Europe
(Reuters)

Si l’Europe veut «développer» l’Afrique, elle devra d’abord mettre fin à l’exploitation

L’Union européenne met actuellement en place des projets de développement à travers l’Afrique pour endiguer les migrations africaines vers l’Europe. Ironiquement, le néo-colonialisme pourrait être la force motrice de cette migration africaine. Cette analyse, proposée par le média TRT World prouve à quel point les décisions proposées par les responsables de l’Union Européenne étaient ambigües. Un discours à deux poids, deux mesures.

Le Commissaire allemand à l’Afrique, Gunter Nooke, a présenté son soi-disant plan de «colonialisme volontaire» en Afrique et a déclaré que l’Europe devait construire des «zones économiques», sortes d’enclaves et gérer ces villes dans des pays africains.

Nooke, a affirmé lors  d’une interview à la BBC, qu’en louant leurs terres à des entités étrangères, les pays africains auront l’opportunité de se développer et prospérer. Selon ce dernier,  cettedécision va «réduire considérablement le flux migratoire africain vers l’Europe».

Naturellement, le commissaire allemand a fait l’objet de vives critiques pour avoir utilisé les termes «location de terres» et «Afrique» dans la même phrase, faisait fi du passé brutal de l’histoire coloniale entre l’Europe et Afrique.

Nooke a déjà glorifié le colonialisme européen en Afrique lorsqu’il avait déclaré: “La période coloniale a contribué à détacher le continent des structures archaïques”.

L’Allemagne, pays représenté par Nooke, est bien connue sur le continent pour avoir perpétré le premier génocide du XXe siècle. Une tragédie au cours de laquelle près de 100 000 membres du peuple namibien Ovaherero et Nama ont été tués par les forces coloniales allemandes, entre 1904 et 1908. Selon les estimations, plus de la moitié des Ovaherero et un tiers de la population de Nama ont été décimés, sous la domination allemande.

Le Dr John Campbell, de l’Université SOAS de Londres, a déclaré à TRT World que certains pays  «ne reconnaissent pas l’impact du colonialisme européen en Afrique et ne s’inquiètent pas de son développement mais œuvrent plutôt à empêcher les Africains d’atteindre l’Europe».

Cependant, le plan du “colonialisme volontaire” de Nooke n’est que la partie visible de l’iceberg.

Les migrants africains en route vers l’Europe

Selon le dernier rapport du Pew Research Center, le nombre de migrants subsahariens qui ont atterri sur les côtes européennes entre 2010 et 2017 s’élève à au moins un million.

Les pays européens ont d’abord tenté d’empêcher les migrations en provenance de l’Afrique en appliquant une approche classique: l’aide étrangère. L’Union européenne (UE), en échange de l’arrêt des flux migratoires, a accepté de verser des milliards d’euros à des gouvernements africains tels que le Niger et la Libye, accusés de violations généralisées des droits de l’homme et de corruption.

Mais utiliser l’aide étrangère comme plan à court terme a finit par nuire à l’économie de certains pays. On peut citer l’Égypte et le  Soudan qui,  dans le cadre de leur coopération avec l’UE pour endiguer les migrations, ont cherché à légitimer leurs régimes accusés de crimes contre l’humanité. Pire : Les mesures visant à renforcer les contrôles de sécurité dans les pays situés sur les routes migratoires ont entraîné une augmentation des profits tirés de la contrebande et ont amené les migrants à trouver des routes alternatives, souvent plus dangereuses.

L’UE a ensuite proposé de créer des «centres d’accueil» dans les pays d’Afrique de l’Ouest où les migrants pourraient être documentés et leurs demandes traitées. Mais il s’est avéré ensuite, qu’aucun pays africain n’était disposé à assumer la responsabilité de l’hébergement et du dépistage des migrants dans des centres.

Les efforts de l’Europe pour externaliser et externaliser les problèmes relatifs aux migrants africains n’ayant pas eu l’effet souhaité, l’Europe a décidé de porter ses efforts sur le «développement» du continent Africain.

Ainsi, en septembre 2018, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a proposé un plan d’investissement européen qui inclurait potentiellement un investissement de 51 milliards de dollars, et créerait près de 10 millions d’emplois dans les pays de l’Afrique de l’Ouest au cours des cinq prochaines années.

