Opinion : Au moment où l’ONU célèbre son 75ème anniversaire, le multilatéral est-il mort ?

Par Ali Hachani, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès des Nations Unies à New York

Avec les multiples problèmes que la communauté internationale connait, problèmes que la pandémie du Covid 19 a rendus encore plus graves, l’on observe, à n’en pas douter, une tendance destructrice à remettre en cause des postulats que l’on croyait devenus irréfutables, dont la conviction que le monde s’orientait vers plus d’interdépendance, plus de complémentarité économique, plus de justice et de paix entre les nations , dans le cadre d’une mondialisation mûrement réfléchie et régie par des institutions internationales fortes et respectées. Cette tendance destructrice est alimentée par des mouvements nationalistes grandissants et certains Chefs d’Etat, dont celui de la première puissance économique et militaire dans le monde, qui prônent l’ « égocentrisme » face à des crises de portée collective et le « chacun pour soi » face à des problèmes nécessitant l’application du droit international et de la légalité onusienne.

Ces lignes sont rédigées quelques jours avant la tenue des élections présidentielles aux Etats Unis d’Amérique qui vont révéler si les électeurs dans la « première puissance » en question acceptent le maintien de la ligne unilatéraliste dans laquelle leur président actuel les a engagés ou s’ils sont déterminés à revenir à des rapports plus sereins avec le reste du monde et bâtir un ordre international basé sur la solidarité, la coopération et la paix. Sans tomber dans la simplification consistant à affirmer l’inévitabilité de la prééminence des Etats Unis d’Amérique sur le monde présentement et dans l’avenir, l’imminente élection présidentielle américaine va certainement peser sur l’orientation future des relations internationales tant est grand le rôle que joue ce pays.

Toutefois, un examen attentif du déroulement de l’actuelle session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, se tenant à New York et coïncidant avec la célébration du 75ème anniversaire de la création de l’Organisation, démontre, du moins dans sa partie « de haut niveau » ayant vu la participation par visioconférences des Chefs d’Etat et de Gouvernement, que le monde est déterminé, quel que soit le vote des électeurs américains, à avancer sur la voie du retour à une approche multilatérale comme complément nécessaire aux approches régionales et nationales afin de résoudre les problèmes d’aujourd’hui et de demain, en particulier ceux émanant de la pandémie du Covid 19. Certes les hauts dirigeants n’ont pas pu, comme ils le faisaient d’habitude, tenir leurs entretiens directs qui auraient pu leur permettre d’avancer sur la voie de la détermination des conditions de ce retour au multilatéralisme agissant, mais ils ont fait preuve d’une unanimité presque parfaite pour affirmer que les solutions unilatérales aux problèmes collectifs ne sont pas réalistes et que l’univers ne peut plus être géré à partir d’un centre auto désigné ou d’une rivalité bipolaire/ multipolaire ayant fait tant de mal dans le passé.

Le Secrétaire Général des Nations Unies, M. António Guterres, a commencé par donner le ton en s’adressant aux Chefs d’Etat. Après avoir lancé un appel pour que les traitements qui seront trouvés pour la pandémie soient considérés comme « un bien public mondial » et le vaccin recherché comme « vaccin du peuple,  abordable et accessible partout »,condamnant par la même occasion le « vaccinationalisme » qui est aussi injuste que voué à l’échec, il a réitéré sa proposition de déclarer un « cessez le feu mondial » en fixant un délai de cent jours pour le réaliser et a affirmé que « pour venir à bout des fragilités et des problèmes actuels, il nous faut plus de coopération internationale et non pas moins, des institutions multilatérales renforcées et non pas désertées, une meilleure gouvernance mondiale et non pas une mêlée chaotique ».Les orateurs qui l’on suivi ont presque tous abondé dans le même sens .Tel est le cas de M. Emanuel Macron qui ,dans un discours «  fleuve »,a mis l’accent notamment sur  la «  protection des biens communs et les engagements sur le climat », les « nouveaux termes de la mondialisation » et le « respect du droit international humanitaire et des droits fondamentaux »,autant de thèmes  constituant des sujets de préoccupation collective et qui ,évaluant les nouveaux rapports des forces,  a affirmé que « le monde tel qu’il est aujourd’hui ne peut plus se résumer à la rivalité entre la Chine et les Etats Unis, car il faut compter désormais sur « de nouveaux équilibres…sur les forces de bonnes volontés ».Il a à cet égard invité à un effort de réflexion commun à l’occasion du « Forum de Paris pour la paix » en novembre  pour consolider les bases d’un nouveau consensus international au bénéfice de l’avenir de l’Organisation ».

Le « nouveau consensus » semble avoir commencé à voir le jour comme l’indique  la « Déclaration faite à l’occasion de la célébration du soixante quinzième anniversaire de l’Organisation des Nations Unies » et rendue publique en date du 21 septembre 2020,par les Chefs d’Etat ou de Gouvernements des pays membres des Nations Unies, dans laquelle ces derniers  affirment sans ambages que les « difficultés auxquelles nous nous heurtons sont toutes liées les unes aux autres et ce n’est que dans le cadre d’un multilatéralisme revitalisé que nous parviendrons à les surmonter ».Ils ont à cette occasion pris une douzaine d’engagements solennels  qui sont censés «  être portés à la connaissance des citoyennes et citoyens » du monde et qui feront l’objet avant la fin de la 75ème session de l’Assemblée Générale de l’ONU, soit le début de l’automne 2021,d’une revue sur la base de recommandations qui seront faites par le Secrétaire Général « visant à faire progresser ce programme commun et à relever les défis actuels et futurs ».

Ces engagements pris par les dirigeants du monde, allant de la protection économique et sociale à la préservation de la planète, de la prévention des conflits au respect du droit international, de la coopération numérique à la modernisation de l’ONU, en passant par le renforcement du rôle de la femme et une meilleure écoute des jeunes, sans oublier l’action face à la pandémie du Covid19 et la préparation à toute autre crise du même genre, sont autant d’objectifs nobles mais énoncés en des termes d’ordre général. Il importe de leur donner au plus tôt un contenu concret avec la contribution de tous les pays si possible, mais, à défaut, avec uniquement celle des pays qui y croient- et ils sont nombreux-en attendant que les autres, notamment ceux actuellement tentés par l’unilatéralisme, rejoignent la marche inexorable de l’Histoire. Non, le multilatéral n’est pas mort. Il est en passe de se renouveler pour le bien de tous.

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer