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Image: InfoTimes

Les femmes arabes sont exclues du leadership universitaire (enquête)

Les femmes dirigent moins de 7 % des établissements d’enseignement supérieur arabes, selon une enquête détaillée menée par Al-Fanar Media et InfoTimes, une société indépendante d’analyse de données. L’étude d’Al-Fanar Media a examiné les dirigeants de 746 établissements d’enseignement supérieur dans 22 pays arabes, répertoriés dans la base de données mondiale de l’enseignement supérieur (WHED), une ressource mondiale fournissant des informations sur les établissements d’enseignement supérieur et leurs réglementations. « Sur 702 institutions universitaires dont les chercheurs d’Al-Fanar Media ont pu vérifier l’identité des dirigeants, seuls 48 universités ou instituts d’enseignement supérieur sont dirigés par des femmes », explique le média britannique.

Selon cette enquête, à l’heure actuelle, neuf pays arabes ne comptent aucune dirigeante universitaire : Bahreïn, Comores, Djibouti, Koweït, Libye, Mauritanie, Qatar, Somalie et Yémen. A titre de comparaison mondiale, 18 % des établissements qui figurent dans les 200 meilleures universités, selon le magazine britannique Times Higher Education, sont dirigés par des femmes. Un sondage réalisé en 2017 par l’American Council on Education a lui révélé que 30 % des présidents d’université américains sont des femmes.

Dans le monde arabe, les femmes obtiennent en majorité des diplômes de premier cycle, constituant ainsi une proportion croissante des enseignants aux niveaux primaire et secondaire dans de nombreux pays arabes. « Mais elles sont souvent absentes des échelons supérieurs de l’enseignement supérieur », explique Al-Fanar Media.

Déséquilibre majeur en matière d’égalité des sexes

« Il existe un déséquilibre majeur au sein de l’université en matière d’égalité des sexes et une négligence manifeste de la question des femmes dans un secteur censé être le fondateur de l’égalité dans tous les autres secteurs », a déclaré Fatima Roumate, professeure agrégée de droit international et chercheure à l’Université Mohammed V à Agdal, à Rabat. « L’accent est mis sur la comptabilisation du nombre d’étudiants, hommes et femmes et, au mieux, sur les employés femmes et hommes des institution de l’enseignement, afin de démontrer un certain intérêt pour la problématique [de l’égalité des sexes] », a-t-elle déclaré. « Mais aucun intérêt n’est porté à la question des opportunités administratives qui sont réellement offertes aux femmes. »

La proportion de femmes dirigeantes dans les universités représente moins de la moitié de la proportion de femmes parlementaires dans le monde arabe : 19 % en 2017, selon la Banque mondiale. Dans les autres domaines de la politique, les femmes semblent également avoir fait des percées plus fortes que dans les universités : il n’y a qu’une seule femme présidente d’université dans les Emirats arabes unis mais neuf femmes ministres ont étudié dans des universités telles que Harvard, New York et Alexandria.

L’Afrique du Nord au premier plan

Les données analysées par Al-Fanar Media montrent que les femmes des pays d’Afrique du Nord ont nettement progressé dans leur carrière dans les principaux établissements d’enseignement supérieur par rapport aux autres pays arabes. « Aujourd’hui, les femmes tunisiennes représentent environ 60 % du nombre d’étudiants universitaires et du nombre d’éducateurs de différents niveaux d’enseignement », a déclaré Salim Qasim, président de l’Association tunisienne pour la qualité de l’enseignement (Atuque). « Ce pourcentage est en augmentation constante mais il faut davantage faire en sorte que l’accès des femmes aux postes de décision ou à la présidence des universités devienne une évidence », explique-t-il.

Mais Jouhaina Gherib, présidente de l’Université de la Manouba, a déclaré que les opportunités pour les femmes diminuaient à mesure que leur carrière se développait « en raison de leur rôle majeur et de leurs obligations familiales ». Elle estime également que les femmes doivent surmonter les obstacles qui les empêchent d’accéder à des postes de direction, car « cela renforce la confiance des étudiantes en leurs capacités et favorise leur ambition d’atteindre des postes avancés ».

En Afrique du Nord toutefois, l’Egypte est à la traîne en ce qui concerne le nombre de présidentes d’université : 10 % seulement des dirigeants égyptiens de l’enseignement supérieur sont des femmes, dans ce pays le plus peuplé du monde arabe. « Je ne pense pas que le ratio soit satisfaisant par rapport au potentiel des femmes égyptiennes », a déclaré Siham Ali, directrice exécutive du Centre d’assistance juridique pour les femmes égyptiennes, une organisation à but non lucratif de soutien juridique et de développement des compétences. « Le problème ne réside pas seulement dans le ratio, mais dans la mentalité de la société qui considère toujours les femmes comme étant déficientes même si elles ont réussi à atteindre des postes de direction. »

Les femmes leaders dans le Golfe

Parmi les pays du Conseil de coopération du Golfe, Oman est le pays qui compte le plus grand nombre de femmes parmi les dirigeants de l’enseignement supérieur. L’Arabie saoudite arrive en deuxième position et les deux pays figurent parmi les cinq premiers pays du monde arabe. Mais la proportion de femmes dirigeantes reste faible dans les pays du Golfe par rapport aux moyennes mondiales. « De nombreux défis empêchent les femmes d’obtenir un poste administratif avancé », a ainsi déclaré Khadija al-Humaid, professeure adjointe à l’Université Zayed, aux Emirats arabes unis. « La plupart d’entre eux sont liés à la culture de la société qui donne toujours le leadership aux hommes. » Au Bahreïn, au Qatar et au Koweït, les femmes sont actuellement complètement absentes de la présidence de toute institution universitaire. Les chiffres du Bureau central des statistiques du Koweït indiquent que 13 % seulement des postes de direction dans le pays sont occupés par des femmes koweïtiennes.

