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[La voix d’une époque] Habiba Msika, la diva en feu

Habiba Msika, quelle grande figure de la vie artistique tunisienne au féminin ! Née en 1903 au sein d’une famille juive tunisienne de commerçants, elle est décédée de la manière la plus tragique qui soit, assassinée par le feu le 21 février 1930 à Tunis. Sa dépouille repose dans le cimetière du Borgel. Chanteuse, danseuse et comédienne tunisienne, son nom de naissance est Marguerite Msika. La nièce de la chanteuse Leïla Sfez a suscité admiration et éloges bien au-delà des frontières de son pays natal. Portrait.

Sous le pseudonyme de Habiba, elle intègre le monde des célébrités et des arts assez rapidement, en faisant montre d’une profusion de talents artistiques et scéniques et d’une audace qui, pour l’époque, a pu en choquer plus d’un. Son charisme de cantatrice et d’actrice ambitieuse et avant-gardiste lui vaut encore aujourd’hui d’être adulée par la population tunisienne et célébrée dans l’ensemble du monde sous, parmi beaucoup d’autres qualificatifs, le surnom de « Oum Kalthoum tunisienne ».

Scolarisée à l’école de l’Alliance israélite universelle, elle décide finalement par la suite, portée par les encouragements de certains membres de sa famille, de suivre des cours de chant, de solfège et d’arabe classique auprès du célèbre compositeur Khemaïs Tarnane et du ténor égyptien Hassan Bannan. Son premier concert donné au public a lieu au palais Assous de La Marsa où elle rencontre son futur amant : le ministre de la Plume Aziz.

Symbole de fraternité entre juifs et musulmans

Dans « Habiba Messika la brûlure du péché » (Paris, Belfond, 1997), la romancière orientaliste Jeanne Faivre d’Arcier raconte la vie d’une artiste qu’elle qualifie de complète et accomplie, « symbole de fraternité entre juifs et musulmans, flambeau de la liberté de Tunis […] à Paris des Années Folles ». Artiste dont le talent et la renommée ont largement dépassé les limites de la Tunisie, Habiba Msika, était « incontestablement la Diva du début du 20e siècle ». Cette « diva en feu » n’a pas eu peur de briser ardemment tous les obstacles : « refus parental, difficultés linguistiques, critiques acerbes des conservateurs », etc. pour devenir une chanteuse et comédienne qui suscite la ferveur de ses admirateurs. Ses chansons, puisant leurs compositions et leurs textes dans le langage de l’amour, dégagent passions et désirs. Une passion exacerbée par ses talents scéniques : forte expressivité suggestive des gestes et des mouvements sur scène qui, en plus de paroles évoquant parfois des sujets tabous, fomentent des fleuves d’éblouissements et parfois d’amour passionné parmi ses admirateurs.

Mais avec des conséquences hélas tragiques : l’un de ses admirateurs, Elyahou David Mimouni, finit par la brûler vive et se brûler lui-même avec elle. Cette femme « fascinante, scandaleuse, énigmatique et solitaire » fut également la première femme à interpréter des rôles masculins. Au point que les cheikhs de la grande mosquée lancèrent sur elle l’anathème.

Une artiste subversive

C’est en effet à partir des années 1920 que sa carrière décolle : on lui attribue les surnoms de « belle des belles » ou de « tigresse aux yeux verts ». Elle est à l’origine du phénomène des « soldats de la nuit », surnom donné à ses admirateurs et défenseurs, en majorité de jeunes dandys de la bourgeoisie tunisienne.

C’est à cette époque qu’elle part à Paris où elle rencontre, par l’intermédiaire de son amant, un certain Pablo Picasso, ou encore Coco Chanel qui dit d’elle : « Habiba est un tempérament de feu sous ses grâces d’orientale. Elle imposera Paris en Afrique du Nord. » De retour en Tunisie, elle joue Le Fou de Leïla, Lucrèce Borgia et la plupart des pièces de Shakespeare.

