nidaa tounes

La Tunisie est à la recherche d’un « leadership politique » (Middle East Institute)

Avec les élections prévues pour l’automne, les électeurs tunisiens cherchent des dirigeants capables de s’attaquer aux problèmes économiques et ceux liés à la fragmentation politique, ainsi qu’à un environnement régional instable marqué par une guerre civile en Libye d’un côté et un bouleversement politique en Algérie de l’autre. Sarah Yerkes, boursière du programme Carnegie Endowment au Moyen-Orient, et Sharon Grewal, boursière postdoctorale au Centre Brookings pour la politique au Moyen-Orient, en ont discuté ensemble dans une interview conjointe parue sur le site de l’organisme de réflexion américain Middle East Institute (MEI).

Alistair Taylor, directeur de la rédaction de MEI, indiquant que « la Tunisie doit faire face à de nombreux problèmes, dont la fragmentation politique et des manifestations grandissantes », a consacré une émission radiophonique en ligne à cette problématique. Sarah Yerkes, dont les recherches portent sur les développements politiques, économiques et sécuritaires en Tunisie, et Sharon Grewal, spécialiste de l’Egypte et en Tunisie, ont répondu à ses questions sur les perspectives post-électorales en Tunisie.

Fragmentation et luttes intestines au sein de Nidaa Tounes

Le Premier ministre Youssef Chahed a claqué la porte de sa formation politique pour créer son propre parti. Et le mois dernier, le parti Nidaa Tounes s’est à nouveau divisé en deux factions rivales élisant des dirigeants différents. Sarah Yerkes fait observer que ce type de bouleversements qui font vaciller les partis politiques contribuent à la fragmentation politique du pays. « Mais ce que nous voyons encore plus étrangement en Tunisie aujourd’hui, c’est cette idée que vous avez deux personnalités, le fils du président et le Premier ministre, en contradiction totale, s’accusant mutuellement de choses différentes. C’est quelque chose que nous n’avions pas vraiment vu en Tunisie auparavant », explique-t-elle.

De son côté, Sharon Grewar estime que ces divisions « vont certainement faire du mal à Nidaa Tounes » en particulier et que si la scission se poursuivait, Nidaa Tounes risquerait de « rapidement perdre toute pertinence en tant qu’acteur politique ». Il semble selon elle que ce parti va être « éclipsé du camp non islamiste ou moderniste » par d’autres partis comme Tahya Tounes, Machrouu Tounes ou encore Mubadara.

Toutefois, soulignent les deux chercheuses, le plus gros problème qui se pose est celui du règlement de la crise économique qui s’aggrave en Tunisie, indépendamment des conflits entre les partis. « Aujourd’hui, la plupart des gens sont dans une situation pire qu’avant la révolution : ils sont en colère et frustrés. Il y a énormément de méfiance envers les partis et les institutions politiques. Donc beaucoup de candidats, beaucoup de membres de partis politiques essaient de s’assurer que les gens comprennent qu’ils vont les aider. Ils assurent qu’ils vont s’attaquer au chômage des jeunes, à la hausse de l’inflation, etc. ». Toutefois, soulignant qu’elle a interviewé des dirigeants de onze partis politiques en décembre, elle remarque qu’« aucun d’entre eux n’a de réponse claire pour redresser l’économie ».

Sharon Grewar ajoute que si les débats ayant eu lieu dans le cadre des élections de 2011 et de 2014 ont principalement porté sur des questions sociétales, religieuses et de laïcité, c’est aujourd’hui la question économique qui sera centrale. « L’automne dernier, des pressions ont été exercées pour que l’égalité devant l’héritage devienne un problème majeur […]. Il y avait aussi des rumeurs avançant qu’Ennahdha avait un appareil secret. Mais maintenant, l’attention des médias semble se concentrer davantage sur la question économique, ce qui est bien », indique-t-elle.

Pas de différenciation claire entre les partis

Même s’ils développent des plates-formes politiques qui leur sont propres, il n’est pas clair à quel point les différents partis politiques tunisiens seraient prêts à se différencier les uns des autres. Une illustration parmi d’autres de ce phénomène : la bataille en Tunisie entre le FMI, avec les mesures d’austérité que cette institution financière a proposées, et à peu près tous les partis politiques, à l’exception de quelques-uns, qui ont déclaré qu’ils y étaient très opposés. « Nous venons de voir très récemment des augmentations supplémentaires des pensions, des salaires et des traitements dans le secteur public. Le Premier ministre Chahed a été, à mon avis, l’un des dirigeants politiques les plus courageux et a été disposé à présenter certaines des propositions du FMI pour redresser l’économie », indique Mme Grewar. Mais « il a été tellement critiqué par les syndicats, l’UGTT et d’autres, qu’il est maintenant celui qui propose des augmentations de salaire ». Il est donc certain que la centralité de la question économique soit une bonne chose, soulignent les deux universitaires, car nombreux sont les points de divergence à propos des politiques économiques de croissance à mener.

Le modèle consensuel en Tunisie : une démarche toujours souhaitable aujourd’hui ?

