Entre M. Poutine et l’Occident

Opinion :Entre M. Poutine et l’Occident : Est- ce déjà l’étape de la confrontation ?*

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Maintenant que M. Vladimir Poutine est confortablement installé dans son siège de président de la Fédération de Russie pour un nouveau mandat de six ans après avoir réussi son pari de se faire réélire avec unef marge que lui envieraient les chefs des démocraties les plus anciennes et un taux d’abstention plutôt faible, l’Occident, avec ses milieux officiels et ses « médias libres », doit se demander si la campagne de diabolisation menée contre lui avant le vote et ensuite la mise en doute de la crédibilité du scrutin, n’ont pas été contreproductives et ne procédaient pas d’une mauvaise lecture de la situation produit de l’attitude hautaine prise par ces milieux à l’égard de tout ce qui sort un tant soit peu du cadre qu’ils fixent.
A Londres, Washington, Paris et même Berlin, où l’on est d’habitude plus circonspect dans les relations avec le voisin de l’est, on devrait se demander si cette attitude était la plus judicieuse pour assurer la paix et la sécurité dans un monde qui répugne à demeurer unipolaire, ce que certaines capitales semblent hésiter à accepter. Londres, en particulier, qui aime jouer les premiers rôles chaque fois qu’il s’agit d’aller à l’offensive contre des « ennemis »réels ou imaginaires du « monde démocratique » a été notoirement active en gonflant au-delà de toutes proportions une « affaire d’empoisonnement » d’un ancien double-agent russe, avant même que l’organisation internationale habilitée en la matière n’ait effectué les vérifications nécessaires, pour essayer de malmener la Russie par un renvoi massif de ses diplomates et d’autres décisions qu’elle a tenté d’amener ses partenaires européens et atlantiques à émuler, alors que de telles affaires sont traditionnellement traitées dans la discrétion et avec retenue. Le dernier Sommet de l’Union Européenne n’a pas suivi sur le champ les incitations du Royaume Uni se contentant de lui exprimer son soutien verbal et du rappel « pour consultations » de son représentant à Moscou. L’on a pensé pour un bref moment que les principales capitales occidentales se sont rappelées d’un passé récent qui ne rassure pas quant à la crédibilité des affirmations unilatérales de certains services secrets sur la possession ou l’utilisation par d’autres pays d’armes de destruction massive (cas de l’Irak de Saddam Hussein). Toutefois, les décisions américaines prises immédiatement après d’expulser soixante diplomates russes et de fermer un consulat de ce pays et celles prises individuellement dans le même sens par le Canada, l’Australie et une vingtaine de pays européens, en plus de la direction de l’OTAN, prouvent que l’on est bel et bien devant une action concertée pour essayer d’isoler diplomatiquement la Fédération de Russie, ce qui dépasse de loin l’affaire de l’espion.
Ces décisions et celles du même genre de la Fédération de Russie, indiquent que dans le monde où nous vivons actuellement la diplomatie est la première à être sacrifiée sur l’autel des décisions irréfléchies ou hâtives de certains responsables politiques alors que le rôle des diplomates est, dans de telles circonstances, « d’arrondir les angles » ce qui devrait signifier en augmenter le nombre au lieu de le diminuer. Ceci est d’autant plus grave que le sport est également touché dans cette affaire ainsi que les activités culturelles puisqu’une institution aussi vénérable que le « British Council » devra fermer ses portes à Moscou, sans compter les postes consulaires affectés, autant d’activités destinées à rapprocher les peuples au lieu de les éloigner.
Et maintenant ? Il y a tout lieu de penser que la «nouvelle guerre froide »dont certains, y compris l’auteur de ses lignes, ont vu les prémices, semble sur le point d’évoluer rapidement vers l’étape de la confrontation ouverte. Outre les développements décrits plus haut, l’on peut relever, entre-autres, les signes précurseurs suivants :
1/ Les principaux acteurs à Washington, qui reste la capitale la plus influente en la matière, sont en train de se séparer des quelques éléments qui assuraient un semblant d’équilibre dans l’approche des Etats Unis aux problèmes du monde pour les remplacer par des éléments « nationalistes »,voire ultra-conservateurs, connus pour leur vue « réductrice » des relations internationales, particulièrement des rapports avec les russes, et ne voyant les « autres » que sous l’angle de leur propre lecture des intérêts nationaux. Le développement récent des tendances nationalistes dans d’autres pays, notamment européens, renforcé par l’abandon (par calcul politique ?) par certains leaders importants de leur prudence en faveur d’un comportement plus proche de ce mouvement, laissent présager davantage de durcissement envers le reste du monde, en particulier la Russie et ses alliés réels ou supposés.
