Royaume Uni

Opinion :Brexit—L’incertitude reste totale à onze semaines de la sortie du Royaume Uni de l’Europe

Par Nora El Goulli,Consultante en Stratégie d’Entreprise,Londres

Le 23 Juin 2016, à l’issue d’un référendum historique, le peuple Britannique a choisi de quitter l’Union Européenne. C’est ce que l’Histoire retiendra.

La réalité est infiniment plus complexe. Les sondages donnaient des intentions de vote largement en faveur de rester en Europe, et personne ne s’attendait au résultat, qui a été très serré: 30 millions de votes, 51.9% pour quitter l’Europe, surnommés “Brexiteers”, 48.1% pour rester, “Remainers”. A minuit, les Brexiteers concédaient leur défaite. Au petit matin, renversement choquant: la presse titrait “UK leaves Europe”.

Le premier ministre David Cameron, pro-Européen, a lui-même été pris de court, et a annoncé sa démission dès le lendemain. À la suite d’une campagne de succession interne au sein parti Conservateur, Mme May, ancienne ministre de l’intérieur, l’a remplacé à Downing Street le 13 Juillet 2016. Elle était chargée d’assumer la lourde responsabilité de mener à bien la sortie de l’Europe.

La scission entre Brexiteers et Remainers divise profondément le pays. Il s’agit d’un sujet très émotionnel. Il faut se rappeler que les moins de 45 ans sont nés Européens et ont toujours détenu un « passeport bordeaux»…Nombreuses sont les familles dont les membres sont en conflit suite au référendum. Ceci fait d’ailleurs l’objet de nouveaux téléfilms parfois comiques, parfois dramatiques, qui cherchent à faire la psychothérapie du pays. Cette ligne de faille divise les générations (les plus jeunes sont pour l’Europe), les régions (l’Ecosse, l’Irlande et le Sud, dont Londres, sont pour l’Europe, le reste de l’Angleterre et Pays de Galle sont contre). Et cela divise les partis politiques. On assiste à des alliances contre nature entre Députés de la majorité Conservatrice et de l’opposition Travailliste sur le sujet de Brexit. Ces divisions rendent la tâche de Mme May quasi impossible: quel que soit l’accord, une partie de son propre parti et la moitié du pays seront contre.

Mme May avait voté contre Brexit. Ceci l’exposera à des soupçons de la part des Europhobes de son parti de ne pas être suffisamment engagée, voire même de saboter Brexit. Afin de rassurer les Brexiteers, elle sera poussée à prendre des mesures prématurées. Au lendemain du référendum, le gouvernement n’avait même pas commencé à analyser la complexité inimaginable d’un retrait de l’Union Européenne, mais les Eurosceptiques insistaient que le retrait pourrait se négocier en 2 ans. Sir Ivan Rogers, diplomate de carrière et représentant permanent du RU auprès de l’Union Européenne estimait qu’il faudrait une 10aine d’années pour négocier la sortie de l’UE. En désaccord avec la ligne du Cabinet, il démissionnera le 3 Janvier 2017. Et le 29 Mars 2017, Mme May déclenchera l’article 50 du traité de Lisbonne, qui déclare l’intention de quitter l’UE. A partir de cette date, le RU avait 2 ans pour effectuer les négociations et préparatifs nécessaires. La date de sortie de l’Europe est donc fixée au 29 Mars 2019, avec ou sans accord…

Le 25 Novembre 2018, un accord transitoire de retrait négocié par Mme May a été ratifié par les 27 autres pays Européens. Cet accord est un compromis qui relève de l’art du possible, mais ne satisfait ni les Brexiteers ni les Remainers, et provoque la colère de tous les camps.

Le principal point de discorde concerne la frontière douanière avec l’Irlande du Nord. Il est hors de question de rétablir une frontière entre l’Irlande du Nord (RU) et l’Irlande du Sud (Union Européenne). N’ayant pu trouver de solution définitive acceptable pour toutes les parties, selon l’accord actuel, le statut quo resterait en vigueur, à titre provisoire. La totalité du Royaume Uni resterait donc dans une Union Douanière avec l’Europe, jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée au problème de l’Irlande. Cela revient à rester assujetti à l’Europe sans en faire partie, et ceci pour une durée indéterminée. Les Eurosceptiques décrient une situation de vassalité, et pensent qu’il serait préférable de quitter abruptement sans accord, en dépit du chaos. Les Europhiles disent que mieux vaudrait annuler Brexit et garder une influence politique en Europe. Aucun des deux camps n’est prêt à entériner l’accord, perçu comme un mauvais compromis. Dans un dernier espoir de sauver l’accord, Mme May essaye d’obtenir de l’Europe une date limite à la solution provisoire sur l’Irlande.

