L’Union du Maghreb Arabe a-t-elle encore un avenir ?

L’Union du Maghreb Arabe a-t-elle encore un avenir ?

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Par Ali Hachani, Ancien Ambassadeur, Ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Le titre donné à la présente opinion peut étonner : pourquoi s’interroger aujourd’hui sur l’avenir de l’Union du Maghreb Arabe alors que cette institution « vivote » depuis des années sans que personne ne se demande si elle occupe une place dans les cœurs et les stratégies des responsables de la région, mais avec l’espoir qu’un jour elle sera ressuscitée pour jouer le rôle qui lui revient ? La raison en est qu’un Chef d’Etat maghrébin et pas des moindres vient, pratiquement, de déclarer le décès de l’UMA sans que personne parmi ses pairs ne s’en émeuve et sans que les médias, dans leur grande majorité, n’en fassent un sujet de discussion publique. Nous, tunisiens qui avons vécu avec l’idée que notre sort était lié à celui du Grand Maghreb et dont la nouvelle Constitution précise dans son article 5 que  « La République tunisienne constitue une partie du Maghreb arabe…œuvre pour son unité et prend toutes les mesures pour sa concrétisation » avons le droit de nous demander aujourd’hui si nous n’avons pas été  « bernés » toutes ces années et si le temps n’est pas venu pour nous de rechercher d’autres alliances régionales et sous-régionales comme d’autres parmi nos voisins semblent l’avoir déjà fait.

 

La construction d’un ensemble maghrébin solidaire a été un rêve entretenu par des générations d’hommes et de femmes de cette sous-région d’Afrique du Nord. Les leaders des mouvements de libération des pays concernés ont fait de ce rêve l’un des moteurs de l’action de mobilisations des populations locales qui aspiraient à une vie meilleure pour tous les peuples vivant entre le Maroc et la Libye en passant par l’Algérie, la Tunisie et plus tard la Mauritanie le jour où elle a accédé à la reconnaissance internationale. Ce rêve a connu un début de réalisation quand les cinq Etats indépendants ont signé  le 17 février 1989 à Marrakech  le Traité constitutif de l’Union du Maghreb Arabe (l’UMA). Cette Union s’est attelée depuis cette date avec obstination, et non sans difficultés, à mettre en place ses structures, en commençant par le Secrétariat Général installé à Rabat, capitale du Maroc, avec à sa tête d’éminentes personnalités tunisiennes (quatre se sont succédé à ce jour), et à adopter une trentaine de conventions de coopération intéressant divers secteurs ainsi que des programmes d’exécution des travaux initiés par les instances . Cependant, et contrairement à de nombreuses autres institutions régionales et sous-régionales créées au cours des dernières décennies dans diverses régions du monde, en particulier en Afrique, l’UMA est restée à l’état embryonnaire n’ayant jamais été à même de prendre un élan qui lui aurait permis de répondre aux aspirations des peuples de la région. Ceci n’a pas été du fait de l’institution elle-même ni de ses dirigeants. Manifestement, l’UMA n’a jamais été une priorité pour les Etats membres, du moins la plupart d’entre eux. Ainsi, en vingt-huit ans d’existence de l’Union, les Chefs d’Etat des cinq pays membres n’ont pas pris la peine de se réunir plus de six fois, la dernière rencontre remontant au mois d’avril 1994, soit il y a pratiquement vingt-trois ans.

Le 31 janvier 2017,  le « coup de grâce » semble avoir été donné à l’UMA  par l’un de ses Etats membres les plus importants, qui plus est pays du Siège, qui a déclaré  solennellement et par la bouche de sa plus haute autorité devant une Conférence au Sommet de l’Union Africaine que « la flamme de l’UMA s’est éteinte, parce que la foi dans un intérêt commun a disparu ». Et d’ajouter que « l’élan mobilisateur de l’idéal maghrébin, promu par les génération pionnières des années 50, se trouve trahi ».Trahi par qui, comment et pourquoi ? Nous n’en savons pas plus à ce sujet.

 

Certes, nul ne peut reprocher à un pays quel qu’il soit de considérer que ses intérêts économiques ne peuvent plus être contenus dans un cadre sous-régional  limité et qu’il se doit d’étendre la portée de son action à tout un continent, en l’occurrence le continent africain, devenu si prometteur, après des décennies de froideur.  Par ailleurs,  nul ne peut nier que la plupart des partenaires maghrébins, sortant à peine de l’ère coloniale, étaient d’abord plus intéressés à créer les conditions d’un développement autonome que de construire une zone de coopération homogène et mutuellement avantageuse, et ont été par la suite incapables de suivre le mouvement de régionalisation des économies mondiales préférant rester confinés dans leurs limites géographiques nationales. Enfin, l’on ne peut oublier qu’un conflit endémique, celui du Sahara, a dès le début de la vie de l’UMA constitué un handicap majeur au développement des institutions maghrébines devant l’incapacité des parties concernées et intéressées à se laisser convaincre par la nécessité de ne pas permettre à ce conflit de compromettre l’avenir de la région toute entière. Quelle logique y-a-t-il  en effet dans le maintien  en cette deuxième décennie du XXIème siècle de la décision de fermeture des frontières entre deux des principaux membres de l’UMA prise il y a plus de vingt ans  pour des raisons qui ne sont pas étrangères à ce conflit et aujourd’hui manifestement  anachroniques ? Peut-on cependant expliquer  le discours d’Addis-Abeba par ces seules raisons, aussi importantes soient-elles ?

