Amérique Latine

Opinion : Est-ce le retour à la spirale des coups d’Etat en Amérique Latine ?

Par Ali Hachani, Ancien Ambassadeur
Les évènements dramatiques que vit actuellement le Venezuela ne constituent pas un cas isolé dans le monde. De nombreux pays dits en développement, et même certains pays parmi les plus nantis, connaissent des troubles d’ordre social ou politique découlant des transformations que nous observons dans le paysage économique et social international. La naissance des tendances nationalistes et isolationnistes et la remise en cause du multilatéralisme et de la mondialisation avec son train de contraintes et de privations pour les populations les moins favorisées, produisent de nouveaux alignements à l’intérieur des pays. Ce phénomène ne se déroule pas sans peine pour les uns et heurts plus ou moins violents pour les autres. Toutefois, la situation devient particulièrement dangereuse quand le débat intérieur est rendu plus complexe par des interventions étrangères qui sont rarement désintéressées, notamment dans des contrées habituées à de telles interventions de la part d’un « grand frère »qui est de nouveau conquis par les démons de l’excès de fierté nationale.
Le Venezuela est le cas type du pays qui a tenu récemment à ramer à contre-courant des tendances en cours en matière d’organisation économique et politique et de relations avec le monde extérieur. Cette attitude « indépendantiste »ne pardonne pas, particulièrement dans un continent qui est, en toute apparence, de nouveau soumis à la « Doctrine Monroe ».Cette « Doctrine », née, on le rappelle, en 1823, désigne en gros l’Amérique Latine et Centrale comme zone exclusive d’influence de Washington et donne à cette dernière la liberté d’y agir pratiquement à sa guise. Cette «Doctrine» autoproclamée et qui n’est validée par aucune convention internationalement reconnue, bien qu’ayant découragé les convoitises extérieures, a également occasionné, à travers l’histoire récente de la région, beaucoup d’instabilité pour les peuples concernés qui ont été souvent privés de leur droit de choisir librement leur voie dans les domaines économique, social et politique à moins qu’elle ne soit conforme à celle du puissant voisin du nord.
La « Doctrine Monroe » s’est éclipsée parfois devant des circonstances historiques particulières mais n’a cessé de réapparaitre dans cette partie du monde sous différentes formes : Des interventions directes, des « putschs »fomentés par des militaires nationaux à la solde qui sont par la suite intronisés à la tête de l’Etat et enfin, pour se situer dans le goût du moment, des « coups d’Etat à apparence démocratique » afin d’éliminer du pouvoir des personnalités peu accommodantes. Ces « changements » sont en général précédés de campagnes médiatiques hostiles menées par des moyens d’information orientés, des pressions économiques dans lesquelles les organismes de financement internationaux et nationaux sont instrumentalisés, le tout dans le but de provoquer des mouvements sociaux, menés par une « société civile » souvent à la solde, et qui sont présentés comme alibi pour le « changement ». Plus récemment, les moyens technologiques modernes, tels les réseaux sociaux numériques, sont mis à contribution avec utilisation de « mercenaires du clavier ». Dans les décennies passées, les « changements »forcés résultant des actions menées en Amérique Latine et Centrale ont pour la plupart produit des régimes militaires ou civils de droite qui ont en général appliqué des politiques ultra-libérales et antisociales et qui se sont imposés aux peuples concernés pendant des années sans grand souci pour les considérations démocratiques et de respect des droits de l’Homme présentées à l’origine comme justification de leur arrivée.
Ce qui se passe actuellement au Venezuela semble faire partie de la catégorie des tentatives de «coup d’Etat à apparence démocratique » avec tous les ingrédients décrits ci-dessus. En effet :
—Le régime du Président Maduro au Venezuela est la continuation de celui de l’ancien Président Chavez qui avait installé dans ce pays riche en pétrole, longtemps soumis à l’exploitation étrangère et à l’injustice sociale à l’intérieur, un système indépendant favorable aux couches pauvres et à revenu moyen de la population. Ceci a donné à ce régime jusqu’à ce jour une assise populaire incontestable, appuyée par un corps militaire imbu des principes de la révolution bolivarienne du dix-neuvième siècle, ce qui a facilité son long maintien, par la voie démocratique, donnant des sueurs froides aux couches les plus aisées ainsi qu’aux puissances étrangères, notamment le grand « protecteur » autoproclamé du nord. Avec l’arrivée du « nouvel ordre libéral mondial »proclamé par l’Administration américaine actuelle et qui a déjà entrainé dans son sillage d’autres régimes « indépendants » » de la région tels que ceux du Brésil et de la Colombie et remis dans la ligne de mire le régime cubain, pourtant réhabilité par l’Administration Obama, le « cas » du Venezuela devient frappé d’anathème et doit être « traité » d’une manière rapide comme étape nécessaire au déracinement total de « l’impertinence » dans « l’arrière cours »de Washington. Tous les moyens de pressions politiques et d’asphyxie économique ont été utilisés à cette fin, ce qui a porté un coup dur à l’économie du pays et réduit le niveau de vie de la population, notamment la classe moyenne dont la récupération par l’opposition « libérale »afin de mener des mouvements de rue, est par conséquent devenue aisée. La « démocratie libérale »a-t-elle besoin d’affamer la population pour arriver à ses fins ?
—Le Gouvernement Maduro avait bien permis la tenue d’élections parlementaires « démocratiques » (ou non ?) qui ont conduit à la prise en main par les forces de l’opposition libérale du pouvoir législatif dans le pays, dont l’un des Chefs vient de se proclamer « président par intérim». C’est lorsque le Président Maduro s’est fait réélire, par une voie tout aussi « démocratique »(ou non ?), que les voix courroucées se sont élevées à l’intérieur et à l’extérieur pour contester cette réélection la considérant comme « illégitime » et méritant des mesures de rétorsion allant jusqu’à recourir au Conseil de Sécurité de l’ONU pour essayer d’annuler ses effets. Où est la logique dans cette démarche ? Sommes-nous face à de nouvelles normes démocratiques « libérales » qui permettent de modeler les réactions aux élections « à la tête du client » ?
—Le recours au Conseil de Sécurité de l’ONU pour délibérer d’un problème d’interprétation des élections dans un pays souverain et pour porter un jugement sur ses résultats a été une première dans les annales du Conseil qui, selon la Charte, s’abstient d’intervenir dans les affaires intérieures d’un pays à moins que cela ait des conséquences sur la paix et la sécurité internationales. L’argument selon lequel la situation au Venezuela a produit, ou risque de produire, un flux de réfugiés pouvant mettre en péril la stabilité dans la région semble exagéré puisque, à ce jour, les pays d’Amérique Centrale et des Caraïbes dont certains sont à l’origine des mouvements intenses de migration non contrôlée allant jusqu’aux frontières sud des Etats Unis d’Amérique, n’ont pas vu leur cas examiné par le même Conseil. Encore la politique des « deux poids, deux mesures » !
—Sans se prononcer sur la constitutionnalité de la tentative de prise de pouvoir du jeune « président par intérim » du Venezuela, la reconnaissance diplomatique étendue à cette action a été si rapide et a émané d’un ensemble de pays aux tendances ultra-conservatrices si évidentes, allant du Brésil au Paraguay et d’Israël à l’Australie, qu’il ne subsiste aucun doute sur sa coordination préalable dans un plan préétabli ayant toutes les allures d’un complot politique. Si cette attitude des régimes « nationalistes et populistes » des temps modernes étonne peu, celle de certains pays européens et de la Commission de Bruxelles, d’habitude plus mesurés, ne manque pas de susciter des interrogations. Faut-il y voir un retour à l’alignement de la diplomatie du vieux continent sur celle de Washington ? Et, même si un délai d’une semaine a été donné au Président Maduro pour appeler à de nouvelles élections, est-ce vraiment réaliste de s’attendre à ce que ce dernier obtempère à « l’ordre » ainsi donné de l’extérieur ? L’Europe, faut-il le rappeler, n’a pas été aussi rapide à appuyer les mouvements du « printemps arabe », sauf dans le cas de la Libye. Du reste les puissances du vieux continent comme celles du nouveau monde ont-elles jamais démontré la même détermination dans des situations d’élections contestées ailleurs dans le monde, dont récemment celles en République Démocratique du Congo ? Doit-on sentir dans ces positions différenciées l’odeur du pétrole ? Comment exclure que, dans l’ère du « chacun pour soi » où le monde est entré, l’on assiste à un nouveau chassé-croisé international dont les enjeux principaux seraient les richesses minières et pétrolières ainsi que le positionnement stratégique ?

