OPINION : Existe-t-il encore un avenir pour le multilatéralisme ?

OPINION : Existe-t-il encore un avenir pour le multilatéralisme ?

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Dans un précédent article d’opinion paru dans cet espace le 19 de ce mois, le rédacteur de ces lignes avait fait une première lecture du discours prononcé le même jour par le Président américain Trump devant la plénière de l’Assemblée générale de l’ONU, en mettant le doigt sur son caractère atypique pour une première intervention d’un Chef d’Etat américain devant cette vénérable institution internationale. L’article a relevé l’accent particulier mis sur le slogan « l’Amérique d’abord » et le principe de la « souveraineté » des Etats dans leurs relations avec les autres (dans son sens isolationniste et sa portée unilatérale) en même temps que sur une propension à faire étalage des capacités économiques et militaires US pour venir à bout de ses supposés adversaires, dans une manifestation inhabituelle de puissance et un mélange toxique de fierté nationale et de défi.

Le débat général de l’Assemblée Générale, bien que non encore achevé à ce jour, a vu le passage des chefs de délégations de nombreux pays grands et moins grands qui, en délivrant leurs discours, avaient sans doute à l’esprit celui du nouveau venu parmi les leaders du monde et nombreux parmi eux ont apparemment réagi directement ou indirectement à ses propos. En étudiant certaines des interventions faites, l’on constate que le monde est entré de nouveau dans un débat passionné sur le contraste entre la vision unilatérale et la vision multilatérale des problèmes et de l’avenir du monde. Où en sommes-nous dans ce débat ?

La réponse la plus immédiate et la plus claire est venue du Président français Emmanuel Macron qui, lui aussi nouveau venu dans l’arène internationale, a livré un appel sans équivoque pour une vision collective du monde qui part non point de la puissance militaire et économique des uns et des autres (ou « hard power ») mais du sentiment que nous vivons tous dans un univers unique pour le bien duquel nous devons agir ensemble par les moyens pacifiques- chacun selon ses capacités (« soft power ») – en commençant par « porter les voix oubliées ». Il y a certes beaucoup d’idéalisme, et peut être une dose d’opportunisme, dans ce que le Président de la République française a avancé, mais comment ne pas remarquer dans ses propos, entre-autres, les contrastes suivants ? :

—« le combat contre le terrorisme, il est militaire, il est diplomatique, mais il est aussi, culturel, moral. Il passe par notre action au Moyen Orient, en Afrique, mais aussi en Asie et il doit tous et toutes nous réunir », au lieu d’ignorer la plupart de ces régions et d’avancer uniquement l’option militaire pour résoudre le problème du terrorisme « islamiste ».

—« Le réfugié, le déplacé, ou celui qu’on appelle tristement le « migrant », est en réalité devenu le symbole de notre époque. Le symbole d’un monde où aucune barrière ne pourra s’opposer à la marche du désespoir, si nous ne transformons pas les routes de la nécessité en routes de la liberté ». Quel contraste avec l’attitude des unilatéralistes des temps modernes qui tentent de convaincre le monde que le meilleur moyen de faire face à la question de la migration est d’imposer des mesures de fermeture des frontières face aux musulmans parmi eux(ou du moins certains d’entre eux) et de restreindre les autres à des camps de réfugiés dans les régions d’où ils sont originaire, tout ceci sans le moindre mot de sympathie pour le peuple musulman de Birmanie, les Rohyngas, soumis à une véritable épuration ethnique et qui est obligé d’émigrer par centaines de milliers !
—« Si, face au terrorisme, aux migrations, les réponses de court terme s’imposent….les causes profondes, morales, civilisationnelles, si nous voulons les relever, c’est par une véritable politique de développement que nous pouvons le faire ». Et voilà que l’expression magique « politique de développement » est prononcée, expression abhorrée par les unilatéralistes qui font tout pour limiter l’aide au développement international comptant plus sur les « bienfaits du marché ».
—« Le réchauffement climatique multiplie les catastrophes ». D’où la nécessité de préserver l’accord de Paris sur le climat « qui ne sera pas renégocié (car) il nous lie, il nous rassemble, le détricoter serait détruire un pacte qui n’est pas seulement entre les états mais aussi entre les générations ». La référence est claire à ceux qui, dès leur arrivée au pouvoir, ont dénoncé l’accord en question et ont pris d’autres mesures qui aggravent les risques du réchauffement climatique si nuisible aux équilibres de la planète.