Cependant, des recherches ont suggéré que stimuler l’emploi des jeunes et les économies locales dans les pays les plus pauvres encourageraient la migration à long terme, qui diminuerait que lorsque le pays pourra proposer un revenu intermédiaire.

Une nouvelle étude publiée par le Centre pour le développement mondial (CGD) a affirmé que «si l’emploi accru des jeunes était susceptible de décourager la migration à court terme dans des pays pauvres, le développement économique dans les pays à faible revenu poussera généralement à la migration, à long terme».

Les changements démographiques, en revanche, montrent que les flux migratoires de l’Afrique vers l’Europe vont probablement augmenter. L’Afrique subsaharienne, qui compte actuellement plus de 200 millions de personnes âgées entre 15 et 24 ans, proposera une nouvelle main-d’œuvre de 800 millions de personnes, d’ici 30 ans.

Olivier Milland, analyste des risques politiques, doute que l’aide au développement de l’UE permette aux pays africains d’absorber un aussi grand nombre de jeunes, dans les économies locales.

Milland a déclaré à TRT World: «La création d’opportunités d’emploi pour de grands groupes de la population est essentielle, mais cela reste un défi de taille. La question qui demeure est : Dans quels secteurs l’Afrique pourra être compétitive ?».

Il estime à cet effet, que l’infrastructure déficitaire du continent empêchera des millions de travailleurs peu qualifiés d’être absorbés par leurs économies. Ensuite, ils devraient probablement finir par migrer.

Comment l’Europe traitera-t-elle les flux migratoires africains?

Masood Ahmed, président de CGD, estime que «le choix politique pour l’Europe n’est pas de savoir s’il y aura une migration à grande échelle, mais comment la gérer de manière bénéfique et socialement durable».

C’est précisément sur ce point de développement prècis que l’UE semble vouloir s’appuyer: la main-d’œuvre africaine peu qualifiée, potentiellement disposée à faire le dangereux voyage vers l’Europe.

Camille Le Coz, analyste politique du Migration Policy Institute, soutient cette idée. Elle déclare à TRT World: «Les interventions de l’UE en matière de développement ne doivent pas viser à réduire les flux migratoires irréguliers, mais à garantir que les migrations se déroulent de manière sûre, ordonnée et régulière et qu’elles bénéficient aux pays d’origine ».

Selon un rapport de l’ONU, il faudra un milliard de dollars pour rectifier les déversements de pétrole causés par le géant pétrolier anglo-néerlandais Royal Dutch Shell dans le delta du Niger au cours des cinq dernières décennies. Il faudra jusqu’à 30 ans pour le nettoyer.

Le néo-colonialisme est-il la raison derrière la migration africaine?

Lorenzo Kamel, qui enseigne l’histoire des espaces coloniaux et post-coloniaux à l’Université de Bologne, estime que l’Europe ne se concentre que sur les derniers anneaux de la chaîne, à savoir les flux migratoires africains.

Il déclare à TRT World que, même si «certains décideurs politiques européens, des activistes travaillent activement et sincèrement pour stimuler les économies africaines», il faut s’attaquer à l’exploitation du continent par les Européens.

Outre les affirmations de Kamel, un rapport de l’ONU a récemment révélé une estimation selon laquelle l’Afrique perdait chaque année plus de 50 milliards de dollars.

Selon le même rapport, les estimations montrent que le continent a perdu «plus de 1 billion de dollars de flux financiers illicites» gérés par des sociétés occidentales. De plus, les banques centrales de 14 pays africains – principalement des anciennes colonies françaises – maintiennent au moins 50% de leurs réserves monétaires dans le Trésor français.

Ces pays, notamment le Sénégal, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger, n’ont aucun contrôle sur leurs politiques monétaires. En maintenant son hégémonie postcoloniale, la France gagne des milliards d’euros avec les réserves des pays africains.

«Les problèmes structurels dans les relations déséquilibrées avec l’Europe et l’Afrique alimentent la déstabilisation qui favorise les migrations et le trafic d’êtres humains» souligne Kamel.

Selon le Dr Campbell, «au cours des deux dernières décennies, des milliards d’euros ont été dépensés de manière non productive», pour endiguer les migrations africaines et cela «sans réflexion ni consultation appropriées avec les pays africains et sans prendre en compte les intérêts de leurs peuples».

S.N

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