 

La coopération régionale africaine devient certes  un aspect important des activités économiques de tout pays qui aspire à s’ouvrir sur ce Continent en pleine expansion, mais cette coopération n’est pas antinomique avec la coopération sous-régionale que l’Union Africaine encourage en faisant des institutions qui s’en chargent-au nombre de huit, dont l’UMA – des organes apparentés (ou Communautés économiques régionales) dont elle se fait fort d’harmoniser l’action avec l’ensemble de ses propres activités. Aucun des Etats membres des sept autres institutions sous-régionales n’a jamais décidé de la quitter en raison de ses aspirations continentales. Par ailleurs, passée la première période de l’après indépendance où la fermeture sur soi était à la limite justifiable, chacun des cinq pays membres de l’UMA s’est donné depuis une assise économique suffisamment solide pour pouvoir coopérer avec les quatre autres en toute confiance,  aidé en cela par des infrastructures routières, ferroviaires, aériennes, bancaires, industrielles et autres qui peuvent facilement devenir complémentaires et faire face ensemble à la concurrence extérieure. Quant à l’éternel problème du Sahara, n’a-t-on pas vu la coopération dans d’autres sous-régions africaines et  non-africaines survivre à des conflits frontaliers, maritimes et autres ? Le  terrorisme international, qui touche de plein fouet les pays de l’UMA  et qui devient un défi transfrontalier ne rend-t-il pas la fermeture des frontières obsolète et d’un autre âge ? En tout état de cause et devant ce défi, sans parler des raisons d’ordre économique et social, la réponse à la fermeture des frontières ne doit-elle pas être davantage de coopération plutôt que la coupure des derniers liens existant entre les pays concernés ?

 

Non, l’annonce de la « mort »de l’UMA qui, en toute vraisemblance, a été mûrement réfléchie et préparée (des budgets chichement accordés et difficilement versés, des moyens humains limités à l’extrême, accès difficile des responsables du secrétariat aux hautes autorités de certains des pays membres, des réunions programmées et non tenues…) est en fait une « mise à mort » programmée pour des raisons qui ont un peu à faire avec les égos nationaux et beaucoup à faire avec une certaine lecture de l’évolution des relations internationales et régionales au cours des dernières années, voire des derniers mois.

L’UMA a été bel et bien trahie mais pas par une seule partie. Il s’agit d’un échec collectif  et la  responsabilité en est  partagée ainsi que les conséquences que les peuples maghrébins subissent déjà dans leur vie et dans l’anéantissement de leur rêve. Et, à moins que les derniers développements ne donnent rapidement à réfléchir à tous les Etats membres et ne conduise, comme certains semblent l’espérer, à un sursaut salvateur, la Tunisie, qui s’en est tenue depuis son indépendance à une fidélité sans faille au Maghreb Arabe, devrait réévaluer cet attachement et se demander s’il n’est pas dans son intérêt de rechercher des alternatives d’alliances régionales et sous-régionales.

Ali  Hachani                       

 

2 Commentaires

  1. L’UMA est une réalité en gestation.
    Je ne partage pas votre pessimisme ni l’arrêt de mort du Roi Mohamed VI dont le père, de son vivant, avait tenu des propos similaires en raison de l’affaire du Sahara Occidental. Malgré cela, l’UMA a été lancée en 1989. Il est un fait que l’UMA souffre de beaucoup de retard et est à l’image de la conjoncture que connaissent ses parrains et promoteurs. Probablement ces derniers avaient une fixation sur le volet politique et sur l’aspect cérémonial et médiatique au moment où la discrétion est plus adéquate pour avancer….Beaucoup d’événements locaux, bilatéraux, régionaux et internationaux ont bloqué sa progression.
    L’avis de recrutement lancé récemment par la BMICE pou étoffer son équipe, n’est-il pas un indice révélateur de son développement?

    Je crois que la flamme reste vive. L’idée ne sera pas abandonnée. Sa concrétisation reste une nécessité. Elle n’est pas considérée aujourd’hui prioritaire. Tôt ou tard, elle s’imposera. L’essentiel est d’y croire.

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