Tout comme M. Macron, la plupart des Chefs d’Etat ou de Gouvernements et de Ministres des Affaires Etrangères qui se sont succédé à la tribune de l’Assemblée générale ont mis l’accent sur ce qui lie la communauté internationale et sur la nécessité de trouver des solutions collectives à des problèmes qui touchent l’ensemble des pays. Certes, « le multilatéralisme peine à faire face » à un certain nombre de défis globaux mais également locaux, mais ces défis doivent être gérés, ont-ils affirmé, par la concertation et la mesure en évitant de brandir tout le temps le « bâton » de l’exclusion, des sanctions ou les mesures militaires. Ce fut le cas du Ministre des Affaires Etrangères chinois s’agissant de la Corée du Nord pour laquelle il a préconisé la reprise du dialogue afin de désamorcer les dangers d’une crise nucléaire dans la péninsule coréenne, à la place des menaces de « destruction totale ». Le Ministre des Affaires Etrangères russe, quant à lui, n’a pas manqué d’appeler à aider le processus de paix qui s’est engagé en Syrie au lieu de revenir aux accusations en direction du régime syrien pour l’utilisation non définitivement vérifiée d’armes chimiques. Et, tout en condamnant les atteintes aux droits de l’Homme et aux choix démocratiques des peuples, la plupart des leaders qui ont pris la parole ont désapprouvé l’interférence dans les affaires intérieures de certains pays, y compris le Venezuela dont le régime avait reçu, du haut de la tribune de l’Assemblée générale, des critiques acerbes et des menaces à peine voilées. La Vice-Présidente d’Argentine a appelé, à la place de ces menaces, à « des négociations crédibles et de bonne foi pour rétablir pacifiquement la démocratie dans ce pays ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui n’est pas un sujet d’intérêt pour les unilatéralistes, a reçu un large appui notamment s’agissant des droits du peuple palestinien, à la lutte duquel le Président d’Afrique du Sud a déclaré que les Nations Unies devraient apporter tout leur appui. Signe des temps: Le jeune Premier Ministre canadien a consacré une bonne partie de son discours à exprimer les regrets de son pays pour le sort réservé aux habitants « indigènes » et à détailler les mesures tendant à rattraper le temps perdu. Ceci au moment où de l’autre coté de la frontière le spectre de la séparation raciale refait surface !

Une insistance particulière a été placée par différents leaders sur le respect des accords internationaux passés qui, outre le climat, couvrent le commerce inter frontalier, en passant par le nucléaire iranien et les relations avec Cuba, accords co-signés par l’ancien président Obama et que le Président actuel veut soit abroger soit modifier mettant ainsi en danger la stabilité et la sécurité dans le monde.

Ainsi, que ce soit sur les problèmes globaux, sur ceux de portée plus localisée ou sur les accords internationaux, la voix de la sagesse semble l’emporter dans le monde sur celle de la confrontation. Si l’on juge par les déclarations de niveau élevé faites devant l’Assemblée générale des Nations Unies, l’attrait du multilatéralisme reste grand, mais les défis sont énormes et les adeptes de l’unilatéralisme sont puissants et déterminés. Qui plus est leur remontée politique persiste. Le multilatéralisme a certainement un avenir, mais il nécessite une vigilance accrue de toutes les bonnes volontés dans le monde et un Système des Nations Unies mieux adapté aux réalités d’aujourd’hui et les défis de demain.

A.H.

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