Nationalisme et populisme
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Nationalisme et populisme : comment la Tunisie doit-elle composer avec les partis émergents de la droite dure en Europe ?

Face à la montée de deux phénomènes politiques majeurs en Europe et ailleurs dans le monde, le nationalisme et le populisme, la Tunisie, par la voix de sa diplomatie, doit développer une stratégie de communication et de coopération politique adéquate afin de pouvoir préserver ses intérêts, mais également ses partenariats avec les pays méditerranéens et l’Union européenne, partenaire économique de première importance pour notre pays. Cet enjeu majeur, l’Association Tunisienne des Anciens Ambassadeurs et Consuls Généraux a décidé de le traiter en organisant, dans le siège des Archives nationale samedi 8 décembre, une conférence réunissant de nombreux participants, en particulier diplomates et professeurs universitaires, pour proposer une réflexion sur la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays européens.

Association des Anciens Ambassadeurs et Consuls Généraux
Animée par Tahar Sioud, président de l’Association, la conférence a entendu des exposés de Moncer Rouissi, ancien ambassadeur, ancien ministre et Hamadi Ben Jaballah, professeur de philosophie à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Tunis ainsi que de Nabil Ammar, Directeur Général pour l’Europe au Ministère des Affaires Etrangères, représentant le Ministère. Les exposés ont été suivis d’un débat.

Existe-t-il vraiment une identité européenne ?

M. Ben Jaballah a d’abord interrogé la notion de culture « occidentale », qui selon lui n’existe pas en tant que telle puisque la pensée du monde occidental a été sans cesse enrichie par des apports de connaissances du monde oriental dans les domaines de la philosophie, de la médecine, les mathématiques, la rationalité, etc. Pour lui, si les Grecs antiques ont reconnu cet apport au point de l’intégrer à leur pensée, les « Occidentaux », les Romains et ceux qui leur ont succédé, ont purement et simplement nié l’origine orientale des connaissances qui ont alimenté le développement de la philosophie dite occidentale. Il est alors selon lui absurde, sur le plan philosophique, de parler d’identité occidentale par opposition à celle de l’univers oriental, deux mondes qui n’ont cessé d’interagir au fil des siècles.

Des notions fortement ancrées dans l’histoire des pays occidentaux

Moncer Rouissi, en adoptant une approche historique de ce thème d’une actualité brûlante, est revenu sur les premiers emplois politiques des termes populisme et nationalisme, notamment en Europe et aux Etats-Unis, terres de naissance de la démocratie représentative et des premières apparitions de régimes politiques fondés sur des Etats-nations.

Le nationalisme et le populisme sont des phénomènes présents partout dans le monde, « de l’Inde au Brésil en passant par les Philippines, la Hongrie, l’Italie », a-t-il expliqué, et qui se traduisent également par l’influence et l’attraction exercées sur certaines parties des populations européennes par « les mouvements séparatistes, comme celui des Catalans ou des Ecossais », qui eux aussi relèvent du populisme et de la revendication identitaire.

« Populisme et nationalisme sont des dérivés de termes nobles se référant au peuple et à la nation », a-t-il fait valoir. Et « à partir de la fin du XVIIIe siècle, la nation et le peuple ont été synonymes pour les fondateurs des régimes politiques représentatifs dont les démocraties présentes sont issues ». Mais de nos jours, le populisme désigne une approche politique qui oppose le peuple aux élites politiques, économiques et médiatiques et se réfère ainsi à un peuple qu’on estime exclu du pouvoir par la démocratie représentative jugée déconnectée de la réalité.

Historiquement, explique-t-il, le nationalisme a légitimé la création d’Etats-nations depuis qu’il s’est imposé en Europe au début du XXe siècle, et affirme la prédominance de l’intérêt national par rapport aux intérêts de classe ou par rapport aux autres nations. Il a pris dans l’histoire deux orientations différentes : processus de libération et indépendance de pays sous domination coloniale via la prise de conscience d’une communauté de la nécessité de former une nation en raison de liens historiques, sociaux et culturels qui unissent les membres de cette communauté, celle-ci pouvant alors s’appuyer sur la notion du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « Mais il peut aussi revêtir une idéologie dominatrice, xénophobe et raciste, comme cela a été le cas pour le fascisme et le nazisme », a-t-il fait remarquer.

Aujourd’hui, nationalisme contre mondialisme, populisme contre élitisme, semblent être le grand défi de notre époque. Presque partout, aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, mais aussi en Chine, en Russie et en Inde, la recrudescence du sentiment national est devenue le principal moteur des événements politiques. Le président américain Donald Trump se dit ainsi nationaliste, et célèbre la souveraineté nationale face au multilatéralisme.

Poussée des mouvements populistes

Plusieurs facteurs « aggravants » sont aujourd’hui à l’œuvre pour favoriser la poussée de tels mouvements de pensée. Les démocraties sont confrontées à l’accélération de la globalisation, aux effets de l’intégration européenne porteurs des gènes d’un remodelage des Etats-nations, à la réduction de la marge de manœuvre des gouvernements face au capitalisme financier, à la montée en puissance des pouvoirs technocratiques et à l’afflux massif de migrants, explique ainsi M. Rouissi. « Le populisme tire ainsi sa force de ce qui est perçu comme un abandon de la souveraineté nationale au profit d’institutions à la fois distantes et hors de contrôle des citoyens », dit-il. Le krach boursier de 2007-2008 et la crise des réfugiés en 2015 ont provoqué une montée en puissance de ces mouvances eurosceptiques. L’Angleterre a ainsi vu l’émergence du parti UKIP qui est le principal défenseur du Brexit, la France celle du Front national, l’Allemagne celle du parti Alternative pour l’Allemagne, l’Italie celle de la Ligue du nord, etc.