2/ En Syrie et dans d’autres pays affectés, la lutte contre le terrorisme de Daesh et d’autres groupements extrémistes est en passe de céder la place à une lutte de positionnement où russes et américains multiplient les gestes pour préserver leurs intérêts respectifs. Les premiers le font par une présence militaire et navale intense au milieu et aux abords de la Méditerranée, les seconds s’évertuent à créer une zone d’abcès permanente, notamment au Nord de la Syrie, fidèle allié de Moscou, en y installant des bases militaires qui peuvent « contrôler » les installations russes tout en prêtant main forte à leurs protégés kurdes dans leur aspiration à créer leur propre état indépendant. Ceci aurait pour Washington le triple avantage d’empêcher le régime syrien d’étendre de nouveau son autorité sur l’ensemble de son territoire, empêcher les russes de remporter une victoire écrasante dans ce pays et enfin mettre la Turquie, tentée de jouer la carte de Moscou, dans la position difficile de devoir s’épuiser à lutter contre la possibilité de l’émergence en Syrie du noyau de l’entité kurde qu’elle redoute tant. Les autres pays occidentaux semblent vouloir aider Washington dans son effort de sape dans cette région en épousant la théorie de celle-ci sur l’utilisation d’armes chimiques à El Ghouta orientale, armes qui, affirme-t-on avant vérification sérieuse, rappellent le poison utilisé contre l’espion russe au Royaume Uni.
Ce « lien » n’est pas fortuit : Tout est apparemment fait pour trainer les régimes syrien et russe devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies pour atteinte aux conventions internationales en la matière. N’était le véto russe, ces deux régimes seraient déjà soumis à des sanctions internationales, voire à des actions militaires sous le Chapitre VII de la Charte, prélude à une action militaire combinée des alliés comme hier en Irak et en Libye, avec la différence qu’avec la Russie les choses se seraient déroulées autrement entrainant peut être une dangereuse conflagration ….
3/ D’autres « alliés » de la Fédération de Russie sont soumis à des pressions combinées des occidentaux pour les engouffrer dans des conflits militaires ou économiques ou pour les détacher du « giron » de Moscou. La Chine, « dont les relations avec la Russie n’ont jamais été aussi bonnes » et qui elle aussi vient de réélire son « leader » charismatique pour un nouveau mandat qui pourrait se prolonger à la lumière de l’amendement récent de la constitution, se voit soumise « pour des raisons de sécurité nationale » à une hausse vertigineuse des tarifs de ses exportations d’acier et d’aluminium aux Etats Unis d’Amérique avec en perspective des augmentations des droits de douane sur de nombreux autres produits et des limitations aux investissements. Ceci sans compter l’effort d’endiguement dans les différentes zones d’expansion de la Chine, notamment en Afrique, et des tentatives récentes pour raviver les tendances séparatistes de Taiwan.
L’Iran, autre allié déclaré de la Russie, risque de voir l’accord nucléaire signé il y a à peine trois ans avec des pays occidentaux et qui lui a permis d’entrevoir la possibilité de soustraire son économie des sanctions qui lui étaient imposées, est confrontée à la probabilité de l’abandon de cet accord en mai prochain ou de sa révision profonde, ce qui risque de placer de nouveau ce pays devant le dilemme de se soumettre ou de se voir de nouveau mis « au ban » des nations avec un retour à la course épuisante à l’armement. Cette pression économique et militaire est doublée d’une pression politique non moins virulente qui vise à réduire ses ambitions de positionnement régional à laquelle contribuent des pays occidentaux et certains de leurs alliés locaux. La guerre du Yémen est utilisée comme moyen pour enfoncer Téhéran chaque jour davantage dans un bourbier dont nul ne voit la fin. La Corée du Nord, autre pays « rebelle » proche de Moscou, subit un sort similaire.
4/ Les ensembles que la Russie a mis tant d’efforts à créer depuis son retour sur la scène internationale, en particulier celui de Shanghai et des BRICS, sont visés par des tentatives de déstabilisation et des efforts d’en détacher certains éléments essentiels comme l’Inde. Ceci alors que des efforts similaires se poursuivent dans le voisinage immédiat de la Russie où de plus en plus de pays tombent dans le giron de l’OTAN et/ou de l’Union Européenne.

