Opinion : Conférence de Berlin sur la Libye, « une nouvelle impulsion » vers la solution ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU
Sans être spécialiste de la « question libyenne », l’auteur des lignes qui suivent s’est intéressé de près à ce dossier du fait de ses responsabilités passées et de son appartenance à un pays- la Tunisie- qui est hautement concerné par les développements chez nos frères du sud. C’est pourquoi, et dès le mois de décembre 2015, il a proposé, dans ce même espace, une série d’articles d’opinion retraçant l’historique des efforts (et des multiples « rencontres ») pour traiter la question à l’échelle internationale, notamment au niveau des Nations Unies et les insuffisances qui ont caractérisé ces efforts, avec des suggestions pour essayer d’y remédier. Ces lignes se veulent une nouvelle et modeste contribution au débat qui ne cesse d’enfler à ce sujet, notamment à la lumière du dernier «Sommet» ayant eu lieu à Berlin.
Bien que partiellement responsable de chaos dans lequel ce pays s’est installé depuis 2011, en couvrant l’intervention militaire étrangère qui avait renversé le régime en place, l’Organisation, théoriquement chargée de la préservation de la paix et de la sécurité dans le monde, a failli dans sa mission en agissant tardivement et parcimonieusement pour traiter les conséquences de cette intervention. Sans doute sous la pression des grandes puissances, notamment celles jouissant du droit de véto au Conseil de Sécurité, soucieuses avant tout de défendre leurs intérêts stratégiques et économiques, elle a laissé le pays glisser petit à petit dans la tourmente politique puis dans la guerre civile, avant de tomber sous la mainmise de groupements extrémistes militarisés progressivement alimentés d’apports humains et matériels extérieurs. Certes, une « mission politique » avait été installée pour aider les libyens à s’entendre sur des solutions, mais ce fut en vain puisque, outre l’obstination des différents belligérants, la communauté internationale s’est toujours abstenue de faire accompagner cette « mission » de mesures d’appui de nature à convaincre ces derniers de la nécessité d’opter pour les solutions pacifiques. Dans d’autres conflits importants, comme au Cambodge, l’Organisation internationale, en tant que partie impartiale, avait eu recours à des mesures d’envergure, y compris l’envoi d’une large mission civile, policière et militaire pour aider à l’arrêt des hostilités, la pacification des grands centres urbains et la mise sur pied d’un accord politique adéquat puis la supervision d’élections libres. Dans le cas de la Libye, l’on a évoqué tour à tour le coût de l’opération, les raisons de sécurité et le refus des parties libyennes de toute intervention étrangère, pour tolérer le pourrissement de la situation, l’internationalisation du conflit et l’occupation par une armée « non régulière » de plus de quatre-vingt pour cent du territoire, au point qu’une opération de paix de ce genre apparait aujourd’hui impossible à réaliser. Le « Sommet de Berlin » a-t-il apporté une solution de rechange crédible ou doit-il être considéré comme ayant produit « trop peu » et « trop tard ».
Contrairement à de nombreuses évaluations négatives de ce Sommet, l’on peut constater que des « proclamations d’intention » utiles et des « recommandations » audacieuses aux parties libyennes ont été faites et dont la mise en œuvre sera supervisée par un « Comité de suivi » se réunissant sous l’égide de l’ONU :
—-Les proclamations d’intention vont de l’arrêt des « interférences étrangères », en particulier en termes de transferts d’armes aux belligérants, au lancement de trois « processus » : 1/sécuritaire (mise en place d’une commission militaire composée de membres des deux principales parties libyenne) ,2/ économique (touchant plusieurs institutions dont la Banque Centrale, la compagnie pétrolière et d’autres institutions ainsi que la reconstruction de plusieurs villes libyennes) et 3/ humain (protection des civils et respect du droit international humanitaire).
—-Quant aux recommandations aux deux principaux belligérants (qui, faut-il dire en passant, n’avaient pas pris une part directe au Sommet, bien que présents dans les chambres adjacentes, donc ne se sentent pas nécessairement engagés) elles vont de la proclamation d’un cessez le feu permanent (par le biais d’une commission de négociation bilatérale dite 5+5) , à la dissolution des milices, en passant par le retour dans les casernes des armes et des soldats, la fin des mobilisations militaires « directe et indirecte » et la création d’une armée nationale .
Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a été appelé à faire siennes ces proclamations et recommandations. Le 21 janvier il s’est réuni et a adopté une déclaration par laquelle il a appelé les parties libyennes à « finaliser dès que possible » un cessez le feu « afin de permettre une relance du processus politique visant à mettre un terme au conflit » et à s’engager à cette fin « de manière constructive » dans la commission 5+5 lancée par le Sommet de Berlin. Toutefois, l’on ne s’attend pas à ce que le Conseil donne les « dents » nécessaires à cet appel, surtout s’agissant du renforcement de la « Mission d’appui » actuelle par la perspective d’une opération significative de paix, d’autant que le premier responsable de cette Mission, sitôt le Sommet achevé, a catégoriquement rejeté l’idée. Certes, M Sarraj, l’un des deux protagonistes avait réclamé l’envoi dans son pays d’une « force internationale pour protéger les civils à Tripoli », mais une telle force, si elle venait à être créée, n’aurait rien à voir avec le rétablissement ou le maintien de la paix !
