Golfe
Wael Qubady/AP

“Les pays du Golfe et la Turquie s’affrontent en Afrique”

Dans un riche article publié sur le site d’analyse français Orient XXI par Gérard Prunier, ancien directeur du Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba, membre du Centre d’études des mondes africains de Paris et auteur de plusieurs articles et ouvrages sur le Soudan, l’auteur analyse les enjeux des rivalités entre l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et la Turquie, une rivalité dont est surtout victime le continent africain, où « ces pays s’affrontent à coup de dollars ».

Le 24 octobre 2018, lors du « Davos du désert » que l’affaire Khashoggi avait assombri, rappelle l’auteur, le premier ministre éthiopien a « chaleureusement serré la main » du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane « au moment où de telles marques de sympathie étaient rares ». Quinze jours plus tôt, c’était son allié émirati qui lançait les travaux du port de Berbera au Somaliland, pays sans existence légale reconnue par la communauté internationale et donc sans siège à l’ONU. Mais Abou Dhabi n’avait envoyé pour l’inauguration du chantier que Sultan Ben Suleiman, PDG de DP World, la compagnie para-étatique de Dubaï, « ce qui représentait un investissement, mais pas une forme de reconnaissance ». « Que conclure de ces deux gestes ? Que les querelles du monde arabe/musulman se répercutent au-delà du monde arabe, dans toute l’Afrique », estime M. Prunier.

L’Afrique impliquée dans la rivalité géopolitique entre les puissances du Golfe

La crise qui s’est ouverte le 5 juin 2017 entre l’Arabie saoudite et ses alliés d’une part, le Qatar et les siens de l’autre, a été décrite comme la manifestation d’une fracture au sein du monde arabo-musulman. « Pour cette puissance énorme mais friable qu’est l’Arabie saoudite, les ‘printemps arabes’ avaient été un avertissement menaçant. Comme en son temps le socialisme nassérien puis la révolution religieuse khomeiniste, l’islam révolutionnaire et la démocratie libérale désormais en compétition dans le monde musulman depuis 2011 constituaient des menaces pour le pouvoir théologique conservateur saoudien sunnite […]. Pourtant, ni le Qatar ni ses alliés de facto turc et iranien n’avaient la même lecture des événements et leur rivalité avec Riyad, en partie idéologique, allait évoluer en une rivalité géopolitique dans laquelle des portions croissantes de l’Afrique allaient se trouver impliquées. »

Des alliances paradoxales

Selon l’auteur, le déploiement des forces de l’alliance anti-houthistes et anti-qatarie est un fait en Erythrée où elles disposent d’une base dans le port d’Assab et désormais la possibilité d’étendre leur champ d’action à Berbera au Somaliland. « Or, les houthistes ont déjà annoncé qu’ils considéreraient toute installation des forces émiraties comme plaçant Berbera dans le champ des opérations militaires », dit-il et si la menace est pour le moment théorique, « les livraisons de missiles iraniens au gouvernement de Sanaa — déjà employés contre l’Arabie saoudite — ont créé un précédent ». De leur côté, les Emiratis poursuivent leur avancée le long de la côte africaine puisqu’ils ont conclu un autre accord avec l’autorité de facto du Puntland à propos du port de Bossaso, sur l’océan Indien. « Au sud, à Mogadiscio, les Turcs ont édifié une grande base avec des cantonnements pour plusieurs milliers d’hommes et des installations portuaires », poursuit-il.

Le gouvernement internationalement reconnu de la Somalie a quant à lui « zigzagué entre une alliance qatarie (au départ) avant de ‘suivre le mouvement’ des autres Etats de la Corne et de se rapprocher de Riyad en suivant la démarche éthio-érythréenne ». Le retournement est pourtant loin d’être total et « les agents qataris et émiratis continuent de s’affronter au sein des services secrets — et de la petite armée — somalis avec des péripéties dignes d’un roman d’aventures ».

Le cherche explique que l’autre interférence entre le Golfe et la Corne de l’Afrique, la manière dont la peur égyptienne de voir la mise en eau du barrage de la Renaissance (Great Ethiopian Renaissance Dam, GERD) sur le Nil affecter sérieusement ses ressources hydrauliques a jeté Le Caire dans les bras de l’Erythrée, par l’entremise des Emiratis. “En réaction à la visite d’Erdogan à Souakin et à sa « prise de possession » des lieux, des forces militaires égyptiennes sont arrivées discrètement en Erythrée dès janvier 2018 et ont pris position à la frontière du Soudan (Nord), là où les trois pays — Soudan, Ethiopie et Erythrée — se rencontrent. Peu nombreuses, mais bien entraînées, ces petites unités ont pris sous leur protection tant des militants de l’alliance anti-éthiopienne créée par l’Erythrée que des militants du Front de l’Est anti-soudanais qui se recrutent parmi les clans Béja.”

Tout ceci s’est précipité lorsque la paix a été conclue le 9 juillet 2018 entre Asmara et Addis Abeba et que les deux pays ont officiellement décidé d’arrêter leur soutien aux groupes rebelles du pays voisin. “Lors du sommet de juillet 2018 de l’Union africaine (UA), le Soudan et l’Egypte ont tenté de minimiser leurs divergences, qui en fait se résument au rythme de débit des eaux du Nil, ce qui ne peut cacher la victoire de l’Ethiopie qui continue l’édification du GERD. Pourtant l’ouest érythréen est loin d’être le seul terrain d’affrontement entre Le Caire et Khartoum puisqu’ils soutiennent les deux camps opposés dans la guerre civile libyenne. Khartoum appuie le gouvernement « officiel » du premier ministre Fayez Serraj à Tripoli alors que le Caire apporte son appui — officieux — au pouvoir de Benghazi dirigé par le général Khalifa Haftar.”

Au-delà de la Corne de l’Afrique

« Mais si la Corne de l’Afrique représente un hinterland presque traditionnel pour la péninsule arabique, l’importance de la fitna actuelle a continué — et continue — à étendre le champ d’application de ce qu’en français on traduirait par « querelle radicale ». Déjà, en juin 2017, la Mauritanie, le Niger, le Tchad et le Sénégal avaient rompu les relations diplomatiques avec Doha, à la suite de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Bahreïn. Et en même temps d’autres pays africains — tels la Sierra Leone ou le Ghana — entreprenaient au contraire l’ouverture de leurs ambassades au Qatar. Diplomatie à visées financières ? Oui, mais pas seulement, et on s’en rend compte en analysant les positions de la mini-coalition militaire patronnée par la France et baptisée G5 Sahel depuis sa première réunion en novembre 2017. Si le Mali et le Burkina refusent pour l’instant de rompre avec Doha, la rupture la plus virulente est venue du président du Tchad Idriss Déby pour des raisons directement politiques : son ennemi le plus dangereux, Timam Erdimi, réside à Doha sous protection qatarie.

“La grande fitna n’est donc plus seulement entre pouvoirs en place et rebelles islamistes. Elle s’est étendue par l’intermédiaire du « camp des princes » (ceux des princes héritiers d’Arabie saoudite et des Emirats) autour de ce que sera ou ne sera pas la modernisation du monde musulman. Et bien au-delà, à ceux qui en seront les alliés. L’extension de la fitna a globalisé, y compris par des voies dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont paradoxales, une lutte politique qui débouche jusqu’aux Grands Lacs. De ce fait, ce qui avait débuté en juin 2017 comme une divergence de stratégies entre membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a pris en bloc, et presque en otage, un énorme segment du continent africain. Certains de ses acteurs extérieurs, comme la France aux côtés du G5, semblent à peine en être conscients. », conclut Gérard Prunier.

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