Ennahdha

Lecture européenne de la stratégie politique d’Ennahdha

De plus en plus d’intellectuels et de journalistes européens et français délivrent une analyse « dédramatisante » de la stratégie politique d’Ennahdha et de son positionnement dans le jeu démocratique tunisien. Parmi eux, on peut citer le politologue François Burgat, qui s’illustre régulièrement par une lecture radicalement différente de celle des autres universitaires du phénomène jihadiste, de la montée de l’islamisme et des crises politiques qui secouent le Moyen-Orient et le Maghreb.

Benoît Delmas en fait également partie, en tant que journaliste. Dans une chronique parue dans « Le Point », celui-ci revient sur l’élection de Souad Abderrahim à la tête de la mairie de Tunis et en profite pour rappeler que ce mouvement constitue un parti politique comme les autres, une sorte de parti « démocrate-chrétien » à la tunisienne.

« Ennahdha s’éloigne un peu plus de la pensée de Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, et tente de s’inspirer de l’expérience de la démocratie chrétienne allemande », soutient-il d’emblée dans sa chronique.

La mue du parti initiée lors de son Congrès de 2016

Le journaliste s’interroge sur la nature du mouvement, censé être affilié aux Frères musulmans d’Egypte tout en faisant élire une femme non-voilée au poste de maire de Tunis. « Si l’on s’en fie aux apparences, la confusion peut être exemplaire. Un retour dans le passé s’impose », écrit-il. Delmas revient sur la naissance du parti, des rapports ambigus qu’entretenait son ancêtre, le MTI (Mouvement de la tendance islamique), avec Bourguiba aux répressions et assassinats à outrance commis contre ses militants par le régime de Ben Ali, en passant par la légalisation du parti après la révolution et enfin par la mue opérée en son sein lors du Congrès de 2016 où Ennahdha avait déclaré vouloir cesser « son mandat religieux civique » pour devenir un parti politique démocrate.

Lors de ce Congrès, Ennahdha avait en effet procédé à une redéfinition de son identité politique, se présentant désormais comme un parti musulman-démocrate adhérant aux principes démocratiques de la nouvelle constitution tout en prenant la doctrine musulmane comme référent (et non finalité) de la conception de sa pensée politique. C’est aussi à cette occasion que les dirigeants du parti avaient expliqué que l’étiquette « islamiste » dont ils étaient sans cesse affublés n’était dès lors plus opérante puisque, disaient-ils, l’islamisme implique le militantisme, le fondamentalisme et la violence. Un paradigme qu’ils rejettent désormais.

« Démocratique, Ennahdha ? »

« Démocratique, Ennahda ? Oui, scande l’écrivain français. Vainqueur des premières élections démocratiques en 2011, il a cédé le pouvoir à un gouvernement de technocrates en 2014, avant la fin du mandat. Battu fin 2014, il a accepté de soutenir le gouvernement mis en place par Nidaa Tounes. Et depuis, est un fidèle allié. Il est même le seul à soutenir l’actuel chef du gouvernement Youssef Chahed. Victorieux des municipales du 6 mai dernier, il n’en a pas fait un argument de recomposition de l’exécutif. [Ses militants] ont accepté, en tordant le nez, la loi de réconciliation administrative qui amnistie les fonctionnaires ayant fauté sous Ben Ali. »

Pour lui, malgré les dérapages qui ont entaché les débuts du parti politique controversé, celui-ci a tout de même su écarter les radicaux de ses rangs et est aujourd’hui, dans le monde arabe, le seul parti politique se réclamant de l’islam à évoluer dans un environnement authentiquement démocratique. Son recentrage politique et sa volonté manifeste de prendre la démocratie comme pilier font dire à ses détracteurs qu’il n’opère en réalité que selon les règles floues de la duplicité, afin de séduire l’Occident. Mais « dans les faits, impossible de prendre en défaut les dirigeants d’Ennahda depuis 2014. Ghannouchi est le seul dirigeant politique tunisien à avoir dit que ‘l’homosexualité est un phénomène naturel et qu’il ne faut pas s’ingérer dans les agissements des individus’. Le président de la République, Béji Caïd Essebsi, a pour sa part refusé la décriminalisation de l’homosexualité. Quant à la première femme élue maire de Tunis, Souad Abderrahim, elle ne porte pas le voile (…) Ennanhda est le seul parti à avoir présenté une femme tête de liste dans la capitale tunisienne », pointe Benoît Delmas.

Qu’en sera-t-il après 2020 ?

Pour lui, on ne peut dire avec certitude que la discipline continuera de régner sur le parti que tant que Rached Ghannouchi le présidera. La question de savoir si Ennahdha continuera à s’aligner sur les exigences d’intégration à la démocratie dictées par Rached Ghannouchi a en effet commencé à se poser depuis que l’on a su, par Lotfi Zitoun, conseiller politique de Ghannouchi, que celui-ci a déjà entamé son dernier mandat (celui-ci s’achèvera en 2020) et que « la ligne de consensus prônée par la direction du parti a provoqué une fracture ». Dès lors, il faudra attendre le prochain congrès, en 2020, et l’arrivée d’une nouvelle génération de militants pour en apprendre davantage sur la nouvelle stratégie politique d’Ennahdha. « Le terme ‘musulman-démocrate’ fait directement lien avec les ‘chrétiens-démocrates’ allemands. Voire à la démocratie chrétienne italienne. Des partis historiques, nés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Wait and see », donc, conclut M. Delmas.

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer