Malaise au cœur du Québec, quand la politique fédérale réanime les débats...

Malaise au cœur du Québec, quand la politique fédérale réanime les débats des diasporas nord-africaines importés de leurs pays

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Il s’agit ici du troisième et dernier chapitre d’une trilogie qui a permis de revoir de l’intérieur un Québec qu’on ne soupçonnait pas. Après avoir découvert les rapports complexes entre les diasporas du Maghreb et le Québec, les difficultés à trouver un travail satisfaisant et en adéquation avec ses qualifications notamment à cause de certaines lois discriminatoires, on se penchera ci-dessous sur le contexte politique évolutif et son rapport au multiculturalisme, tant cher aux canadiens. Nous rappelons que le « je » dans cet article fait référence au jeune journaliste canadien d’origine tunisienne :

Avant l’attaque sur le Centre culturel islamique de Québec le 29 janvier, deux événements majeurs ont créé un sentiment de malaise au sein de la communauté. D’abord, il y a eu des débats publics en 2007 et 2008 sur les «accommodements raisonnables» que la Cour suprême du Canada a imposés depuis 1985. Ces exceptions à certaines règles apparemment égalitaires visent à éviter toute discrimination à l’égard des personnes handicapées ou des minorités (principalement religieuses). Des jours de congé exceptionnels sont accordés pour les fêtes religieuses et le port du poignard traditionnel est permis par les étudiants sikhs à l’école, le hijab par les musulmans et la kippah par les juifs. La commission Bouchard-Taylor a conclu que ces dispensations ne posaient aucun problème sur le terrain, par contre, elles ont entraîné la peur croissante de l’immigration par les Québécois.

L’événement le plus récent est la proposition d’une Charte des valeurs du Québec, d’abord soulevée par le Parti québécois (PQ) lors de la campagne électorale provinciale en septembre 2012. Le plan présenté en 2013 visait à circonscrire la pratique d’accommodements raisonnables dans le cadre d’une réaffirmation des valeurs laïques et l’égalité des sexes. La charte a interdit à tous les employés du secteur public, de la santé et de l’éducation de porter des «symboles religieux facilement visibles et dotés d’un caractère démonstratif». La charte a provoqué à la fois l’opposition et le soutien, divisant le Québec et a finalement été abandonnée après la victoire du Parti libéral en avril 2014. Pendant ces périodes de turbulences, de nombreux migrants se sentaient stigmatisés et croient que le PQ est responsable du climat général d’intolérance.

Salim Nadjer, un jeune Français dont les grands parents sont algériens et qui vivent maintenant dans une banlieue montréalaise, évoque un sentiment de déjà vu: « Les débats ont parfois été caricaturales. N’importe qui peut attraper le microphone et dire ce qu’il veut. On dirait que la France et ses problèmes m’ont suivi jusqu’à Montréal et je pense à aller dans la partie anglophone du Canada pour obtenir un peu de paix.» Abdelhamid Benhmade, un étudiant marocain en doctorat à l’Université d’Ottawa, croit que les polémiques autour de la Charte des valeurs ont eu des conséquences positives: «De nombreux Québécois ont cessé de contourner la question et se sont exprimés clairement.

C’est un point de départ pour lutter contre le manque de compréhension.» Rachida Azdouz, de l’Université de Montréal, qui participe activement à la lutte contre la discrimination, partage le même point de vue: « Le débat sur la laïcité est nécessaire, mais il faut aussi garder à l’esprit que l’intolérance est en pleine croissance. Il y a certainement des ajustements qui doivent être faits, mais certaines personnes profitent pour remettre en question la présence des Nord-Africains au Québec ».

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le Québec n’a pas été épargné par les turbulences au Moyen-Orient et en Europe. Le 28 mars 2015, le groupe d’extrême droite Pegida Québec, inspiré de son homonyme allemand, a tenté d’organiser une marche «contre l’islamisation du Québec», mais l’a annulée à la demande de la police et face à une opposition importante. En décembre 2016, avec les rumeurs sur une attaque terroristes de nombreux résidents nord-africains au Québec et à Montréal se sont dits préoccupés par les activités des médias sociaux de divers groupes qui exigeait que le Québec soit «purifié de toute présence musulmane». Un autre groupe, La Meute, créé à l’automne 2015 par deux vétérans, a rassemblé 43 000 membres sur Facebook et cherche à défendre l’identité du Québec, «la maison et l’épicentre de la civilisation européenne dans les Amériques».

La tuerie perpétrée par un étudiant d’extrême droite dans la mosquée du Québec a donné une pause au Parti Québécois, ainsi qu’au débat intense autour de la charte des valeurs. Un leader de PQ, qui a participé à la campagne électorale de 2014, m’a dit anonymement: «Il est nécessaire d’imposer des limites au multiculturalisme tel qu’il existe dans le reste du Canada. Un agent de police portant un voile peut ne pas poser de problème à Calgary, mais ce n’est pas le cas au Québec. Il ne s’agit pas de dire non à l’islam, mais d’établir des règles pour la coexistence. Ce débat n’est pas terminé, même si notre parti risque de perdre une partie de l’électorat musulman « .
Le politologue Christian Dufour partage ce point de vue. « Le Québec n’est certainement pas la France », a-t-il déclaré. « Nous sommes plus ouverts et plus tolérants vis-à-vis la diversité culturelle. Mais nous ne sommes pas la Colombie-Britannique, l’Alberta ou l’Ontario non plus. Il appartient aux nationalistes et aux autonomistes du Québec de définir une plate-forme acceptable pour tous, loin des problèmes d’identité.» Le parti progressiste Québec Solidaire a décidé en novembre 2015 de se distancer du débat d’identité. Bien que vigilant au sujet du prosélytisme, le parti ne s’oppose pas aux employés de l’État qui utilisent des symboles religieux. Le parti espère attirer les partisans de l’indépendance pour le Québec aliénés par le débat sur la Charte des valeurs par le biais d’un «plan collectif d’indépendance et de défense des droits de l’individu et des minorités».

Et pourtant, de nombreux résidents d’origine nord-africaine ont ouvertement soutenu la charte. «Je n’ai pas déménagé au Québec pour connaître les mêmes pressions religieuses que j’ai subies en Algérie», a déclaré Fouad Dziri, un ingénieur logiciel. Il croit qu’il est juste que des personnes comme Djemila Benhabib, candidate du PQ en 2012 et en 2014, devraient parler du danger du fondamentalisme et des communautés divisées. Le 4 février 2017, Benhabib, militante active qui a été sévèrement critiqué pour sa laïcité intransigeante, a attaqué sur Facebook l’opportunisme de la classe politique québécoise après le carnage de la mosquée. « J’aurais espéré que leurs rencontres avec des dirigeants musulmans constitueraient une opportunité pour nos politiciens d’expliquer leur sens de la démocratie: la distanciation nécessaire de la politique de la religion, précisément pour protéger celle-ci. Un respect profond pour les femmes. Notre attachement à la liberté d’expression. Notre rejet viscéral de la violence. Mais non, c’était trop demander. L’opportunité d’accorder quelques voix était trop pour qu’ils puissent résister. « Cette intervention a suscité un vif débat.
De nombreux Québécois d’Afrique du Nord sont partis pour éviter cette confrontation, toutefois, ils se retrouvent poursuivis non seulement par les problèmes en France concernant l’intégration, mais aussi par les affrontements entre les laïcistes et les islamistes qui divisent leurs pays d’origine.

N.B

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