNISIENNE FACE AUX DEFIS DU XXIe SIECLE
Dans ce XXIe siècle mouvant et surprenant, la diplomatie tunisienne devrait revisiter au moins deux choses relatives à ce que Kant qualifie d’esthétique transcendantale :
– L’espace : en effet, on le dit souvent, « la carte ce n’est pas le territoire », en d’autres termes, il s’agira de repenser le monde non pas en fonction des distinctions géographiques classiques qui se réclament d’une division rigide et continentale du monde mais plutôt en fonction de classifications conceptuelles à la fois macro-politiques et micro-politiques visant à mieux rendre compte de la complexité du territoire international. Ainsi, au lieu du Maghreb Arabe on peut penser en termes d’Afrique du Nord (en intégrant l’Egypte dans le paysage), au lieu de l’Europe, on peut voir les choses d’une manière plus subtile : l’arc latin, la Germanie, la Scandinavie, l’espace slavophone ; au lieu de l’Amérique du sud ou de l’Asie, on peut visionner en termes d’économies émergentes et/ou de puissances émergentes. En outre, il est intéressant d’inclure de nouvelles notions utiles à toute lecture géopolitique raffinée comme celles relatives aux « terres rares » (terres possédant des éléments naturels nécessaires aux nouvelles technologies, exemple la terre des Andes) ou aux « terres sensibles » (terres qui connaissent des crises humanitaires, sécuritaires et climatiques, exemple la région du Sahel).
– Le temps : puisqu’il n’y a pas un seul temps mais plusieurs temporalités, il est primordial pour la diplomatie tunisienne de faire un réajustement des repères chronologiques en fonction des différents contextes. En conséquence, il y aurait un temps « européen » guidé par les impératifs de l’ALECA, un temps « arabe » bloqué autour de la question palestiniennevandalisée elle-même par l’aveuglement israélien, un temps « asiatique » boosté par le vecteur chinois ou un temps « américain » qui se déploie selon l’agenda de la nouvelle équipe à Washington, ou encore un temps « onusien », assez transhistorique, qui se réclame de l’agenda du développement durable. Le génie du Ministère des Affaires étrangères, qui regorge de diplomates chevronnés à leur tête notre Ministre, serait d’ajuster ces différentes temporalités et de se mouvoir en fonction des priorités qui positionneraient mieux notre Tunisie dans le sillage du XXIe siècle.
« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas » disait Malraux. Plutôt, il conviendrait aujourd’hui de dire que le XXIe siècle sera diplomatique ou il ne le sera pas. C’est cette conscience en la magie du « dialogue international » en tant que ciment entre les peuples qui permettra à notre diplomatie de prendre son réel envol en contribuant à l’aide de notre brillant passé diplomatique à rendre ce siècle plus humain et plus ancré dans les valeurs universelles. Par conséquent, l’envol, tant souhaité, exige de nous une relecture globale du monde et nous en sommes capables.
Que faire ? Relire le monde en faisant appel à notre génie intellectuel comme l’avaient fait il y a soixante ans les pères fondateurs de la diplomatie tunisienne.
A.B.K.

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