Opinion: Damas soumise au système américain de «pression maximale » : Le peuple syrien a-t-il-mérité ça ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur.

Au moment où ces lignes sont rédigées, la loi anti syrienne édictée par le Congrès américain (Caesar Syria Civilian Protection Act), sous l’instigation de l’Administration du Président Trump et probablement d’Israël et son puissant lobby à Washington, sera entrée en vigueur. En effet ce jour(le 17 juin 2020) l’Administration américaine se propose de publier une « première » liste d’individus et d’entités tombant sous le coup de cette législation qui aura une durée de vie « d’au moins cinq ans ». En donnant à la loi le titre « César », nom de code de ce photographe de la police militaire qui aurait fait défection de Syrie en 2013 emportant avec lui un lot de clichés de photos prises dans des prisons qui montreraient « la barbarie du régime syrien »,l’on veut accréditer l’idée qu’il s’agit d’une mesure justifiée par des considérations humanitaires, alors qu’on cache des objectifs politiques inavouables.

A court d’idées et impuissant devant la résistance que démontrent le régime et derrière lui la majorité du peuple syrien depuis près d’une dizaine d’années en dépit des multiples tentatives de déstabilisation, Washington sort « la solution finale » sous les yeux d’un monde « civilisé » silencieux et un monde arabe tétanisé et divisé avec une « Ligue » plus que jamais affaiblie. Les sept conditions avancées pour lever les sanctions sont aussi difficiles les unes que les autres et ne peuvent en tout cas être réalisées sous la contrainte par un peuple et un régime aussi fiers !

En fait, le succès évident du Gouvernement syrien à largement prémunir son peuple, en dépit des sanctions qui lui sont déjà imposées, contre la pandémie du Corona, et l’intention prêtée au régime de se préparer à se lancer dans une opération de reconstruction après avoir rétabli son autorité sur la plus grande partie du territoire national, ont sonné l’alarme chez ceux qui voient dans de tels développements une preuve supplémentaire de leur échec à neutraliser un pays qui adopte des positions les empêchant d’avoir une main totalement libre dans la région du Moyen Orient. Cette approche rentrerait dans le cadre de la lutte normale d’influence entre puissances concurrentes si elle ne risquait d’entraîner des conséquences redoutables pour le peuple syrien et d’autres peuples voisins et des perturbations supplémentaires pour l’économie régionale et mondiale et pour les relations internationales en général.

En effet la nouvelle loi, qui selon M.Pompeo, Secrétaire d’Etat américain, ne serait que le tout nouvel épisode dans une série d’actes punitifs contre le régime syrien « jusqu’à ce qu’il arrête de tuer son peuple » (sic !), ne s’applique pas seulement à des personnalités et entreprises syriennes placées sur une liste noire et soumises au gel de leurs avoirs, l’impossibilité d’accès au système bancaire international et l’interdiction d’entrée sur le territoire américain, mais s’étend à toutes personnes ou entités étrangères,  qui apporteraient un «  soutien significatif » à l’économie syrienne et qui pourraient s’exposer à des pénalités américaines. Il est entendu que sont essentiellement visées les sociétés iraniennes et russes ainsi que celles du Liban voisin qui seront particulièrement affectées au moment où ce pays connait sa crise économique et politique la plus aigüe. Il va sans dire que ces mesures qui seront, à n’en pas douter, appliquées avec beaucoup de rigueur comme l’administration américaine sait bien le faire, vont, comme ce fut le cas avec l’Iran, réduire davantage le commerce extérieur syrien et la possibilité de recours au système bancaire international et par voie de conséquence les moyen de se procurer les matières premières et même celles de première nécessité dont la population civile a besoin. Il s’agit bien d’un embargo économique et financier qui ne dit pas son nom !

Les personnes qui veulent se donner bonne conscience affirment bien sûr que des exemptions sont prévues pour la nourriture et les médicaments, mais comment acheter ces produits alors que l’arrêt des transactions entre la Syrie et le monde extérieur va assécher les avoirs en devises étrangères du pays ? En fait, cette situation n’est pas sans rappeler le sort réservé au régime de l’ancien président Saddam Hussein au début des années 90 du siècle passé qui, avec la complicité du reste de la communauté internationale et même de l’ONU ,s’est vu imposer par l’administration américaine d’alors un embargo aussi strict moyennant un programme « humanitaire » appelé « pétrole contre nourriture » qui n’avait fait que réduire le peuple iraquien à la mendicité alors que l’Irak tombait en ruine. Le régime iraquien a fini par être renversé ,mais à ce jour l’Irak ne s’est pas encore relevé des conséquences de cet embargo subissant tour à tour une invasion extérieure, une guerre civile, le terrorisme, l’instabilité politique et l’appauvrissement général , engloutant en cours de route un nombre incalculable de milliards de dollars de la poche du contribuable américain. Drôle de façon de défendre la population civile et les droits de l’Homme syrien ! A moins qu’on ne cherche le renversement du régime par des manifestations de rue d’une population affamée (un début de mouvement dans ce sens est d’ailleurs signalé dans le pays) avant une invasion militaire pure et simple…comme fut le cas pour l’Irak.

Par ailleurs, cette nouvelle loi américaine, outre ses effets négatifs sur la Syrie, son peuple et les pays voisins, va contribuer à détériorer davantage les relations internationales en étendant les sanctions dites « secondaires » ou « extraterritoriales » qui ont toujours fait l’objet de différends entre les pays et va perturber davantage les échanges internationaux au moment où le monde a besoin de plus de stabilité économique pour assurer sa transition vers la période de l’après Corona. Elle va également ralentir la normalisation des relations entre la Syrie et les autres pays arabes, dont nous avons vu les prémices récemment, normalisation qui aurait pu contribuer à introduire plus de stabilité dans la région toute entière, y compris peut être s’agissant du conflit israélo-palestinien. Drôle de façon d’œuvrer pour la paix et la prospérité dans le monde !

Peut-on s’attendre à une certaine résistance du monde à cette nouvelle mesure dont le seul bénéficiaire sera le camp extrémiste israélien et américain qui, décidément, en cette période de fin du premier mandat du Président Trump, n’a pas arrêté d’engranger les victoires ?Peut-on compter sur un sursaut arabe afin de ne pas répéter l’erreur de l’abandon de l’Irak à son sort à la fin du siècle dernier ? L’espoir est toujours permis, mais le doute reste de rigueur…

 

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