[Mémoire de diplomates] Rachid Driss, militant nationaliste et… poète

Homme politique et écrivain, Rachid Driss, né le 27 janvier 1917 à Tunis et décédé le 5 septembre 2009 à Carthage, fait partie de ces diplomates tunisiens dont le parcours mérite d’être inscrit dans la mémoire nationale. Faisant partie de cette génération de militants nationalistes qui furent attachés à arracher l’indépendance de la Tunisie, Driss a mis sa plume au service de la cause indépendantiste, et a vécu l’exil politique en raison de l’inquiétude que suscitaient ses idées chez les autorités coloniales. Ambassadeur de la République tunisienne aux Etats-Unis de 1964 à 1969, il occupa également le poste de représentant permanent de la Tunisie aux Nations unies dans les années 1970.

Rachid Driss est issu d’une famille de la petite bourgeoisie tunisoise de Bab Souika, elle-même impliquée dans la chose publique et culturelle. Son père fut en effet fonctionnaire aux finances et compte parmi les fondateurs de La Rachidia, l’illustre institution culturelle qui joua un grand rôle dans le développement de la vie artistique et la valorisation du monde de la musique tunisienne. Pour rappel, la Rachidia a été mise en place en 1934 grâce à une élite intellectuelle composée d’hommes politiques, d’écrivains et d’artistes, et abrite un orchestre de musique réputé pour la qualité de ses représentations dans le reste du Maghreb.

Combat nationaliste

Rachid Driss fit ses études secondaires au Collège Sadiki, qui compte parmi les principales forteresses du militantisme en faveur de la défense de la cause nationaliste. Après avoir rejoint les rangs du mouvement de libération nationale au milieu des années 1930, aux côtés notamment du médecin et militant tunisien Habib Thameur, il intègre le Néo-Destour pour poursuivre un activisme politique dont il fut l’une des premières figures de proue. Sans surprise, il fut incarcéré à de nombreuses reprises par les autorités coloniales françaises. Parmi ses faits d’arme, la restructuration et la prise des rênes du septième bureau politique du parti en 1941, après l’arrestation de la plupart des dirigeants nationalistes, ainsi que l’instauration du mouvement de la « Main noire » en mai 1941, groupe fervent qui se chargea de la résistance urbaine clandestine. Il retourne dans sa Tunisie natale alors que le pays retrouve son autonomie interne, en 1955, après un exil en Espagne puis au Caire, puis dirige le quotidien El Amal, l’organe médiatique arabophone du Néo-Destour.

La maghrébinité comme « ultile objectif »

Jeune Afrique précise que le futur diplomate, une fois qu’il commença à être recherché par la France, « fuit en Espagne avant de rejoindre l’Egypte, où il participe, avec Bourguiba, à la création du Bureau du Maghreb arabe, qui regroupe les chefs nationalistes d’Afrique du Nord » et qu’il joua un rôle actif dans « l’abolition de la monarchie et la proclamation de la République ».

La revue scientifique Open Edition écrit que c’est dans des circonstances tragiques, lors de leur exil à Berlin, dans les dernières années de la seconde guerre mondiale, au milieu d’un rassemblement de circonstance d’ouvriers algériens et de réfugiés tunisiens, que des dirigeants du Néo-Destour annoncèrent le 21 juillet 1943, l’ouverture du Bureau du Maghreb Arabe. « Dans son discours-manifeste, Rachid Driss fait valoir le processus d’intégration maghrébine et érige la maghribinité comme ultime objectif ».

A propos de son exil douloureux, il écrira ces lignes tout empreintes de la crainte de ne plus jamais revoir les siens : « La décision de quitter le pays, d’aller vers l’inconnu, n’était pas une décision aisée. C’est à contrecœur que je l’ai prise… En voyant s’éloigner les rivages tunisiens, je me demandais si je devais les revoir un jour. Une notion que j’ai acquise depuis lors est la notion de temps qui s’écoule doucement et rapidement transformant les êtres et les lieux… C’est la maturité qui s’édifiait le long du trajet. »

Talentueux poète, il en écrira d’autres, non moins émouvantes, à son retour. « Je suis revenu, depuis vingt cinq ans, de mon exil du pays des autres. Depuis ce retour bienheureux, je ne cesse de partir et de revenir comme les godets de la noria, en rotation permanente, me déplaçant dans le pays des autres, comme résident ou passager. Et je m’interroge lors de l’anniversaire du retour et lors de chaque retour, Est-ce qu’on revient après notre départ. Et est-ce qu’on retourne après l’exil… » (Cf. Rachid Driss, De Jakarta à Carthage.)

Amélioration des conditions de détention des prisonniers

Après l’indépendance, il prend la tête du ministère des PTT (Postes, Télégraphes, Téléphones) dans le premier gouvernement formé par Habib Bourguiba et siège à l’assemblée constituante. Devenu diplomate, il occupe notamment le poste d’ambassadeur aux Etats-Unis de 1964 à 1969 avant d’être par la suite nommé représentant permanent de la Tunisie auprès de l’Organisation des Nations unies à New York en 1970. L’année suivante, il est désigné suite à des élections comme président du Conseil économique et social des Nations unies.

Dès 1981, celui qui publia une dizaine d’ouvrages prend en charge le déroulement des activités de l’Association des études internationales dont il est le fondateur afin de former la jeunesse à la diplomatie. L’association devient d’ailleurs un honorable lieu de débat, d’échanges fructueux et de mise à disposition d’informations pour les jeunes désirant devenir diplomates ou ambassadeurs.

Sous l’ancien régime de Zine el-Abidine Ben Ali, il se voit confier, en 1991, la présidence du Haut Comité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, où il tentera durant une décennie d’améliorer les conditions de détention des personnes incarcérées. « Pendant dix ans, il aura pour principal interlocuteur la très active Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) », souligne encore Jeune Afrique. C’est lors de ce mandat qu’il prend l’initiative de visiter les prisons et de récolter, librement, les témoignages des détenus à propos de leurs conditions de détention. « Une première en Tunisie », indique encore le magazine. Les comptes rendus qu’il rapporta à Ben Ali demeurèrent toutefois confidentiels, mais « l’on sait qu’ils ont abouti à l’amélioration des conditions de détention, y compris de celles des prisonniers politiques », affirme le journal.

« Je milite, donc j’existe »

Dans un entretien à Jeune Afrique, le diplomate insista sur le fait que ses discussions avec l’ancien président ont été « empreintes d’une grande franchise » et ont permis de « réaliser des acquis ». « Je milite, donc j’existe », a-t-il également affirmé. « Il ne peut y avoir d’occupation sans qu’il y ait une résistance. » « Si la sécurité est nécessaire pour que la liberté d’expression prospère, celle-ci est aussi une condition pour que la sécurité se stabilise », a-t-il également estimé.

Il est par ailleurs auteur d’une dizaine de livres, dont une autobiographie intitulée « De Bab Souika à Manhattan » et relatant son passage d’une ville médinoise populaire aux somptueux quartiers de New York.

N.B.

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