Si le monde ne peut admettre les atteintes au libre choix d’un peuple (à supposer, que de telles atteintes aient eu lieu au Venezuela), il ne peut en même temps tolérer que, au nom d’une certaine vue de la démocratie, quelques puissances extérieures se placent dans une position leur permettant de dicter à ce peuple la voie à suivre en intronisant une personne dans un poste de président (même par intérim) en dehors des voies légales. Conseiller le dialogue et les voies pacifiques pour régler les situations de contestation électorale, sans pressions, ni menaces extérieures, ni fourniture de moyens létaux mais avec un apport conséquent d’aide au développement, est la seule voie logique. Les peuples feront le reste par leurs propres moyens comme cela a été fait en Tunisie et quelques autres pays.
L’alternative serait de plonger les pays vivant des situations de transition difficile dans des conflits inextricables, comme nous le voyons depuis quelque temps en Syrie, en Libye et au Yémen. Qui a intérêt à voir un pays ayant l’importance stratégique et économique du Venezuela sombrer dans le chaos, devenir le point de départ d’un conflit pour toute une région, ou pire encore l’objet d’une crise entre grandes puissances nucléaires, crise devant laquelle celle de Cuba au début des années soixante du siècle passé pâlirait?
Au moment de la rédaction de ces lignes, la direction que la crise au Venezuela va prendre n’est pas encore connue surtout avec l’annonce par les Etats Unis de restrictions aux exportations par ce pays de son pétrole qui est pratiquement son unique source de revenu. Que le régime actuel survive où disparaisse, ceux qui observent aujourd’hui avec indifférence ou délectation cette crise doivent savoir que, dans un ordre international qui serait soumis à l’arbitraire et au déni du principe de l’égalité souveraine des nations, ce qui advient à ce pays pourrait advenir à d’autres, en Amérique Latine et Centrale ou ailleurs…

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