LE SYSTEME DES NATIONS UNIES : SERA-T-IL LA NOUVELLE VICTIME DE L’ERE...

LE SYSTEME DES NATIONS UNIES : SERA-T-IL LA NOUVELLE VICTIME DE L’ERE TRUMP ?

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

L’Administration américaine de M. Donald Trump vient de dévoiler ses propositions budgétaires pour l’année 2018. Ce premier budget du nouveau président des Etats Unis d’Amérique se veut le reflet de ses orientations politiques axées sur l’adage de « l’Amérique d’abord ». Ces propositions confirment les craintes de nombreux observateurs quant à la tendance du nouveau locataire de la Maison Blanche d’interpréter cet adage comme un retour à l’isolationnisme en politique étrangère. Mais, cet isolationnisme ne va pas dans le sens de s’abstenir d’interférer dans les affaires intérieures des autres pays-considérés à tort ou à raison comme ennemis de l’Amérique- comme la Syrie, la Corée du Nord et l’Iran (le premier subissant déjà les bombardements indiscriminés, le second promis au même sort et le troisième attendant son tour). Il vise plutôt un début de retrait des manifestations de soutien aux actions de solidarité internationale dans les domaines diplomatique, environnemental, humanitaire, commercial, de maintien de la paix et d’aide au développement. Le Département d’Etat (Ministère des Affaires Etrangères), et par voie de conséquence la plupart des Institutions appartenant au Système des Nations Unies et financées par ce Département, risquent ainsi d’être (après les immigrés, les bénéficiaires américains du plan de sécurité sociale à prix modéré, la solution des deux Etats en Palestine, le libre échange commercial…), les prochaines victimes de l’èreTrump, si le Congrès américain entérine ces propositions, ce qui n’est pas exclu vu la nouvelle composition de cette institution.
Dans une précédente opinion rédigée dans ce même espace en date du 21 novembre 2016, soit quelques jours après les dernières élections présidentielles américaines, l’auteur de ces lignes, après avoir passé en revue les différentes raisons qui justifient les craintes du monde pour le résultat de cette élection, a voulu exprimer un certain optimisme en affirmant « qu’il n’est pas interdit cependant d’espérer que M.Trump finira par surprendre…en s’abstenant de faire dépendre automatiquement sa politique étrangère des objectifs de sa politique intérieure tant il est vrai que la première a sa spécificité et gagnerait à tenir compte de la tendance à s’inscrire dans une perspective plus globale obéissant à des équilibres mondiaux chèrement gagnés depuis la fin de la guerre froide qu’il faudrait améliorer plutôt qu’oblitérer ». Manifestement, à peine trois mois après l’entrée en fonction de la nouvelle administration, il faut aujourd’hui désenchanter.
En effet, comment lire autrement l’intention de réduire de 37 pour cent le budget du Département d’Etat, de l’Agence américaine d’aide internationale (USAID) et d’autres programmes y compris ceux menés par le Système de l’ONU, alors que le budget du Département de la Défense augmentera de 54 milliards de dollars, soit presque 10 pour cent? Quels sont les risques extérieurs imminents auxquels les Etats Unis font face pour justifier une telle augmentations des dépenses militaires qui sont déjà les plus élevées au monde avec 600 milliards de dollars, bien loin devant les autres gros budgets militaires dans le monde? Par ailleurs, comment ne pas être étonné devant l’intention d’éliminer les ressources pour la lutte contre le changement climatique, objet d’un consensus international récent induit par le sentiment général que la planète court vers sa perte sans des remèdes concrets et urgents et sans une aide adéquate aux pays en développement dans ce domaine? Comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de l’Organisation des Nations Unies et de certaines de ses agences et programmes devant l’intention de couper plus de 50 pour cent du financement qui leur était réservé ? De telles coupes, estime-t-on, affecteraient particulièrement les opérations de maintien de la paix qui contribuent à assurer la stabilité dans de nombreuses zones de conflit effectifs ou potentiels, les activitésd’agences telles que le fonds de l’enfance (UNICEF), le fonds de développement (PNUD),le fonds de l’environnement (PNUE) ainsi que le programme alimentaire mondial (PAM), le programme des réfugiés(UNHCR) et le fonds de la population (FNUAP), tous orientés vers les besoins des catégories les plus vulnérables et les activités les plus nobles dans le monde, auxquels s’ajoutera probablement la Banque Mondiale qui fournit de l’aide aux pays en développement, en particulier les plus pauvres. Pourtant, une partie substantielle des ressources allouées à ces fonds et programmes est redéployée dans l’économie américaine sous forme d’achat d’équipements et de recrutement d’experts américains! Sans oublier que les contributions financières des Etats aux budgets ordinaires de l’ONU et des autres Agences du Système sont soigneusement calculées en pourcentage du revenu de chacun d’entre eux et, une fois votées, deviennent obligatoirement redevables sous peine de privation de vote !A-t-on envisagé cette perspective à Washington, perspective qui n’est bonne ni pour l’Amérique ni pour le monde?
