morale internationale

Opinion : Avec la diplomatie en « hibernation », la morale internationale en « déperdition »*

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur

Dans une précédente contribution dans ce même espace(voir le numéro 748 en date du 03 Octobre 2018 de  la revue), le rédacteur de ces lignes avait déploré que la diplomatie ait été fortement restreinte dans son étendue et son impact et a été réduite à l’état «  d’hibernation » du fait des carences du leadership mondial actuel incapable pour l’essentiel d’appréhender les défis auxquels nous faisons tous face et la nécessité de confronter ces défis d’une manière solidaire et coordonnée, donnant la priorité à des approches unilatérales qui ne font qu’aggraver la situation.

Au vu des développements que nous observons actuellement, nous pouvons dire que les attitudes unilatérales dans les relations internationales se doublent de plus en plus d’un comportement qui laisse peu de place à la morale .Ce comportement s’il devait perdurer, risque de faire perdre à la communauté des nations que nous formons non seulement les avantages d’œuvrer ensemble pour le bien de tous mais aussi son âme et les acquis de siècles de progrès sur la voie  de «  l’humanisation » des rapports interétatiques. En fait l’adage selon lequel « dans les rapports entre pays, il n’y a point d’amitié ni de morale mais avant tout des intérêts » gagne du terrain ! Ainsi :

1 /Qui aurait pensé que des pays(notamment en Europe et  en Amérique), qui se targuent de leur attachement aux valeurs des droits de l’Homme et qui ont été les premiers à tracer les règles de protection de ceux qui sont astreints à l’errance pour cause de croyances politiques ou religieuses ou tout simplement poussés par la misère, ferment leurs ports aux navires transportant des réfugiés sauvés par des organisations non gouvernementales bénévoles, tentent d’ériger des murs et des barrières ou encore entassent les réfugiés, y compris des enfants, dans des camps de fortune en attendant de les renvoyer à leur destin ?L’indifférence de plus en plus flagrante de certains des plus favorisés à la misère des autres laisse pantois !

Et dire que certains de ceux qui sont aujourd’hui si jaloux de leur «  souveraineté » n’avaient aucun égard pour la souveraineté des populations «  autochtones » plus au Sud qu’ils ont naguère submergées, leur envoyant des milliers de « colons »ou même de simples ouvriers qui ont pris, sans autorisation ni visa, les meilleures terres et le travail des «indigènes » tout en utilisant les enfants de ces derniers comme « chair à canon » dans des guerres qui n’étaient pas les leurs. Des partis politiques et des dirigeants de ces mêmes pays nantis se prévalant aujourd’hui d’un populisme primaire pour crier à «  l’invasion extérieure »chaque fois qu’un groupe d’immigrés qui ,au risque de leur vie, arrivent à braver la haute mer ou les barbelés pour venir chez eux leur offrir leurs bras et souvent leurs compétences en attendant des jours meilleurs dans leurs pays d’origine. Ces nouveaux « damnés de la terre » sont devenus des « mauvais », voire des « criminels » qui méritent d’être accueillis par des armées prêtes à tirer ! Les partis et dirigeants en question se liguent actuellement au vu et au su de tous pour imposer leur vision rétrograde aux autres en érigeant une forteresse « infranchissable » et trouvent ce faisant de plus en plus d’électeurs pour leur porter main forte.

Oubliées, entre temps, la Convention internationale relative au statut des réfugiés entrée en vigueur le 22 avril 1954,la Convention des Nations Unies sur la protection de tous les travailleurs migrants et leurs familles, entrée en vigueur en décembre 1990 et tant d’autres textes juridiques ,dont la Convention Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948 ainsi que la Déclaration de New York sur  les migrants adoptée par les Chefs d’Etat du monde le 19 septembre 2016.Il faut reconnaitre que tous ces textes ont été décidés du temps où le monde semblait mu par des principes et non simplement par des intérêts étroits !

2/Qui aurait toléré, il y a quelques décennies, qu’un pays (en l’occurrence la Birmanie) pratique un génocide en règle contre un partie de sa population pour des raisons ethniques et religieuses obligeant des millions à un déplacement hasardeux qui contribue davantage à sa détresse ?Aucune mesure punitive significative n’a été prise à l’encontre des dirigeants de ce pays, dont la présidente, qui avait à un moment donné de son parcours politique fait illusion en méritant un prix Nobel de la paix, garde à ce jour cette distinction. Le sort réservé aux palestiniens par un pays qui se targue toujours d’être la seule démocratie du Moyen Orient, n’est guère plus reluisant.  Oubliée la Convention sur la prévention et la suppression du génocide de1948 et qui impose des obligations claires en la matière. Oubliées également les nombreuses résolutions des Nations Unies, y compris le Conseil de Sécurité, relatives aux droits des palestiniens… !

