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La Tunisie vers « une transformation radicale du paysage politique » (Larbi Chouikha)

Les Tunisiens viennent de nommer massivement Kaïs Saied à la présidence de la République. Comme l’analyse l’universitaire Larbi Chouikha, ce vote risque de redéfinir le paysage politique.

C’est un fait : les jeunes diplômés ont voté en masse pour Kaïs Saied, lors de l’élection présidentielle du 13 octobre en Tunisie. Porteurs d’une autre lecture de la situation politique, ils entendent dépasser le traditionnel clivage islamistes / anti-islamistes, comme le résume dans un entretien avec franceinfo Afrique Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI) de l’université de la Manouba à Tunis.

Le politologue estime que la Tunisie se dirige vers une transformation radicale du paysage politique. Car la classe dirigeante en place depuis 2011 « est en perte de vitesse ». En raison de l’absence de réformes économiques, elle paye le prix de son échec en n’ayant pas réussi à faire « face à la fracture sociale et territoriale, à la pauvreté, à la corruption endémique ».

Nabil Karoui, un magnat des médias au cœur du système

Revenant sur le parcours de Nabil Karoui, M. Chouikha rappelle que l’homme d’affaires est arrivé à construire son média (Nessma TV), son association caritative et sa formation politique Qalb Tounes « en jouant sur toutes les contradictions qu’offre le système ». Il a en quelque sorte construit sa carrière anti-système à l’intérieur du système, indique-t-il, en rappelant qu’il est l’un des membres fondateurs de Nidaa Tounes.

S’il est arrivé second au premier tour de l’élection présidentielle, c’est parce qu’il a su exploiter la situation de pauvreté qui sévit dans le pays. « Il a joué sur la fibre sensible en essayant de combler les carences de l’Etat dans les régions défavorisées. Il est donc en quelque sorte un révélateur des problèmes. On en revient à l’absence de réformes, il aurait fallu un pouvoir audacieux pour les mener. Ces élections sont donc une sanction populaire adressée à toute la classe politique. »

Mais le magnat des médias a fait pâle figure face à son adversaire fortement plébiscité au second tour. « Lors du débat d’avant le second tour, le 10 octobre, [Saied] était beaucoup plus à l’aise que Karoui. Celui-ci donnait l’impression d’être très faible, un peu frivole, de manquer de consistance, de pouvoir dire quelque chose et son contraire. Face à des journalistes et à des questions précises, il perdait a boussole. Pour moi, ce débat a été le coup de grâce », poursuit le politologue.

Kaïs Saied, l’idole des jeunes

N’étant pas issu du système, le juriste Kaïs Saied s’est construit lui-même. « Il a joué sur le volontariat, le militantisme politique. Il est plus anti-système que Karoui. Dans son projet, il insiste sur le rôle des régions. Pour lui, le véritable pouvoir doit être exercé par des conseils locaux », rappelle Larbi Chouikha.

Quant aux jeunes qui l’ont soutenu, ils se sont intéressés à lui car c’est un homme qui « apporte des réponses à certaines questions qu’ils se posent ». Portant une autre lecture de la situation politique en Tunisie, les jeunes partisans du constitutionnaliste conservateur entendent dépasser le traditionnel clivage islamistes / anti-islamistes. Ainsi, « pour mieux connaître Kaïs Saied, il faut s’intéresser à ceux qui le conseillent. Ils n’ont rien à voir avec la classe politique traditionnelle. Parmi eux, on trouve notamment des identitaires et des souverainistes […] et aussi beaucoup de jeunes issus des mouvements nationalistes arabes », souligne-t-il.

Une situation « totalement inédite »

Quant à l’avenir politique de la Tunisie, Larbi Chouikha indique l’appréhender en étant « un peu dubitatif », le nouveau président ne pouvant peut-être pas obtenir une majorité au sein de l’hémicycle. « C’est la Constitution qui décidera. Et s’il y a un conflit entre le Parlement et le président, il y aura de nouvelles élections. Nous sommes dans une situation totalement inédite ». Et avec la sanction adressée à la classe politique, l’avènement d’une nouvelle élite porteuse d’autres valeurs est probable. « C’est le choix populaire, c’est la démocratie », assure Larbi Chouikha. Selon lui, la sortie inattendue en 2011 de la phase autoritaire s’est faite en l’absence d’une véritable culture démocratique. « Pour que celle-ci puisse se généraliser, il faut du temps et de la stabilité. »

N.B.

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