Pas étonnant dans ce cas que le personnel de l’ONU, épine dorsale du système multilatéral, vivant déjà la précarité du fait de la politique pratiquée, d’une manière presque généralisée, des contrats à durée limitée, craint déjà un avenir incertain devant le risque de voir le déficit attendu du budget onusien pour 2017-2018 s’ajouter aux impayés excessifs enregistrés en 2016 (dont une dette américaine d’environ 900 millions de dollars). Sachant que les ressources de l’ONU ne dépassent pas 5,4 milliards de dollars pour le budget ordinaire et 7,9 milliards de dollars pour les opérations de maintien de la paix. Même en leur ajoutant les contributions obligatoires aux autres fonds et programmes ainsi que les contributions volontaires, le niveau de ces ressources reste bien loin d’une fraction infime des dépenses militaires, surtout celles envisagées par la nouvelle administration américaine, alors que leur répercussion sur la stabilité et le bien-être dans le monde est sans commune mesure. Si on voulait asphyxier le Système de l’ONU au moment où le monde en a le plus grand besoin, on ne se serait pas pris autrement ! Il est en tout cas clair que la diplomatie et l’aide internationale, en particulier celles pratiquées par le biais du Système des Nations Unies, sont en passe d’être sacrifiées sur l’autel d’un isolationnisme envahissant. Si l’on ajoute à ces développements l’intention prêtée à la nouvelle administration de revenir sur des engagements juridiques internationaux, comme ceux relatifs à l’Organisation Mondiale du Commerce et au Conseil des Droits de l’Homme, l’on comprend que ce sont les piliers des relations internationales modernes qui sont visés! Le nouveau Secrétaire Général des Nations Unies, M. Antonio Guterres ne s’y est pas trompé quand il a récemment tiré la sonnette d’alarme en avertissant que le fait de réduire d’une manière aussi abrupte le financement US au Système des Nations Unies risque d’être contreproductif pour le monde entier, y compris pour les Etats Unis dans la mesure où « il rendra nécessaire l’adoption de mesures ad-hoc qui réduiront les effets des efforts de réforme à long terme » auxquelles l’administration américaine attache un si grand prix. De surcroît, a-t-il laissé entendre, de telles réductions ne vont pas aider la lutte contre le terrorisme, priorité des Etats Unis et du monde, dans laquelle l’ONU est censée jouer un si grand rôle, tant il est vrai que cette lutte « demande plus que des dépenses militaires » .L’Ambassadeur d’un pays occidental ayant, comme les Etats Unis d’Amérique, un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, n’a pas de son côté hésité à indiquer que « le retrait de l’Amérique (des affaires du monde) et son unilatéralisme ou même la perception d’un tel retrait par les autres acteurs mondiaux risque de créer le danger de faire revenir la communauté internationale aux anciennes politiques des sphères d’influence, politique qui, comme l’histoire nous l’a enseigné, n’a mené qu’à davantage d’instabilité ».Et ce ne sont pas « le ton martial » et les « mots menaçants » de la nouvelle représentante permanente des Etats Unis auprès des Nations Unies qui y changeront grand-chose….
Peut-on éviter le désastre? Il est certain que les contributions US aux ressources du Système des Nations Unies dans leurs parties obligatoire et volontaire sont élevées car proportionnelles aux moyens financiers dont dispose ce pays et aux responsabilités qu’il a toujours assumées au plan international. Si les statistiques ont changé depuis la dernière révision des quotes-parts (et qui, faut-il le rappeler, ont mené dans le passé à des réductions dans la participation de ce pays au financement du Système), il y a certainement lieu d’en tenir compte. Il n’est en effet ni convenable sur le plan politique ni juste sur le plan financier de faire assumer le poids du Système par un seul pays quel que soit son importance. Le remplacement du manque à gagner par d’autres pays en mesure de le faire sera difficile mais non impossible. Il faudrait que toutes les bonnes volontés, y compris celles des Organisations Non Gouvernementales nationales et internationales actives dans les domaines de l’humanitaire et du maintien de la paix, s’unissent pour influencer dans ce sens les Gouvernements concernés. En même temps et en espérant que l’Administration américaine revienne rapidement à de meilleurs sentiments, il faudrait lui faire sentir par les moyens diplomatiques les plus adéquats, que tourner le dos à la communauté internationale et à la solidarité mondiale pour des raisons purement idéologiques ne sera pas sans conséquence pour la stature des Etats Unis d’Amérique, y compris quant à sa position prépondérante au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU et dans d’autres instances internationales…..
Ali Hachani

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