L’objectif ultime de toutes ces actions, qui se déroulent selon un schéma prémédité et cohérent, est une tentative menée par un « front occidental », qui semble se recréer, afin d’achever l’encerclement militaire du pays de Poutine et de ses alliés, leur étranglement économique et leur isolement diplomatique. On est allé même jusqu’à accuser certains de ces pays, dont la Russie et la Chine, de mener des « cyber-attaques » à l’étranger afin de les accabler davantage devant le reste du monde…..
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Poutine, tout en affirmant vouloir éviter toute surenchère politique et toute course à l’armement, semble se préparer au pire et brandit la menace de nouvelles armes apparemment « inégalées ». Est-ce sage et surtout est-ce suffisant pour dissuader les aventuriers de tous bords ? Des « frictions » sont possibles, notamment en Mer Noire et en Mer Méditerranée, entre des unités navales russes et américaines qui se suivent et se surveillent de « trop » près. Une « étincelle » dans ces zones ou en Syrie ou une opération d’envergure d’Israël contre l’Iran, contre un pays arabe ou contre les palestiniens (qui vivent une situation de plus en plus explosive et désespérée) suffiraient pour provoquer un incendie. Le monde, y compris les pays arabo-musulmans, ne semblent pas vouloir ou pouvoir réagir. L’Organisation des Nations Unies, dont le Conseil de Sécurité est occupé par les « joutes oratoires » belliqueuses de certains apprentis-diplomates, laisse dépérir l’ordre mondial multilatéral patiemment installés depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Les organisations régionales arabo-musulmanes, minées par des divergences internes, se plaisent quant à elles dans un sommeil profond dont elles pourraient sortir un jour (proche ?) en sursaut !
Certes, le Président Trump, après avoir saisi au vol une proposition de rencontre avec le leader de la Corée du Nord, a contacté le Président Poutine suite à son élection laissant entrevoir la possibilité d’un certain dégel dans leurs relations. Certains ont cru voir dans ces gestes le signe d’une réflexion plus pragmatique de Président américain sur l’avenir du monde et d’un désir de s’arrêter au bord du précipice, avant de désenchanter après l’expulsion massive des diplomates russes.
Tout ceci devrait amener toute personne consciente des enjeux et des dangers encourus à se demander : A quand la prise de conscience collective de la communauté internationale ? A quand en particulier la prise de conscience au sein du monde arabo-musulman qui serait vraisemblablement le premier théâtre de tout nouveau conflit de grande ampleur ? Les pays arabes qui vont prochainement tenir leur sommet périodique à Ryad seront-ils capables de taire leurs différends, somme toutes mineurs, et de mettre de côté leurs alliances contre nature pour discuter des risques qu’ils courent tous du fait des changements stratégiques qui se déroulent sous leurs yeux ?

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin » No 736 du 4 avril 2018.

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