Mémoire : Kofi ANNAN, un grand Secrétaire Général des Nations Unies, un...

Mémoire : Kofi ANNAN, un grand Secrétaire Général des Nations Unies, un grand africain

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU
Le décès de Kofi Annan, ancien Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, a été annoncé le 18 août 2018. Pour le monde entier, mais aussi pour ceux qui ont eu l’honneur de le côtoyer dans le cadre de leur activité professionnelle, comme le rédacteur de ces lignes, la perte est immense.
Kofi Annan n’était pas un homme ordinaire : Son extraordinaire ascension dans la fonction publique internationale jusqu’au plus haut niveau de la hiérarchie, le dynamisme qu’il a imprimé à toutes les fonctions qu’il a assumées, le rayonnement qu’il a réussi à donner à l’Organisation qu’il a dirigée pendant dix ans (de 1997 à 2006) et surtout les qualités personnelles qu’il avait, ont fait de lui une « icône » de la diplomatie internationale, récompensé à juste titre de son vivant du prix Nobel de la paix conjointement avec l’ONU qu’il a si bien et si longtemps incarnée et servie depuis 1962. Né au Ghana, il affirmait qu’il s’était « toujours senti profondément africain ».Ayant pris très tôt le grand large sans jamais oublier ses racines, il a tenté au sein des Nations Unies d’aider son continent et d’autres régions démunies du monde en développant, comme jamais auparavant, le système des opérations de maintien de la paix onusien et en lançant une réflexion approfondie sur les problèmes du développement à la veille du nouveau millénaire ,avant de se consacrer après sa retraite et jusqu’à sa mort à parachever, par la voie privée, son action. Tout ceci ne fera pas oublier la détermination avec laquelle il a tenté de réformer le système des Nations Unies pour le rendre mieux adapté aux exigences de la nouvelle ère qui s’annonçait.
L’on se rappelle que Kofi Annan, premier Secrétaire Général « issu des rangs de son administration »,a pris les rênes de l’Organisation dans une période de grande incertitude avec la fin agitée du mandat unique du premier Secrétaire Général africain, l’Egyptien Boutros Boutros Ghali, qui a vu une grande puissance objecter à sa réélection et ce pour diverses raisons dont ses prises de positions sur des dossiers arabes mais aussi la « mauvaise gestion », injustement imputée à son administration, de certains conflits régionaux comme l’ancienne Yougoslavie, la Somalie et le Rwanda. Le fait que Kofi Annan fût en cette période responsable des opérations de maintien de la paix, sous l’autorité de M. Ghali, a été saisi par certains pour essayer de salir la mémoire de ces deux grands fils de l’Afrique oubliant les manœuvres des puissances extrarégionales qui n’ont cessé, depuis la fin de la guerre froide Est-Ouest, de semer la discorde et d’attiser le feu des conflits locaux avant de les jeter dans le giron de l’Organisation des Nations Unies, sans donner à celle-ci les moyens politiques et matériels de s’acquitter convenablement de sa mission. Echaudé par cette pénible expérience, Kofi Annan n’a eu de cesse en tant que Secrétaire Général de développer au sein de l’Organisation l’activité de maintien de la paix et d’autres activités connexes comme la prévention des conflits, la reconstruction de la paix et la protection contre les exactions intolérables aux droits humains, devenues des aspects centraux du travail de l’Organisation pour lesquels le monde devrait toujours lui être reconnaissants. Bien sûr, des changements profonds ont eu lieu dans les relations internationales depuis les événements du 11 septembre 2001 aux Etats Unis d’Amérique et ensuite depuis l’arrivée à la Maison Blanche de M. Donald Trump,changements qui se sont traduits à chaque fois par le retour des tendances unilatérales aux dépens des approches multilatérales des questions touchant la paix et la sécurité internationales. Il n’en reste pas moins que les normes défendues par Kofi Annan resteront dans la conscience de toutes les personnes éprises de paix et de justice !
