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New York Times : « Nous sommes en 2018 et les Tunisiens sont toujours malheureux »

L’incapacité du gouvernement à améliorer la situation économique et, partant, la vie des jeunes, a provoqué une avalanche de manifestations, notamment en début d’année. La crispation du climat social en Tunisie est palpable et le consensus politique semble s’effriter de plus en plus chaque jour, au gré des nouvelles révélations et des changements d’alliance. Cette situation fragile et inquiétante a inspiré une tribune publiée hier par le New York Times.

« Ce qui a suivi le Printemps arabe [ne s’est] pas toujours [manifesté par] une sombre descente dans la guerre civile ou la contre-révolution. En Tunisie, les politiciens ont su se frayer un chemin, à travers la méfiance, la polarisation et les attaques terroristes, vers une politique de consensus pragmatique », écrit ainsi Rory McCarthy, auteur d’un ouvrage sur le parti Ennahdha, dans les colonnes du New York Times. Mais maintenant, le consensus politique s’effrite et le contrat social revendiqué par les slogans des soulèvements sociaux semble avoir été rompu, si tant est qu’il ait existé, soutient le spécialiste des mouvements sociaux arabes et des partis islamistes. « L’inflation continue de grimper, le chômage reste obstinément élevé, les grèves et les manifestations de rue se sont généralisées. La fragilité de cette transition démocratique pourtant vitale est manifeste », dit-il.

Fractures politiques persistantes

Rappelant la récente interview télévisée de Béji Caïd Essebsi dans laquelle ce dernier avait déclaré la fin de l’alliance entre le parti laïc qu’il avait fondé, Nidaa Tounes, « qui représente en grande partie l’élite politique et économique de l’ère ancienne », et son rival Ennahdha, l’auteur revient également sur la rupture politique entre le président et son ancien protégé, le chef du gouvernement Youssef Chahed, fort du soutien d’Ennahdha, ainsi que sur les nouvelles dissensions provoquées par la nomination du fils du président à la tête de Nidaa Tounes. « Beaucoup d’élus de Nidaa ont quitté le bloc parlementaire en signe de protestation”. “L’un d’eux s’est plaint” que ce parti politique moderniste et prétendûment fédérateur “soit devenu un ‘projet familial’ », une référence à peine voilée au fils du président, Hafedh Caïd Essebsi, qui dirige désormais le parti, poursuit M. McCarthy.

Ayant mis en avant une promesse de restaurer le « prestige de l’Etat », Nidaa Tounes ne dirige désormais que la coalition au pouvoir. Beaucoup de grands projets politiques n’ont toujours pas été menés à leur terme, comme la création d’une cour constitutionnelle et la désignation d’un nouveau président à la tête de la commission électorale indépendante, rappelle encore l’analyste. Celui-ci estime que les manœuvres politiques en vue des élections présidentielles de l’année prochaine sont à l’origine du divorce acté entre Nidaa Tounes et Ennahdha. Aux élections municipales de mai, un scrutin très fragmenté, c’est Ennahdha qui est arrivé en tête au niveau national avec un peu plus de 28% des voix, suivi de Nidaa Tounes (20%). Le scrutin, qui a vu la participation citoyenne se limiter à 35%, marque ainsi un désaveu de la population envers les partis politiques traditionnels. Sur les suffrages exprimés, près d’un tiers s’est porté vers des listes indépendantes.

Parallèlement à cette fragmentation politique, la fracture sociale est devenue une plaie béante. « Les manifestations de masse dans les rues ont augmenté. Certains Tunisiens ont pris une décision bien plus risquée, celle de quitter le pays. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, pas moins de 4000 Tunisiens sont partis avec des passeurs de migrants cette année seulement », fait encore remarquer le spécialiste.

Pour lui, l’élite politique tunisienne s’est attelée à la construction d’un nouveau système politique, faisant fi des grands projets de développement à mener pour améliorer le niveau de vie de la population dont la jeunesse, déracinée économiquement, est socialement en perdition. « La vie de ces jeunes qui ont renversé le régime autoritaire de Ben Ali en 2011 a à peine changé. Le taux de chômage des jeunes atteint 36%. L’inflation a fortement augmenté, atteignant un sommet de 7,8% en juin de cette année, son niveau le plus élevé depuis près de trois décennies. L’économie tunisienne dépend largement des exportations de pièces électriques, de pétrole et de phosphates, ainsi que du tourisme. Mais la croissance économique est restée faible depuis le soulèvement de 2011 et l’effondrement du dinar a entraîné une hausse du coût des importations », écrit-il, en relevant également le renforcement de la pression exercée par le Fonds monétaire international sur le gouvernement pour que celui-ci réduise la taille du secteur public, mette fin aux subventions et pallie les inefficacités des entreprises gérées par l’Etat. « Les ministres ont commencé à s’y conformer à contrecœur, mais les coûts sociaux sont élevés. Et les vagues de manifestations [syndicales et autres] se suivent » pour dénoncer les politiques d’austérité et la marginalisation économique des régions périphériques par l’Etat.

Promesses non tenues

L’année dernière, plusieurs manifestants du gouvernorat de Tataouine, dont le taux de chômage officiel de 32% est le plus élevé du pays, ont organisé des sit-in et des barrages routiers pendant des semaines pour exiger des emplois dans l’industrie pétrolière locale. Ils ont provoqué la fermeture d’une installation de pétrole et de gaz en signe de protestation contre les inégalités de revenus du pétrole et du gaz au niveau local et contre le manque d’embauches dans les entreprises pétrolières. « Le gouvernement a calmé les manifestations pour le moment en promettant de créer des milliers d’emplois dans le secteur public », relève Rory McCarthy. Mais le contrat social réclamé par la révolution est maintenant rompu car les régimes autoritaires n’injectaient des dépenses dans une administration publique surdimensionnée qu’en contrepartie d’une paix sociale forcée et factice. « Le copinage et la corruption ont fleuri » grâce à ce système.

Manquant du volontarisme nécessaire à l’élaboration d’un nouveau contrat social, la politique consensuelle de ces dernières années a plutôt permis une « transition conservatrice ». Non seulement les réformes visant une meilleure redistribution ont été mises de côté, mais la démocratie s’est progressivement dégradée, estime le chercheur. « Une cour constitutionnelle promise depuis longtemps n’a pas encore été créée et la Tunisie est sous état d’urgence depuis trois ans, donnant au gouvernement le pouvoir de suspendre certains droits des citoyens. L’année dernière, une loi prévoyait une amnistie pour les fonctionnaires de l’ère autoritaire accusés de corruption, ce qui a sapé le processus de justice transitionnelle. En janvier, lorsque la hausse des prix et la loi de finance ont provoqué des manifestations nationales, la police a arrêté 800 manifestants. L’été dernier, les organisations de la société civile se sont unies pour condamner un projet de réforme législative préoccupant pour leur liberté d’action », analyse-t-il.

« Ce n’est pas encore un retour au passé autoritaire. Mais ce n’est pas non plus le futur digne et démocratique pour lequel les Tunisiens ont lutté ». Pour l’analyste, un nouveau point de départ serait de réformer les lois sur les impôts, l’investissement et le secteur bancaire, qui enrichissent depuis si longtemps une élite des affaires bien connectée. Il est aujourd’hui urgent de « redistribuer les richesses dans des régions du pays longtemps négligées », conclut Rory McCarthy.

N.B.

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