Si elle répand un vent acerbe de critiques émanant de conservateurs scandalisés, c’est aussi parce qu’elle endosse le rôle de Roméo en mars 1925 au théâtre Ben Kamla, n’hésitant pas à embrasser une autre femme, l’actrice israélite libyenne Rachida Lotfi, qui interprétait le rôle de Juliette. Le baiser qu’elle échange avec Rachida engendre alors une véritable émeute, la scène étant incendiée par des spectateurs ne comprenant rien aux nécessités de la fiction théâtrale. Afin que ce mouvement d’agitation soit maîtrisé, il a fallu l’intervention de ses « soldats de la nuit » pour apporter de l’apaisement parmi les révoltés. Déjà connue pour son soutien à la cause nationaliste et indépendantiste, ses représentations sur scène causent une nouvelle fois le scandale en 1928 lorsqu’elle interprète Patrie. Elle est arrêtée par les autorités coloniales à la sortie avec ses « soldats de la nuit ».

Fin tragique

Au cours de sa courte carrière, elle s’est consacrée au chant et a collaboré avec des dizaines de musiciens arabes célèbres, tels que le Tunisien Khamis Ternan et l’Irakien Muhammad al-Qabbanji, et elle a donné des concerts en Egypte et au Levant et a chanté dans différents dialectes arabes. La jeune juive fut aussi une grande actrice au sein de la troupe « Chahama El Arabia », alors dirigée par Mohammed Bourguiba, frère du père de l’indépendance tunisienne. Dans un film intitulé « The Fire Dance », la réalisatrice Selma Baccar lui rend hommage en racontant l’histoire de cette illustre chanteuse au sommet de sa carrière et des dernières années de sa vie de 1927-1930.

En avril 1928, environ un an après la fin de la Grande Révolte syrienne réprimée par les forces françaises, la « superstar » juive tunisienne, comme l’écrit l’historien des Juifs et du judaïsme à l’Université McGill, Chris Silver, est entrée dans le studio berlinois du label Baidaphon et a enregistré « Syrie, tu es mon pays ». A ses côtés se trouvait « presque certainement », indique l’historien, le Tunisien Mohamed Kadri, surnommé « le roi du piano », qui l’accompagne dans l’interprétation de cette pièce scandaleuse pour les Français. C’est d’ailleurs grâce au soutien de Berlin que Msika a eu l’heureuse possibilité d’enregistrer cette chanson à distance des autorités françaises, de plus en plus préoccupées par la mise dans le commerce de disques arabes de fabrication locale et étrangère. Le disque de l’interprétation de cette chanson pro-syrienne par l’artiste juive tunisienne était « parmi les plus recherchés de l’époque ». Et l’apparition de ce titre parmi les Tunisiens, les Algériens et les Marocains a jeté les services de sécurité français dans une frénésie d’inquiétude, d’autant que les archives musicales de Msika semblaient se trouver partout, y compris entre les mains des nationalistes.

Maîtresse du prince Fouad d’Egypte à la même époque, elle fait la connaissance de son futur assassin Eliahou Mimouni, riche israélite de Testour qui est follement épris d’elle jusqu’à finir par lui construire un palais. Sa vie amoureuse effervescente lui vaudra une fin aussi prématurée que tragique. Après avoir mis un terme à son histoire d’amour avec Mimouni, elle se lance dans une nouvelle idylle avec un ami d’enfance, Mondher Maherzi, duquel elle tombera enceinte avant de l’épouser. Au matin du 20 février 1930, son ancien amant éconduit fait alors irruption dans son appartement de la rue Alfred-Durand-Claye à Tunis, l’asperge d’essence et la brûle vive, brisant un destin voué à une carrière hors norme mais n’empêchant pas cette grande figure d’entrer dans le répertoire des personnalités féminines les plus influentes de la Tunisie. Elle meurt le lendemain, suivie peu après par Mimouni. Habiba Msika est inhumée au cimetière juif du Borgel à Tunis.

Nejiba Belkadi

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