Les défis de Kaïs Saied, nouveau président de la République tunisienne

Les résultats officiels du second tour de l’élection présidentielle tunisienne de dimanche donnent Kaïs Saïed largement en tête avec les trois quarts des suffrages. Mais après ce fort plébiscite, c’est le quotidien du pouvoir et la nécessité de fédérer les Tunisiens, dont le vote pour les législatives a fait apparaître un parlement bigarré, qui l’attendent.

Des scènes de liesse ont égayé dimanche soir l’avenue Habib Bourguiba, lieu habituel des rassemblements populaires en Tunisie, où des dizaines de milliers de personnes de tous âges ont afflué pour célébrer l’élection du nouveau président Kaïs Saied. Ses électeurs, provenant de plusieurs bords, ont décidé d’évincer de la scène politique tunisienne tout ce qui représente à leurs yeux les anciennes pratiques de corruption et de népotisme. Ils ont scandé des slogans et des chants patriotiques pour exprimer leur satisfaction du processus électoral en Tunisie ainsi que de la nouvelle tournure que prendra sans doute la vie politique.

Une révolution par les urnes

Pour plusieurs d’entre eux, ce sont les Tunisiens qui ont gagné et non la personne de M. Saied en particulier. « Les Tunisiens ont fait une révolution pacifique, par les urnes », a par exemple indiqué l’universitaire Rachida Ennaïfer sur France 24. « Les Tunisiens veulent se réapproprier leur pays, cette terre est la nôtre et non celles des corrompus ! », a par ailleurs lancé un homme venu fêter la victoire de M. Saied avec sa famille.

Mais l’attention des observateurs est désormais tournée vers l’Assemblée des représentants du peuple où le parti Ennahda a obtenu la majorité des sièges (52). C’est à ce parti que le nouveau chef de l’Etat devrait confier la lourde tâche de formation du futur gouvernement.

Elu sans avoir présenté de programme électoral précis comme l’exigent les codes du combat électoral classique, le nouveau chef de l’Etat devra composer avec un parlement bigarré dans un pays où les défis économiques et sociaux sont encore très importants.

« Les Tunisiens ont retrouvé la voie de la sagesse »

Dans un entretien à Vatican News, Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences-Po Paris et spécialiste du Maghreb, indique que les Tunisiens « ont retrouvé la voie de la sagesse, même si elle n’est que relative ». Pour lui, il ne faut pas pour autant se laisser abuser par ces résultats car une invisibilité politique subsiste malgré le déroulement de toutes les élections prévues. « Les Tunisiens avaient le choix entre un populiste dont les démêlés avec la justice ne sont pas encore terminés », et un conservateur non-islamiste. Mais en cela même, Kaïs Saied est « représentatif de la société tunisienne et des sociétés maghrébines ».

« Je pense qu’il rassure la jeunesse tunisienne, cet homme a dit clairement qui il était et ce qu’est pour lui la société tunisienne. Pour autant, estime-t-il, si M. Saied n’est pas capable de répondre aux aspirations de la jeunesse, notamment en matière d’emploi, il sera très vite confronté au mécontentement et à la désaffection d’une grande partie de la population. » Dans ce cas, un désaveu pourrait à nouveau provoquer des soubresauts sociaux dans un pays « qui est quand même encore très fragile ».

Une marge de manoeuvre étroite

Voulant renforcer le rôle social de l’Etat, le président ne pourra compter que sur une marge de manœuvre incertaine. « On ne comprend pas très bien comment il pourrait parvenir à faire ce que ses prédécesseurs n’ont pas su ou pas voulu faire dans la mesure où l’Etat a aujourd’hui des moyens extrêmement limités », poursuit Kader Abderrahim. Le spécialiste du Maghreb dit ne pas savoir « où [Kaïs Saied] pourra trouver les ressources pour remettre en branle l’Etat et lui permettre de jouer son rôle régalien ».

D’autant que « c’est un peu le chaos dans la Libye voisine qui a longtemps été une sorte de soupape de sécurité puisque les autorités tunisiennes ont longtemps fermé les yeux sur la contrebande de marchandises qui existait ». Celle-ci permettait en effet à une grande partie de la jeunesse de s’assurer un minimum de revenus pour survivre. « Sans cela, on constate aujourd’hui que le pays est déstabilisé, avec des grèves à répétition qui ont également eu raison de l’économie tunisienne, note M. Abderrahim. Il rappelle ainsi que la Tunisie a perdu 5 places dans le classement des pays producteurs de phosphate, en passant de la deuxième à la sixième position en seulement quelques années. « Cela diminue les ressources sur lesquelles l’Etat pouvait compter jusqu’en 2012. »

Enfin, Saied prône une décentralisation radicale de l’Etat. Pour le professeur de Science Po, il s’agit surtout de faire en sorte que le peu de subsides dont l’Etat dispose puisse être décentralisé et remis aux gouvernorats et aux municipalités qui pourraient alors mettre en place des politiques publiques. Mais tout cela reste toutefois sujet à caution, « parce que pour le moment cela veut surtout dire une mise en marche de l’ensemble des forces vives, quels que soient leurs échelons », d’un pays qui demeure pour le moment très désorganisé et qui ne parvient pas à retrouver une stabilité politique, institutionnelle et sociale.

Son projet de refonte des institutions devra par ailleurs gagner l’assentiment de l’Assemblée. Tout projet de loi présidentiel d’amendement de la Constitution devra en effet être approuvé à la majorité parlementaire des deux tiers au sein de l’ARP. Or, pointe Jeune Afrique, « en l’absence de parti et donc de députés, Kaïs Saied pourrait peiner à obtenir des soutiens au sein de l’hémicycle. D’autant plus qu’un tel projet exigerait de la prochaine Assemblée qu’elle s’auto-dissolve pour le mettre en place ».

N.B.

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