Nabila Hamza, lauréate du prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe : « Je reçois ce prix avec beaucoup d’humilité et le partage avec toutes celles et ceux qui luttent contre les inégalités »

Nabila Hamza, militante féministe de gauche et des droits de l’homme, a récemment obtenu le prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe en reconnaissance de ses nombreux engagements et accomplissements en matière de protection des droits de l’homme et de défense de la démocratie pluraliste. Membre-fondatrice de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), de l’AFTURD et de l’Observatoire nationale du caractère civil de l’Etat, elle est aussi élue municipale de La Marsa depuis 2018 et précédemment vice-présidente de la municipalité de La Marsa. Sociologue et diplômée en sciences politiques de l’Université de la Sorbonne, Nabila Hamza a été jusqu’à récemment la cheffe du programme financé par l’Union européenne « Med Dialogue for Rights and Equality ». Forte d’une expérience de 15 ans à l’étranger, dont 7 en Amérique latine et 8 en Jordanie où elle a été présidente de la Fondation pour le Futur, la militante chevronnée a souvent coopéré avec des agences onusiennes et européennes en matière de promotion des droits humains et du développement social. Le PNUD, l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population), la Commission Européenne ou encore la Commission Economique et Sociale des Nations unies pour l’Asie Occidentale (ESCWA), font partie des institutions auprès desquelles elle a mené des actions fortes et entrepris des initiatives reconnues. Son fervent intérêt pour la cause féministe, en particulier celle qui a émergé dans le monde arabe, sujet qu’elle aborde toujours une ferveur notable, elle le doit non seulement à son cursus académique nourri de sciences sociales et de penseurs de gauche tels Sartre ou Beauvoir, mais aussi aux nombreuses années de lutte passées aux côtés de militantes féministes arabes, qu’elle considère comme ses sœurs d’armes, lorsqu’elle a été, pendant dix ans, experte auprès de la Ligue arabe. Le Diplomate Tunisien l’a rencontrée afin de recueillir sa lecture de la situation des droits individuels et ceux des femmes en Tunisie et dans le monde. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Le communiqué de presse de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) paru le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, appelle notamment à une reconnaissance par l’Etat et la société de la contribution économique essentielle des femmes non salariées. En quoi le travail non-rémunéré des femmes est-il important ?

Nabila Hamza : En effet, le 8 mars de cette année a été célébré dans le monde entier par un appel à une grève mondiale des femmes sous ce mot d’ordre : « Lorsque les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête ». Les femmes effectuent 4 fois plus de travail non rémunéré (travaux domestiques et de soins) que les hommes, partout dans le monde. Il s’agit donc de faire reconnaître le travail invisible et non rémunéré des femmes, puisqu’il n’est pas inclus dans le calcul des PIB nationaux. Ce dur labeur, aucune économie au monde ne fonctionnerait sans lui. Il est donc temps de poser les prémices d’un débat public fondamental : celui d’exiger une reconnaissance et des salaires décents pour toutes ces femmes qui travaillent durement au quotidien sans prise en compte et sans visibilité aucune, notamment sur le plan économique. A ce sujet, j’aimerais insister sur ce qu’on appelle en sciences sociales l’intersectionnalité et par conséquent la « convergence des luttes » : la pauvreté, le chômage, la précarité et les inégalités, ne cessent d’augmenter dans notre pays et touchent en premier lieu les femmes, qui en sont les premières victimes. L’écart de rémunération entre hommes et femmes, notamment dans l’agriculture, continue d’être une réalité intolérable. L’ATFD, appelle à ce que toutes les femmes aient droit à un travail et des salaires décents. Nous exigeons à la fois, la revalorisation du travail précaire des femmes dans l’agriculture et celui, invisible, qu’elles accomplissent sur le plan domestique.

D.T. : Votre engagement féministe est intimement lié à votre sensibilité au socialisme…

N.H. : En effet, on ne peut pas se taire sur les inégalités économiques quand on est féministe. Nous vivons dans un ordre économique qui exploite les femmes et profite du travail de soins gratuit ou peu rémunéré que nous effectuons, des bas salaires et des conditions de travail assouplies. Sans une analyse de classe, on finit par essayer de réconcilier deux groupes aux intérêts opposés : les femmes de la classe capitaliste et les femmes qu’elles emploient dans leurs ateliers de misère. La lutte pour l’émancipation des femmes ne peut pas se faire sans une remise en cause des fondements du système capitaliste et de la lutte contre l’oppression économique. Pour garantir de façon permanente les droits reproductifs, une éducation de qualité, un système de santé accessible à tous, un salaire égal pour un travail égal et la fin de la servitude domestique, il me paraît évident qu’il faut en même temps militer en faveur de l’édification d’une nouvelle société et d’un nouveau modèle économique.

D.T. : Comment l’ATFD a accueilli le mouvement #EnaZeda ?

N.H. : La lutte contre les violences à l’égard des femmes est une priorité de l’ATFD, depuis déjà des décennies, et nous ne pouvons que nous féliciter de voir la naissance de jeunes mouvements féministes de contestation et de colère, tels que EnaZeda et FalGatna, apparus dans le sillage de l’initiative mondiale connue sous le slogan de #MeToo, et qui envahissent la toile aujourd’hui. Cela ne peut qu’être encourageant. La cause féministe a, de fait, connu une avancée majeure cette année, dans le monde entier, grâce à la libération magistrale de la parole des femmes et leurs révélations sur le harcèlement, les abus et les violences sexuelles qu’elles ont subis et continuent de subir quotidiennement partout dans le monde. Le couvercle qui était posé sur la cocotte-minute a sauté, ce qui fait que rien ne sera plus « comme avant » : les pratiques misogynes qui étaient considérées comme presque « banales » et « habituelles » ne sont désormais plus acceptées, ni tues. D’ailleurs, le mouvement ne cesse de s’amplifier. Je fais maintenant partie d’un groupe de travail baptisé « Every woman everywhere », constitué par une « coalition » mondiale de défenseurs des droits de l’homme : universitaires, avocats, praticiens de première ligne et membres d’organisations de plus de 125 pays ont en effet décidé de se regrouper et d’unir leurs efforts en vue de mener une campagne mondiale en faveur de la mise en place d’un traité international visant à mettre fin à la violence contre les femmes et les filles. Il est temps d’uniformiser les lois nationales pour les survivantes du monde entier.