En réaction à cet accord, le 12 Décembre, une cinquantaine de députés Brexiteers de son propre parti Conservateur ont demandé un « vote défiance » de Mme May. Elle survit avec 200/117, ce qui lui évite un autre « leadership challenge » au sein de son parti pour un an. Mais elle en est sortie encore plus affaiblie politiquement, aussi bien au RU que face à l’UE. Et rien n’empêche l’opposition d’émettre une motion de censure.

Le vote du Parlement sur l’accord doit avoir lieu la semaine du 14 Janvier 2019, au plus tard le 21 Janvier. Mme May sait d’avance qu’elle ne détient pas la majorité nécessaire. L’Europe refuse de ré-ouvrir les négociations, et Brexit est dans l’impasse.

Les scenarii sont les suivants: “Accord entériné”, ”Accord rejeté, Elections anticipées ou Second référendum”, “No deal”, “No Brexit”.

1. « Accord entériné » : Le 14 Janvier, le Parlement entérine l’accord de retrait – encore faut-il que Mme May arrive par miracle à convaincre une majorité de MPs.

2. « Accord rejeté, élections anticipées ou second référendum »: Le 14 Janvier, le Parlement rejette l’accord. Le pays serait plongé dans une crise politique sans précédent. Deux possibilités:
o Élections anticipées, suite à une motion de censure déposée par l’Opposition. Ceci pourrait justifier auprès de l’UE de retarder la date de sortie en attendant les élections. Tous les partis s’imaginent pouvoir négocier un meilleur accord avec l’Europe. Certains parlent du modèle Norvégien, d’autres du modèle Canadien. Mais quel que soit le parti au pouvoir, renégocier à ce stade un accord entériné par 27 pays semble ambitieux, sinon illusoire.
o Second référendum, une solution très controversée car perçue comme « anti démocratique » par les Brexiteers, et qui n’est envisageable qu’au prix d’un prolongement des négociations selon les conditions de l’article 50. Mais, encore faut-il que les différentes factions du Parlement se mettent très rapidement d’accord sur les termes du référendum. Et le résultat reste imprévisible.

3. « No Deal » : Le RU sort de l’Europe sans accord le 29 Mars et revient abruptement aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce qui gouverneraient les échanges commerciaux entre le Royaume Uni et l’Europe. Ceci provoquerait des problèmes logistiques considérables. C’est le scénario « No deal », de plus en plus probable par défaut. Le gouvernement met en garde contre de graves conséquences économiques et sociales : avions immobilisés, pénuries de produits alimentaires (40% proviennent d’Europe), et de médicaments, etc… le gouvernement a prévu de mobiliser l’armée pour maintenir l’ordre dans le pays. Par ailleurs, les provisions prévues par l’accord pour les 3 millions de ressortissants Européens résidant au RU deviennent caduques (droit de Résidence, retraites, accès aux soins, homologation des diplômes etc…) et dépendraient alors du bon vouloir du Gouvernement Britannique, et de futurs accords bilatéraux, sans recours à la protection de la Cour Européenne de Justice.

4. « No Brexit »: Ultime possibilité laissée ouverte par la Cour de Justice : la révocabilité unilatérale du Brexit par le Royaume-Uni. C’est le scénario « No Brexit », jugé peu probable car politiquement controversé. Néanmoins la possibilité a été soulevée par Mme May, qui la juge préférable au chaos du “No Deal”.

À moins de 3 mois de la sortie de l’Europe, les divisions sont à leur comble et l’incertitude est totale. Fait inouï, il n’y a plus aucun consensus sur les prévisions de taux de change de la livre Sterling (graphique). Les semaines à venir seront décisives.

À lire pour plus d’informations:

État de la situation mis à jour régulièrement par la BBC:

Brexit: A guide to where we are http://www.bbc.co.uk/news/uk-politics-46192884

Sur le problème de la frontière Irlandaise:

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/la-grande-bretagne-et-l-ue/brexit-pourquoi-le-sort-de-l-irlande-du-nord-empeche-les-negociations-d-aboutir_2986795.html

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer