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Opinion: Devant les carences du « leadership » mondial, la diplomatie en hibernation

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur.

En examinant de près les nombreuses crises que connaît le monde aujourd’hui et en en étudiant leur évolution, un observateur ne peut qu’être frappé par l’absence de mouvement vers une solution ou même un début de solution. Bien au contraire, tout donne à penser que nous vivons une situation d’engourdissement, voire de pourrissement qui frappent ces crises. La diplomatie semble être dans un état d’hibernation qui, si elle devait se prolonger davantage, pourrait mener à des relations internationales échappant à toute maîtrise.

Les raisons de cette situation sont multiples, mais elles se résument en un mal général qui gangrène le monde actuellement, à savoir la prédominance d’élites politiques dépourvues d’une conscience aigüe des enjeux et des risques encourus, tant au niveau bilatéral qu’aux niveaux régional et multilatéral ,des élites auxquelles on peine à donner le titre de « leaders », ayant des soucis de courte vue plutôt qu’une vision nationale et globale complémentaires allant au-delà de l’immédiat et des calculs purement politiciens. En conséquence, jamais peut être depuis l’écroulement de l’ordre international d’avant les deux guerres mondiales, les pays qu’ils soient grands ou de dimensions plus modestes ne se sont trouvés pratiquement en perdition, en l’absence d’un nouvel ordre international digne de ce nom. Jamais les crises ne se sont trouvées gelées sans perspectives positives.

De la Syrie à la Libye, déchirées comme jamais auparavant, de la zone soudano-sahélienne aux zones de conflit interne en Afrique subsaharienne, toujours fragilisées, des pays du Proche et du Moyen Orients ainsi que ceux du Maghreb, soumis à de multiples pressions dont le Yémen et la Palestine meurtris restent les plus flagrants exemples à la zone Asie-Pacifique victime des démons des ambitions territoriales et hégémoniques démesurées que l’accalmie récente dans la péninsule coréenne n’arrive pas à cacher. Sans oublier les pays du vieux continent européen qui semblent perdre leurs repères et ceux du continent américain qui font face de nouveau à un interventionnisme flagrant venant du nord qu’ils pensaient avoir enterré….

De surcroit, des problèmes globaux, jadis méconnus, ont fait leur apparition ou se sont aggravés et ne semblent pas devoir connaitre une issue proche : Du terrorisme international qui gagne du terrain malgré les quelques victoires locales remportées à l’extension des dangers des armes de destruction massive, de l’érection des barrières devant l’émigration à la résurgence des tendances xénophobes et racistes jusque dans les contrées réputées adeptes de l’ouverture et des droits de l’Homme, du protectionnisme qui semble prendre le pas sur la mondialisation que d’aucuns pensaient irréversible à la détérioration presque programmée des condition climatiques et environnementales qui infligent au monde de plus en plus de peine et de dégâts, (l’Amérique, l’Asie et jusqu’à la Tunisie viennent d’en faire l’amère expérience)….

Tout ceci arrive alors que les responsables politiques se plaisent dans leurs querelles secondaires et leur égoïsme débridé. On dirait que l’on est de retour à l’ère du bon vouloir du Prince, de la politique de la canonnière ,du mercantilisme sauvage et de l’imposition à tout bout de champ de sanctions nationales en l’absence de lois internationalement reconnues. Aux yeux de ces responsables ,en tout cas ceux qui se considèrent importants, plus de gouvernance démocratique au niveau des nations et du monde, qui a été le leitmotiv de la seconde moitié du vingtième siècle et le début du siècle actuel, plus de respect des droits de l’Homme et du statut de réfugié, l’un des plus grands acquis modernes de l’Humanité, plus de sécurité collective et de respect de la souveraineté nationale, piliers de l’ordre international symbolisé par le Système des Nations Unies, plus de bien-être commun représenté par un ensemble d’arrangements internationaux et régionaux dans divers domaines économiques et commerciaux, plus de droit international avec des règles codifiées et applicables à tous. Bref, on semble vouloir ramener le monde à la loi de la jungle. Qu’on en juge !

La Libye et la Syrie, après avoir été trahies par leurs dirigeants qui leur avaient refusé une vie politique saine, sont entrées dans un engrenage de violence armée alimentée par des puissances étrangères et des formations terroristes qui ont transformé le « printemps » de ces deux pays en un cauchemar indescriptible dont ils n’arrivent toujours pas à sortir. Les élites du premier de ces deux pays ont, par leurs chamailleries, cédé le pouvoir effectif aux milices et ce qui en reste à des puissances régionales et extrarégionales, qui rivalisent pour obtenir le maximum d’avantages stratégiques et économiques et prétendent, à cette fin, dicter leur propre agenda politique. Les élites du deuxième pays ont laissé détruire les infrastructures et des centaines de milliers de vies humaines au nom de la démocratie ou de l’Islam et dont une partie du territoire (en particulier Idlib) se trouve aujourd’hui occupée par des puissances étrangères qui en négocient le sort par-dessus leur tête. En conséquence, le sort des peuples libyen et syrien semblent ne plus être entre leurs propres mains mais soumis au bon vouloir de forces extérieures et à leurs intérêts stratégiques et économiques contradictoires.

Il en est de même des zones de conflits en Afrique, touchées par le terrorisme et les luttes internes entre leurs élites ; leur sort semble devoir être décidé par des puissances extrarégionales impliquées dans le développement de l’extrémisme dans la région ou dans le développement des dissensions internes afin de s’en approprier les richesses, alors que le continent a donné récemment des signes de vouloir prendre son avenir en main en réalisant dans certains cas des taux de croissance honorables.

Le Proche et le Moyen Orients ainsi que les pays du Maghreb se trouvent quant à eux au cœur des rivalités et des surenchères avec en point de mire, outre la Syrie, l’Iran soupçonnée de trouble-fête dans une zone objet de convoitise de la part de puissances extrarégionales et surtout régionales dont les dirigeants, jeunes et moins jeunes, veulent se donner des allures de centres de pouvoir mondial. Le peuple yéménite et surtout le peuple palestinien sont les premiers à être sacrifiés sur l’autel de cette ambition démesurée et des alliances contre nature qui s’en suivent. Les errements d’une partie des « leaderships » yéménite et palestinien et les divisions qui sapent leur unité d’action face aux défis qui se dressent devant ces deux peuples semblent devoir achever de faire sombrer leur cause. Les pays épargnés par les conflits militaires directs ne sont pas moins victimes d’influences étrangères déstabilisantes, de groupuscules extrémistes et de tiraillements parmi des « élites » politiques intéressées plus par les postes de responsabilité que par l’intérêt général.

La zone Asie-Pacifique, fleuron en matière de développement économique et technologique mais elle aussi objet de convoitises intenses, vit la hantise permanente de voir son progrès éradiqué du fait des mauvais calculs du « leader » d’une puissance nucléaire ou d’une autre, proche ou lointaine. Même l’accalmie récente enregistrée dans le dossier de la Péninsule coréenne reste fragile et incertaine ! En attendant, les relations entre les deux superpuissances de la région, la Chine et les Etats Unis d’Amérique, continuent de se détériorer du fait des exactions commerciales dont la première est aujourd’hui l’objet ce qui n’arrange rien.

L’Europe occidentale, jusqu’à une date rapprochée exemple de vitalité et de cohésion autour d’idéaux humanistes des plus louables, se trouve quant à elle livrée à des forces centrifuges représentées par des élites populistes qui tendent à l’éloigner de ces idéaux, alors que d’autres élites habitées d’un sentiment de puissance, peut être surévalué, assument une part non négligeable dans la perturbation du paysage politique international et dans le déséquilibre de certains pays du Sud. Le continent américain a lui aussi son Sud qui semble subir de nouveau les effets de l’interventionnisme du grand frère du Nord et de ses mesures restrictives : Du commerce à la migration en passant par la politique du « gros bâton » à l’adresse de l’ennemi d’hier, Cuba, et le nouvel ennemi, le Venezuela. Même le Canada, l’allié de toujours, n’échappe pas à cette vendetta ! Ce comportement ne semble être qu’à ses débuts avec une équipe gouvernante à Washington, mue par une idéologie particulière, dont le seul souci déclaré est d’assurer « le bien-être » de sa propre population sans tenir compte de celui des autres dans les Amériques ou ailleurs, oubliant ou feignant d’oublier que le monde est devenu malgré tout interdépendant et que les conséquence de ce comportement finiront par avoir partout des répercussions néfastes.

Outre les effets directs de cet « amateurisme » politique observé un peu partout dans le monde, les problèmes d’ordre global mentionnés plus haut allant du terrorisme, à la prolifération des armes de destruction massive, à la migration clandestine et le manque de respect des droits de l’Homme, au protectionnisme commercial pour arriver au réchauffement climatique, sont laissés à l’abandon obéissant à des décisions nationales contradictoires et ne faisant plus l’objet, pour l’essentiel, de négociations dignes de ce nom. C’est que dans cette atmosphère du « chacun pour soi » où la loi du plus fort semble régner, les mécanismes du dialogue serein entre Etats responsables semblent s’être arrêtés. Qui plus est, les organisations régionales censées appuyer les actions nationales et les compléter voient pour la plupart leur fonctionnement soumis aux caprices des responsables de certains de leurs Etats membres, en particulier les Etats de siège, ce qui leur fait perdre beaucoup de leur crédibilité et de leur efficacité. Les organisations internationales, chargées de coordonner la diplomatie multilatérale pour aider à venir à bout des difficultés d’ordre régional et universel, sont quant à elles soumises à un travail de sape systématique par ceux-là même qui s’emploient à freiner l’action diplomatique partout ailleurs.

Certes, le monde n’est plus à dimension unique. Les réalités économiques et militaires du siècle où nous vivons ont créé de nouveaux pôles, dont la Russie et la Chine, capables de donner la réplique, au moins en partie, au pôle Nord-américain. Cependant, ces pôles, anciens et nouveaux, acculés par l’hyperpuissance américaine à une attitude défensive semblent avoir eux aussi opté pour une course de positionnement que ce soit au Moyen Orient, au Maghreb, en Asie ou ailleurs, attitude qui se traduit par la coalition de leurs forces, dans l’espoir de résoudre à leurs termes certains des problèmes existants. Cette approche n’est point une alternative durable à une diplomatie sereine impliquant toutes les parties prenantes et tenant compte des intérêts généraux de la Communauté Internationale, outre qu’elle peut mener, intentionnellement ou non, à des « clashs » plus ou moins graves entre grandes puissances….

En définitive, et sauf un tel « clash », l’on semble s’orienter vers un statu quo dans le traitement des principaux problèmes locaux, régionaux et globaux, statuquo qui ne serait rompu qu’au moment où les puissances concernées arriveraient à un point d’équilibre dans la satisfaction de leurs attentes où l’évaluation des dangers qu’elles encourent. Peu importe les intérêts des populations locales, et ceux de la communauté internationale ! A moins que celle-ci ne se réveille et mette le « holà » à la situation dangereuse dans laquelle le « leadership » de cette deuxième décennie du vingt et unième siècle est en train de nous mettre tous….

L’espoir attaché à cet égard par certains observateurs au débat général de haut niveau de la 73ème session de l’Assemblée générale de l’ONU qui s’est déroulé récemment à New York (voir l’article du même auteur publié dans cet espace le 10 septembre 2018) pour qu’une réaction coordonnée soit enregistrée de la part des responsables mondiaux épris de paix et convaincus de la valeur du multilatéralisme, ne s’est que partiellement réalisé. Cette réaction a été timide et n’est venue haut et fort que de certains de ces responsables, en particulier le chef d’Etat français, qui a opposé avec clarté sa vision internationaliste à celle unilatéraliste exprimée le même jour par le président de la première puissance mondiale. La plupart des autres se sont contentés de déclarations générales qui ne vont pas au fond du véritable dilemme qui se dresse devant la communauté des nations en ce début de siècle : Agir solidairement pour résoudre les problèmes communs ou séparément au nom d’une « souveraineté nationale » dans la nouvelle conception qu’on veut lui donner, conception permettant tout aux plus forts au nom de la défense de leurs intérêts et niant aux autres le droit de faire prévaloir leurs propres intérêts… Est-ce le monde que nous voulons ?

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », Numéro 748, en date du 03 octobre 2018.

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