Que penser donc des « décisions » du Sommet de Berlin ? Cette énième rencontre sur la Libye en terre européenne avait la particularité de se tenir alors que l’un des deux belligérants a réussi à occuper la majeure partie des terres libyennes(arrivant aux portes de la Capitale Tripoli) et l’essentiel des ressources pétrolières, nerf de la vie dans le pays, se donnant même le luxe récemment d’en arrêter le flux provoquant un début de panique dans les économies occidentales. La nonchalance des pays du Nord de la Méditerranée ainsi que de Washington et de l’ONU, s’est trouvée davantage secouée par l’arrivée de nouveaux prétendants au « gâteau libyen » appuyant l’un ou l’autre des deux protagonistes par les armes et plus récemment par des miliciens, des mercenaires, voire des milliers de terroristes gracieusement transportés des champs de bataille en Syrie et en Irak et largement payés par l’argent du peuple libyen. Plus grave encore, la Turquie se rappelant la gloire passée de l’Empire Ottoman a repris pied en Méditerranée centrale et occidentale grâce à un accord signé avec l’une des parties libyennes, accord dont la légalité reste, aux yeux de beaucoup, douteuse. Le fait que le Sommet de Berlin ait réussi à réunir autour d’une même table les principaux participants à cette partie d’échecs dangereuse dont la Libye et ses richesses terrestres et maritimes sont l’enjeu, est à n’en pas douter une prouesse. Toutefois beaucoup de points d’interrogation subsistent quant aux résultats auxquels ce Sommet a abouti. Ainsi,
—-Comment s’assurer que les interférences étrangères s’arrêtent alors que l’une des principales sources actuelles de ces interférences, venant d’Orient, ne semble pas être pressée de mettre fin à l’envoi de ses armes et milices ni même de renoncer à l’envoi de ses propres troupes proclamant même un droit de regard historique sur la Libye ?Sans parler des autre marchands d’armes de tous bords qui ne peuvent renoncer facilement à un gain aussi rentable !
—-Comment espérer voir les belligérants faire taire définitivement les armes alors qu’on demande à l’un d’eux, qui se voit victorieux, de renoncer à ses avancées sur le terrain sans procéder au préalable à désarmer les milices « terroristes » et sans qu’une issue politique ne soit en vue ?
—-Comment s’attendre à ce que le pétrole et le gaz libyens reprennent normalement le chemin des marchés internationaux alors qu’un belligérant n’accepte pas de rééquilibrer le bénéfice de ces richesses au profit de toutes les régions de Libye ?
—-Comment réaliser la réconciliation nationale en Libye alors que beaucoup d’intervenants dans la réalité libyenne, en dehors des deux principaux protagonistes, n’ont jamais été consultés ?…
Si la question des interférences étrangères est certainement du ressort des puissances ayant participé au Sommet de Berlin, avec peut être le concours de l’ONU, celles qui ont trait à l’évolution nécessaire des attitudes à l’intérieur de la Libye ne peuvent être traitées que par les libyens eux-mêmes avec l’aide des pays voisins, notamment ceux du Maghreb. Ces derniers, après avoir tenté séparément et en duo de jouer un rôle dans le rétablissement de la paix en Libye, y ont en définitive renoncé au profit de puissances extrarégionales intéressées et une Organisation internationale partisane, dans ce cas précis, du principe du «moindre effort ».
Bien qu’un seul des pays maghrébins ait participé au Sommet de Berlin, il leur appartient tous aujourd’hui de faire entendre leur voix avant qu’il ne soit trop tard. Les nouveaux présidents tunisien et algérien ont récemment proposé, chacun de son coté, de réunir les représentants des différentes composantes de la société libyenne, y compris les tribus, pour un dialogue franc qui doit aboutir à une entente sur un nouveau système politique et sécuritaire pour le pays et une nouvelle répartition des responsabilités et des ressources. Les résultats de cet effort maghrébin peuvent être versés, le moment venu, dans le processus de Berlin.
La classe politique tunisienne, légitimement peinée par l’attitude cavalière à notre égard de ceux qui ont préparé le Sommet de Berlin, devrait aujourd’hui passer à autre chose et entamer le plus tôt possible des concertations avec nos frères maghrébins, en particulier algériens, afin de coordonner les initiatives et approcher les parties libyennes en vue d’une grande réconciliation nationale incluant les aspects politiques, sécuritaires, économiques et en matière de reconstruction. Et que ce soit le point de départ diplomatique de la nouvelle phase politique qui s’ouvre chez nous !

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