3/Qui aurait imaginé que des journalistes soient, en ce siècle de l’ouverture médiatique et des réseaux sociaux, emprisonnés ou même atrocement tués pour avoir écrit des articles reflétant des points de vue différents de ceux de leurs gouvernants? Et dire que ceux qui commettent de tels délits trouvent parmi les dirigeants du « monde libre » des laudateurs qui sont prêts à excuser leur forfait pour sauvegarder des marchés lucratifs ou pour des raisons de positionnement stratégique! Parmi ceux qui commettent de tels actes ou les justifient figurent en bonne place ceux qui se présentent comme protecteurs des valeurs religieuses oubliant qu’aucune religion ne tolère de telles atteintes à la personne humaine et que ,en s’en rendant coupable, on perd toute justification morale pour donner l’exemple aux autres. Quid alors des nombreuses résolutions du Conseil de » Sécurité et de l’Assemblée Générale de l’ONU sur la protection des journalistes que ce soit en temps de conflit ou en temps de paix ? Par ailleurs, des services secrets n’hésitent plus à sévir dans des pays tiers, tentant d’empoisonner certains adversaires ou d’en enlever d’autres. On semble revenir à l’ère où la souveraineté était bafouée et où la personne humaine était malmenée, comme si on n’avait pas adopté une Charte des Nations Unies qui reconnait « l’égalité souveraine des Etats » et appelle à la protection des « libertés fondamentales pour tous ».

4/N’est-il pas révoltant de voir des pays surarmés imposer, dans le silence général, des guerres disproportionnées à des pays démunis pour leur dicter un style de vie ou de gouvernance donnés en utilisant à cette fin les moyens les plus atroces dont le bombardement des écoles, des hôpitaux et des moyens de transport en commun et en condamnant une population déjà démunie à la famine ? D’autres, profitant des guerres civiles nourries de l’extérieur, n’ont aucun scrupule à occuper illégalement des parties du territoire de pays indépendants invoquant diverses raisons aussi invraisemblables les unes que les autres. Pourtant, même la guerre, qu’elle soit civile ou entre Etats, a ses règles codifiées dans des conventions, y compris celle de Genève relative à la protection des personnes civiles du 12 août 1949. Lorsqu’un dirigeant avait ignoré ces règles, le monde entier s’était ligué pour arrêter ses méfaits comme nous l’avons vu pendant la deuxième guerre mondiale. Fermer aujourd’hui les yeux devant ce qui se passe, par exemple au Yémen ou en Syrie, n’est-il pas un signe de décadence générale ?

5/N’est-il pas regrettable et dangereux de voir qu’après tant d’efforts pour limiter l’armement nucléaire et balistique des pays qui en possèdent et pour empêcher sa prolifération à d’autres, qu’un  dirigeant, et pas des moindres, éprouve aujourd’hui le besoin de dénoncer les accords qui ont rendu ces avancées possibles, que ce soit l’accord sur le nucléaire iranien ou celui, datant de la guerre froide, limitant le déploiement de missiles nucléaires de courte et moyenne portées en Europe ? Ces développements qui trouvent leur origine dans l’esprit d’un responsable fier d’être à la tête de l’armée la plus puissante et de l’économie la plus florissante de la planète, sont jugés à juste titre par le reste du monde comme une relance regrettable de la course aux armes de destruction massive et une remise en cause des conditions de la paix et de la quête du bien-être dans le monde, y compris même chez le chantre du « nationalisme » moderne. De surcroît, Quelle morale autorise une puissance, quelle qu’elle soit, à rechercher toujours davantage de moyens pour semer la mort tout en interdisant à d’autres le droit d’assurer leur défense !

Ces cinq exemples, et il y en a sûrement d’autres, découlent non pas d’une orientation politique justifiée par des intérêts politiques et économiques passagers mais plutôt, il faut le craindre, d’un état d’esprit qui gagne du terrain et qui considère caduques les règles du droit international et dépassées les valeurs morales qu’elles reflètent et qui ont guidé le monde depuis la deuxième guerre mondiale. Le plus grave est que les corrections nécessaires à cette situation semblent difficiles à réaliser au vu du blocage des procédures et instances de la négociation internationale, négociation qui reste en « hibernation ». Le Système des Nations Unies, dépositaire depuis trois quarts de siècle de l’ordre international moderne, semble être frappé du syndrome de la Société des Nations qu’il avait remplacée….Ca n’annonce rien de bon, car l’adage des « intérêts avant tout »ne fait pas une politique étrangère réussie mais constitue une recette pour le désastre collectif !

 

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », numéro spécial finance, novembre 2018.                                                  

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