« Quel message peut-on tirer d’une situation où les universités, les syndicats et les parlements comptent un pourcentage élevé de femmes, mais où ceux qui les représentent et les dirigent sont des hommes ? », s’interroge Latifa Hussein al-Kandari, doyenne adjointe aux affaires des étudiantes dans un collège public au Koweït. « Il existe des universités et des syndicats prestigieux qui n’ont jamais été dirigés par des femmes depuis leur fondation. » « Il y a un déclin des capacités de leadership des femmes du Golfe et un engagement clair en faveur de la domination masculine de la société », a-t-elle ajouté. Fatima al-Yatama, membre du corps professoral de la faculté de médecine de l’Université du Koweït, abonde dans ce sens. « Il est difficile pour de nombreux hommes du Golfe d’accepter l’idée d’être dirigé par une femme au travail », a-t-elle déclaré à Al-Fanar Media.

Lamya Al-Haj, professeure adjointe au College of Science de l’Université du Sultan Qaboos à Oman, adopte une perspective plus positive du cas du Golfe, affirmant que la faible représentation des femmes dans les postes de direction est un problème mondial, non spécifiquement arabe. « Il y a une pénurie mondiale de femmes dans les postes de direction, dit-elle, avec seulement 20 % des femmes occupant des postes de direction dans le monde, car elles sont également tenues de s’occuper de leur foyer et de leur famille. Les femmes du Golfe dirigent des sociétés internationales aujourd’hui et occupent des postes de responsabilité gouvernementaux. Leur absence de l’administration de certains secteurs n’enlève rien à leur rôle et à leur efficacité. »

Les quotas : une question qui divise

Certaines femmes préconisent l’application de quotas afin de faire en sorte que davantage de femmes accèdent aux postes de direction. « Les quotas semblent être une bonne solution à la réalité actuelle », a ainsi relevé Siham Ali, du Centre d’assistance juridique pour les femmes égyptiennes. « Cela peut aider les femmes à accéder à des postes avancés et prouver leur efficacité pour gagner la confiance de la société et briser la domination masculine. »

Plus généralement, dans un commentaire intitulé « Pourquoi des quotas de genre sont-ils nécessaires dans le monde arabe », Asma I. Abdulmalik, fonctionnaire émiratie, affirme que les quotas ont contribué à propulser les femmes dans une position plus équitable dans certains pays. « C’est une décision du gouvernement, note-t-elle, et non une élection populaire, qui a placé huit femmes au Conseil national fédéral des Emirats arabes unis. La marginalisation des femmes n’est pas due à des performances médiocres ni à un manque de qualifications ou de compétences, elle s’explique par des préjugés générationnels et des barrières opérant dans différents domaines, qu’ils soient sociaux ou politiques. »

Mais les avis sur cette question de l’apport d’un soutien politique, via la mise en place de quotas, à la participation des femmes à la vie académique sont divergents. Salwa Abdalla el-Gharib, présidente de l’Académie internationale des sciences de l’ingénieur au Caire et première femme secrétaire générale du Conseil suprême des universités égyptiennes de 2007 à 2012, estime ainsi que les quotas ne seraient d’aucune aide. « La logique des quotas n’a jamais réussi à changer les mentalités, a-t-elle pointé, ajoutant que les femmes doivent réussir à s’imposer grâce à des compétences qu’il est impossible à quiconque de remettre en cause. « L’accès aux postes de direction devrait être l’aboutissement d’un effort scientifique et pratique. »

Favoriser des modes de désignation démocratiques

Selon une étude réalisée l’année dernière par Al-Fanar Media dans 17 universités publiques et privées arabes, la majorité des présidents d’université de la région sont nommés par des responsables politiques et non à l’issue d’élections de professeurs ou en raison de l’avancement de leur carrière.

Par ailleurs, poursuit Al-Fanar, le besoin d’un plus grand nombre de femmes dans les postes de direction académique est une question qui suscite peu de débats publics dans les pays arabes, comme l’ont déclaré de nombreuses personnes interrogées pour cet article. Plus encore, les raisons pour lesquelles les femmes sont nécessaires aux postes de direction ne sont pas toujours clairement expliquées ou comprises.

Méthodologie

Aisha Elgayar, du Koweït, et Ibtissem Jamel, de Tunisie, ont contribué à cette enquête diffusée par Al-Fanar Media. Les chercheurs d’InfoTimes ont commencé l’enquête en consultant des données relatives aux universités et centres universitaires arabes répertoriés dans la base de données mondiale sur l’enseignement supérieur de l’Association internationale des universités. Les chercheurs ont vérifié que chaque institution arabe de la base de données n’avait pas été fermée.

Les chercheurs ont d’abord vérifié le nom des présidents d’université sur les sites Web des universités pour voir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Le nom a également été recoupé avec d’autres sources, telles que les noms figurant sur les sites Web du ministère de l’Enseignement supérieur de chaque pays ou le profil du président sur des sites tels que LinkedIn. Lorsque ces informations n’étaient pas disponibles en ligne, les chercheurs ont contacté les universités pour déterminer le nom et le sexe du président.

Compte tenu de la structure organisationnelle et administrative différente des universités dans les 22 pays arabes, les données récoltées ont inclus la première position de leadership dans chaque établissement universitaire, indépendamment du titre, qui peut varier selon les pays et les établissements. Au final, l’enquête a été menée auprès de 702 universités sur les 746 premières identifiées dans la base de données, où les chercheurs ont pu vérifier l’existence de l’institution, ainsi que le nom et le sexe de son responsable.

N.B.

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