La grande préoccupation pour le dossier de la paix n’a pas empêché Kofi Annan de prêter une attention particulière aux problèmes de la malnutrition, de la faible croissance et de l’éducation dans les pays en développement, des atteintes à l’environnement et au climat et des pandémies qui touchent particulièrement ces pays. Durant sa période à la tête des Nations Unies, les principes positifs de la mondialisation économique et du multilatéralisme dans la solution des problèmes de la planète ont pris forme. La mise sur les rails, sous son instigation, d’un train d’objectifs chiffrés pour limiter ces insuffisances avec l’ambition d’en évaluer d’une manière périodique le degré de réalisation est également à mettre à l’actif de ce Secrétaire Général, visionnaire comme peu dans sa position l’ont été. Ces « objectifs » (déclinés en huit catégories) ont été entérinés par un « Sommet du Millénaire » organisé à New York, auquel ont participé pas moins de 189 Chefs d’Etat et de Gouvernement et qui a été décrit comme étant le plus grand rassemblement de son genre de tous les temps. Certes, l’égoïsme économique et dans le domaine du climat ainsi que le protectionnisme commercial ont refait récemment surface, mais cela ne pourra pas enterrer cette vision unitaire du monde et cette ambition humaniste de faire reculer autant que possible l’extrême pauvreté dans le monde et les atteintes à l’équilibre de la planète Terre !
Enfin, comme il était à juste titre inquiet de voir les structures administratives et décisionnelles de l’Organisation s’avérer incapables d’accompagner la vision qu’il avait pour l’avenir du monde et se rapprocher du point de rupture risquant d’aliéner davantage certains pays grands pourvoyeurs de fonds , qui menaçaient de retenir leurs contributions, tout en faisant perdre la confiances aux autres, Kofi Annan a lancé un projet ambitieux de réformes préparé par un groupe d’experts internationaux de haut niveau. Le projet, présentait pour la première fois des suggestions cohérentes et multidimensionnelles touchant aussi bien la gestion administrative et financière des Nations Unies que la revitalisation de l’Assemblée Générale et la cohérence générale de l’action du système des Nations Unies, sans oublier le vieux problème de l’amélioration de la représentativité et du fonctionnement du Conseil de Sécurité. Pour donner à ce projet la portée politique nécessaire, il a convaincu les Chefs d’Etat et de Gouvernement d’aller de nouveau en grand nombre au siège de l’ONU à New York pour un Sommet Mondial tenu en septembre 2005.Ce Sommet, tout en adoptant le projet de réformes de l’Organisation, a réitéré la détermination de tous à atteindre les objectifs de développement du millénaire en fixant l’année 2015 comme année cible à cet égard .Même si plusieurs des engagements pris restent non réalisés à ce jour ce qui a nécessité le renvoi des objectifs cibles-en en élargissant le cadre- à l’année 2030, les initiatives de M Kofi Annan et la méthodologie innovante consistant à mettre ensemble les Chefs d’Etat et de Gouvernement du monde pour des sommets biens préparés et dans un but bien déterminé, .ont permis de mettre la communauté internationale devant ses responsabilités. Ainsi, l’élan des réformes et de la lutte contre la pauvreté absolue pourrait être ralenti mais ne pourra jamais plus s’arrêter !
Ce sont là quelques points saillant de l’action de Kofi Annan durant sa longue carrière internationale, en particulier en tant que Secrétaire Général de l’ONU. S’il a réussi à se faire respecter dans ce métier, qu’il a qualifié du « plus ingrat »mais qui reste celui qui procure « le plus de satisfaction », c’est grâce à ses qualités humaines exceptionnelles. Son calme légendaire mais aussi sa détermination et l’art consommé de la négociation et de l’écoute qu’il a maitrisé et dont attestent tous les Représentants Permanents pour lesquels les portes de son bureau étaient toujours ouvertes, faisaient l’admiration de tous. Sans oublier son humanisme qui l’a fait ressentir comme une affection personnelle toute perte parmi ceux et celles engagés dans le maintien de la paix, y compris notre ressortissant Hédi Annabi et le brésilien Sergio Veira De Mello qui étaient parmi ses adjoints les plus proches et qui ont péri dans des conditions dramatiques, le premier à Haïti et le second en Irak.
Après sa retraite et au lieu de bénéficier d’un repos mérité, Kofi Annan a créé une fondation pour promouvoir la bonne gouvernance, notamment en Afrique, tout en acceptant de mener des actions de médiation tantôt dans son continent d’origine tantôt ailleurs dans les régions meurtries par les conflits .Ainsi, et jusqu’à la fin de ses jours, Kofi Annan a été l’homme de la concorde et du multilatéralisme. Qu’il retrouve dans l’au-delà la paix qu’il a essayé de propager ici-bas !

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