Opinion : La démocratie américaine est-elle en danger ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur
Pour un diplomate tunisien qui a suivi depuis des décennies la vie politique américaine et qui a été, pendant pas moins de quinze ans de contact direct avec ce pays, admiratif de sa démocratie, ce qui s’y passe actuellement ne manque pas d’étonner et même d’occasionner des appréhensions sérieuses quant à l’avenir de cette démocratie.
Certes, affirment les plus optimistes, les institutions solidement ancrées outre-Atlantique finiront par avoir raison des gesticulations actuelles d’un Président qui a, selon la plupart des observateurs, perdu les élections du 03 novembre dernier mais qui continue de nier ce qui semble être l’évidence. Il n’en reste pas moins que ceux qui avaient tendance à voir dans le système électoral américain un exemple de rigueur sont obligés de déchanter et le bel édifice autour duquel le pays « de l’Oncle Sam » construisait sa réputation et se permettait de donner des leçons aux « autres », surtout aux pays du « tiers-monde », en matière de transition pacifique risque de s’écrouler ! Et si cette grande puissance était elle aussi susceptible d’être atteinte par la maladie de l’égoïsme surdimensionné d’une partie de sa classe politique prête à voir le passage de flambeau d’une administration à une autre perturbé et la machine de la transition, pourtant bien huilée, dérèglée et ce du fait des « états d’âme » d’un Président venu par hasard au monde de la politique et qui, se croyant désormais au-dessus de la défaite, est disposé à mettre le pays « à feu et à sang » pour le prouver ?
Tout au long des quatre dernières années, les observateurs les mieux intentionnés ont souvent évoqué le tort porté au tissu interne des Etats Unis d’Amérique par une présidence personnalisée à l’extrême et se démarquant des voies de tolérance et d’ouverte pour devenir(ou redevenir) en l’espace de quelques années un pays profondément divisé sur les plans politique, social et racial et ne se conformant plus sur le plan extérieur aux règles diplomatiques communément admises. Ils ont surtout mis l’accent sur les conséquences hautement nuisibles qu’un tel état dans l’une des plus grandes puissances mondiales avait sur les relations internationales devenues imprévisibles et ne répondant plus aux règles patiemment mises en place par la communauté internationale pendant des générations.
Les élections présidentielles (et législatives) d’il y a à peine une semaine promettaient pourtant-les sondages aidant- une clarification si longtemps attendue de la situation avec l’élection d’une nouvelle classe politique américaine plus « traditionnaliste » ou, à défaut, la confirmation de l’équipe actuelle qui, débarrassée des contraintes électorales, pourrait, espérait-on, modifier son comportement vers plus de « lisibilité » et peut être plus de « sagesse ».Les suites des élections ont au contraire démontré que l’occupant actuel de la Maison Blanche et ses alliés n’ont rien changé de leur comportement et risquent, s’ils arrivent à se maintenir au pouvoir, de perpétuer les anomalies actuelles sur les plans de la politique intérieure et des relations extérieures.
Bien que les deux aspects s’influencent mutuellement, la politique intérieure du pays relève exclusivement des décisions de ses propres nationaux, alors que nous tous citoyens du monde sommes concernés par les relations internationales de Washington. Le monde, après le 20 janvier 2021, date du début du prochain mandat présidentiel américain, aura besoin de plus de sérénité surtout avec une pandémie que les autorités outre –Atlantique n’ont rien fait pour aider à résorber et dont il faut collectivement se relever au plus vite.
Ainsi, les multiples zones de tension, dont la plupart sont alimentées par des interférences américaines, auront besoin d’être apaisées. Les différends entre les grandes puissances, alimentés par la vision étriquée de Washington des rapports inter polaires, devront être réparés. Les relations multilatérales, considérées outre-Atlantique comme étant l’ennemi à abattre pour laisser la place à un unilatéralisme d’un autre âge, devront jouer de nouveau leur rôle régulateur et de recours de dernier ressort pour éviter le pire entre les Etats. La coopération internationale pour le développement qui, tout au long des quatre dernières années, a été considérée par le pays le plus riche du monde comme un instrument de marchandage politique et non une obligation morale envers les pays moins fortunés. Les accords internationaux et institutions multilatérales en matière de climat, des droits de l’Homme, de santé, de désarmement, de dénucléarisation, etc., bref les instruments servant à développer le cadre légal de la vie internationale commune que l’Administration actuelle a systématiquement dénigrés, voire rejetés, devront être réhabilités. Les injustices visant des peuples entiers, tels le peuple palestinien, le peuple iranien et le peuple vénézuélien, dont le crime est de ne pas plaire à l’occupant actuel de la Maison Blanche ou à ses amis personnels (comme ceux de la droite israélienne) devront avoir l’espoir d’une vie meilleure dans des pays débarrassés des pressions prises sur la base d’un engouement maladif pour les sanctions unilatérales. Et les dossiers restés ouverts de l’Administration sortante sont encore longs à énumérer…
L’ensemble de ces dossiers, au cas où l’élection de M. Joe Biden serait confirmée, ne seront sûrement pas tous immédiatement revisités et traités à la satisfaction de tous. Mais, il faut espérer qu’ils seront abordés sans arrogance par le leader d’un pays qui, malgré l’épreuve actuelle, est une puissance dont l’impact sur le monde demeure non négligeable. La démocratie américaine n’est peut-être pas en danger de disparition, mais elle connait une épreuve difficile qui, une fois dépassée et à condition que les nouveaux responsables tirent les leçons des déboires du passé, verra les Etats Unis d’Amérique redevenir un pays digne du respect et de la considération de tous.

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