La crainte que les prochaines élections européennes se traduisent par une forte poussée populiste conduit certains dirigeants européens à adopter une sémantique populiste : ainsi Emmanuel Macron s’est-il opposé au système en contournant les corps intermédiaires et en se disant « ni de droite ni de gauche », une démarche visant à contrer l’influence de la vague populiste plus radicale.

Facteurs culturels

Certains observateurs estiment que la montée du populisme est la conséquence de la récession économique de l’année 2008, « mais cette affirmation est à nuancer car les paramètres économiques ne sont pas les seuls à prendre en considération », tempère M. Rouissi. Pour lui, « en dépit du fait que la situation économique s’est améliorée depuis, les mouvements populistes ont continué à se développer : l’argument économique est donc insuffisant ». « Trois moments historiques doivent être retenus : la crise financière de 2008 qui a poussé les Etats à transformer les dettes des banques privées en dette publique et qui a eu pour conséquence l’émergence d’un discours axé sur la souveraineté nationale. Le début de l’entrée de l’Europe dans un moment de dépopulation, sa croissance démographique étant seulement due à l’immigration. Enfin, l’année 2016 qui a vu la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump. Le nouveau contexte mondial nourrit ainsi trois grandes peurs : la peur de la mondialisation, celle de l’islam et enfin celle relative au vieillissement des populations européennes et aux grands mouvements migratoires », analyse-t-il.

Nécessité de prise en charge des revendications identitaires des peuples européens

Quelles conclusions en tirer ? Moncer Rouissi revient sur une déclaration de Steve Bannon, ancien responsable dans l’Administration Trump, qui a estimé que « l’avenir sera populiste », allant jusqu’à évoquer une invasion migratoire musulmane. Pour M. Rouissi et M. Ben Jaballah, les élites devraient ainsi, pour atténuer les peurs de leur peuple, prendre des mesures à même de le rassurer et de calmer ses inquiétudes. Il peut ainsi s’agir de transformations institutionnelles, car la démocratie a l’avantage d’être un système capable de relever le défi de la maîtrise de ces mouvements radicaux, en corrigeant notamment la logique de fonctionnement de ses institutions et en y intégrant plus de démocratie participative susceptible de faire contribuer le peuple aux différents processus de prise de décision. « Des mesures économiques susceptibles de réduire les inégalités pour renforcer les classes moyennes seraient ainsi à la fois bénéfiques et nécessaires », ont estimé les conférenciers.

Certains chercheurs cités par M. Rouissi estiment qu’il est urgent de répondre aux inquiétudes culturelles des Européens, inquiétudes qui sont sources de mécontentement. Les élites seront ainsi à terme obligées d’accepter que les Etats puissent contrôler leurs frontières. « L’avenir des gouvernements démocratiques dépendra de la manière dont les systèmes politiques s’adapteront aux chamboulements générés par la mondialisation », a-t-il fait valoir. Du fait que la technologie permet aujourd’hui au peuple souverain de s’exprimer, le peuple doit aussi être en mesure de pouvoir le faire par le biais de moyens d’expression légitimes et institutionnalisés, comme le référendum. Il doit également voir ses revendications transmises aux organes de pouvoir par les différentes instances de médiation. Si tel n’était pas le cas, des mouvements de colère, de frustration et de dénonciation violente de la marginalisation des peuples, tels que l’actuel mouvement des Gilets jaunes en France, sont inévitables.

Quelle approche la diplomatie tunisienne doit-elle adopter ?

Nabil Ammar, Directeur Général pour Europe au sein du ministère des Affaires étrangères, a expliqué que face à ce rouleau compresseur que constitue la montée de l’extrême droite populiste, « la diplomatie tunisienne doit adopter une démarche rationnelle fondée sur un discours cohérent, clair et porteur de revendications à la fois légitimes et rationnellement formulées ». Les dirigeants de droite, estime-t-il, ne témoignent aucune hostilité particulière vis-à-vis des pays étrangers, mais sont seulement préoccupés par la pression migratoire que doivent subir des peuples européens déjà aux prises avec un contexte économique défavorable. Moncer Rouissi estime également que les aspirations populaires des classes moyennes européennes sont sans influence particulière sur les pays arabes à partir du moment où elles sont correctement prises en charge par leurs dirigeants afin que ne se développe pas un climat de tension favorable à l’émergence de radicalités plus préoccupantes.

Enfin, Tahar Sioud, président de l’Association des Anciens Ambassadeurs et Consuls Généraux, a affirmé qu’il serait salutaire que les pays du sud de la Méditerranée agissent pour contrer le fléau de la migration clandestine, facteur de tension pouvant mettre à mal une coopération apaisée entre les Etats méditerranéens. « Il faut que nous parvenions à défendre nos intérêts, mais tout en adoptant une approche lucide du phénomène migratoire et en remettant en cause, avec un regard critique, notre propre politique de gestion économique et migratoire », a-t-il conclu.

N.B.

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