Sarah Yerkes estime qu’il est temps de mettre fin à la promotion inconditionnelle du consensus politique qui a longtemps prévalu en Tunisie. « Le consensus était crucial pour la Tunisie à ses débuts. Lors de la transition démocratique, il était vraiment important que les dirigeants politiques, qui sont toujours les mêmes aujourd’hui, ainsi que les représentants de la société civile, puissent se rassembler. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une situation où il n’existe pas vraiment d’opposition politique forte, ni de réelle différenciation entre les partis : cela implique une grande méfiance de la part du peuple à l’égard de son gouvernement », fait-elle valoir, estimant que les citoyens « ne voient pas le gouvernement travailler pour eux ». « Pour un électeur de Nidaa Tounes, donc positionné contre Ennahdha, il est frustrant de voir ceux qui sont censés représenter ses intérêts rejoindre un gouvernement de coalition avec ce parti islamiste », ajoute-t-elle. C’est un processus politique qui tend à affaiblir les partis et contribuer à leur dilution, dit-elle encore.

Sharon Grewar abonde dans ce sens : « les partis ne représentent pas les intérêts de leurs partisans. Je pense que cela contribue à une désillusion quant au processus et au système politiques dans leur ensemble ». En revanche, nuance-t-elle, dans certains domaines, un consensus est nécessaire. « Bien sûr, pour former la Cour constitutionnelle et approuver les membres du Parlement, il vous faudra une très grande majorité. Le consensus est également nécessaire pour régler certaines questions économiques. »

Sarah Yerkes ajoute qu’il y a, par ailleurs, une différence entre le consensus et la formation d’une coalition. « Vous pouvez vous réunir, former une coalition temporaire pour résoudre un problème économique ou social spécifique, puis enfin voir cette coalition se dissoudre » au profit d’éléments politiques différenciateurs et conformes à la fois aux programmes politiques que les différents partis ont proposés et aux motivations des électeurs.

Problème économique

Sharon Grewar souligne encore une fois que le problème majeur à présent est le niveau de vie qui a énormément chuté depuis 2011. « Au niveau de presque tous les indicateurs, l’économie tunisienne se trouve dans un état pire qu’aujourd’hui qu’en 2010/2011. En matière de chômage, avant la révolution, ce taux était de 12 ou 13 %, et se situe maintenant aux alentours de 15 %. » Ainsi, le FMI fait pression pour que les salaires et la taille du secteur public ne soient pas augmentés, alors que l’UGTT et la population réclament une hausse des salaires pour pouvoir maintenir un pouvoir d’achat mis en difficulté par la hausse des prix observée en Tunisie. Cette question difficile à régler constituera l’un des défis politiques majeurs à relever.

Alistair Taylor indique en effet que la Tunisie a connu des manifestations régulières au cours des derniers mois, motivées par bon nombre de ces problèmes, notamment la grève récente des travailleurs du secteur du transport et du carburant. « Mais existe-t-il une marge de manœuvre, compte tenu du programme d’austérité du FMI et du fait que les autorités soient censées réduire les dépenses ? » interroge le journaliste.

Sarah Yerkes répond que le gouvernement se trouve dans une position très difficile : il est coincé entre les mesures demandées par le FMI et la volonté populaire. En revanche, elle s’attend à ce que la Tunisie continue à obtenir un soutien international « car il est vraiment important que ce pays réussisse, surtout en raison de la crise libyenne d’un côté, et de la situation chaotique dans laquelle se trouve l’Algérie de l’autre ». Pour que le gouvernement puisse à la fois satisfaire la population et le respect de ses contraintes budgétaires, le pays a besoin « d’une véritable réforme structurelle et d’un vrai dialogue économique », assure Mme Yerkes.

Lutte contre la corruption comme moyen d’accéder à une souveraineté économique

Comment s’attaquer à ce problème épineux ? Sharon Grewar l’affirme : la seule chose qui pourrait être véritablement novatrice, c’est une lutte ferme contre la corruption. « Youssef Chahed avait lancé une guerre contre la corruption – sans toutefois vraiment aller trop loin. Il y a également eu des tentatives pour tenter de convaincre des hommes d’affaires corrompus de se soumettre à une sorte de procédure d’arbitrage et de restituer une partie de la richesse qu’ils avaient obtenue illégalement sous Ben Ali », affirme la chercheuse. Une démarche qui n’a pour l’instant abouti à rien. Pourtant, c’est l’une des plus prometteuses, car elle constitue une solution plus nationale et souveraine que la dépendance aux aides internationales et qu’elle contribuera efficacement à relancer l’économie tunisienne.

Crise régionale

Sarah Yerkes doute de la possibilité d’une vraie révolution en Algérie, à la différence de la Tunisie qui a connu une révolution réussie. Ainsi, la Tunisie peut pâtir du chaos environnant et de la situation très dangereuse qui prévaut le long de sa frontière avec l’Algérie, raison pour laquelle une transition pacifique dans ce pays voisin serait très bénéfique. « La région du mont Chambi, où des attaques régulières ont eu lieu, ont fait plusieurs victimes parmi les soldats tunisiens. Une coopération militaire renforcée avec une Algérie démocratique serait très positive pour la Tunisie. »

Sharon Grewar fait en revanche remarquer que si la situation en Algérie peut conduire à une crise et mettre notre pays en difficulté, c’est le chaos libyen qui représente une menace immédiate pour la Tunisie. L’un des aspects de cette menace est l’augmentation du nombre de réfugiés en provenance de Libye, essayant d’échapper « à la catastrophe provoquée par les mesures prises par le général Haftar », estime Mme Grewar. « Ainsi, le ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi a déclaré que quelque 160 terroristes potentiels tentent de franchir la frontière tunisienne », rappelle-t-elle. Mais d’autre part, les forces militaires et de sécurité tunisiennes ont très bien surveillé la frontière pour faire face à cette menace, relève-t-elle encore. « Nous espérons donc qu’il n’y aura pas de débordement de violence » dans les mois à venir.

N.B.

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