Pour revenir au mouvement tunisien #EnaZeda, l’ATFD a bien sûr accueilli cette onde de choc libératrice avec un grand enthousiasme. En dénonçant leur agresseur et en refusant les injonctions au silence, les femmes sont en train de faire changer la honte de camp. Notre association insiste donc, avec une vigueur renouvelée cette année, sur la nécessité de garantir le respect des droits corporels et sexuels des femmes, et appelle à la mise en application de la loi 58 de 2017 de lutte contre les violences sexistes, qui représente une première victoire à nos yeux, mais qui reste insuffisante, si elle n’est pas assortie d’une volonté politique claire et de mesures pratiques et tangibles assurant le suivi de l’application de cette loi sur le terrain.

D.T. : Dans le même ordre d’idées, vous avez récemment co-fondé, avec un ensemble d’intellectuels, l’Observatoire national pour la défense du caractère civil de l’Etat. Quelles activités concrètes comptez-vous engager grâce à cette nouvelle structure ?

N.H. : Cette nouvelle initiative a pour objectif de dénoncer les tentatives, que l’on connaît, provenant de mouvances extrémistes, qui visent à ruiner les fondements du caractère civil de l’Etat. Il s’agit pour notre observatoire de contrer pacifiquement leurs desseins, de dénoncer l’islamisation rampante des institutions et de la société, la montée en force des discours takfiristes, de haine et d’intolérance, y compris au sein de l’ARP et l’emprise croissante de l’Islam politique sur les rouages de l’Etat. Nous défendons le principe de séparation dans l’Etat de la société civile et de la société religieuse, la liberté de conscience, ainsi que le principe d’impartialité et de neutralité de l’Etat à l’égard du religieux, comme le stipule la Constitution tunisienne, dans son article 6.

Dans plusieurs cités, les salafistes prennent peu à peu possession des espaces publics, sous l’œil inquiet de plusieurs de leurs concitoyens musulmans. On voit ainsi des quartiers populaires se transformer en enclaves militantes désertées par l’Etat. Il faut dire qu’il s’agit d’ailleurs, en partie, d’un échec des forces démocratiques et de la gauche, car les solidarités anciennes ont hélas disparu : la sphère des groupuscules islamistes s’est appropriée les mécanismes de sociabilité et de solidarité longtemps pris en charge par des partis progressistes… Les prêches enregistrés par des cheikhs salafistes alimentent les réseaux sociaux et nombre de mosquées échappent complètement au contrôle de l’Etat.
Nous sommes également inquiets par le fait que des associations se disant caritatives et recevant des subventions réservées à des associations culturelles soient en réalité animées par la volonté d’islamiser la société par le bas et se livrent à un travail cultuel et non culturel. Dans ce contexte, les intellectuels qui ont fondé l’observatoire ont jugé urgent de créer ce nouveau cadre d’action afin d’observer de près les tentatives des extrémistes et des groupes sectaires de ruiner les fondements de l’Etat à caractère civil. Afin de rendre compte de nos observations aux autorités concernées, nous comptons rendre publics nos rapports et évaluations de la gravité de ce type de manœuvres sur le terrain afin qu’un véritable débat public se saisisse de cette question qui menace notre pays.

D.T. : Vous avez cette année obtenu le prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe, un prix prestigieux qui compte parmi ses nombreux bénéficiaires Kofi Anan, Simone Veil ou encore Rania de Jordanie, mais aussi les Tunisiennes Souheir Belhassen et Mbarka Brahmi… Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

N.H. : Il est vrai que mes prédécesseurs sont des personnalités exceptionnelles… Mais j’ai accueilli cette nouvelle avec beaucoup d’humilité ! Cette année, c’est le maire de Palerme, Leoluca Orlando, qui a pris des initiatives fortes en faveur de l’intégration des migrants dans sa commune italienne, et moi-même, qui en sommes titulaires. C’est une grande fierté pour moi de voir que mon nom figure à côté du sien car finalement, du nord au sud, nous partageons les mêmes combats. Ce prix ne m’est pas destiné à moi seule. Je le partage avec les nombreux militants et militantes des droits de l’homme et des femmes avec qui j’ai eu l’honneur de partager les luttes qu’exige le travail acharné de défense des libertés individuelles. Je considère que mon seul mérite est que je suis une personne fermement engagée qui désire ardemment que les femmes jouissent de droits égaux aux quatre coins du monde. Cette distinction m’incitera à aller de l’avant et me confortera dans ma volonté de poursuivre ce combat engagé depuis les années soixante-dix : un long chemin reste à parcourir pour parvenir à une véritable protection des droits de l’homme et à une admission pleine et entière des femmes à l’égalité et à la totale citoyenneté. Car cette égalité rêvée et poursuivie depuis des décennies reste, à bien des égards comme chacun sait, une simple déclaration, une intention, voire une utopie, dans nombre de pays…

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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